Alphonse Daudet : Notes sur la vie

Dernière mise à jour : 21 mai 2021





{Alphonse Daudet est né le 13 mai 1840 et mort le 16 décembre 1897 (à 57 ans) à Paris.

Très jeune, Alphonse Daudet s'est essayé à plusieurs formes d'écriture : la poésie, les articles de journaux, les nouvelles, et même le théâtre qui lui vaut son premier succès. Il s'installe ensuite à Paris et devient en 1861 le secrétaire du duc de Morny, le demi-frère de l'empereur Napoléon III, ce qui lui assure un revenu stable. Après la mort du duc de Morny en 1865, Alphonse Daudet se consacre entièrement à sa carrière d'écrivain.


Alphonse Daudet notait dans ses fameux carnets ses pensées, ses notes de lectures ou ses notes préparatoires, ses idées, ses premiers jets, etc. En 1899, Julia Daudet fit paraître Notes sur la vie contenant les notes de ces carnets. "Alphonse Daudet, écrit-elle dans sa préface, dans le courant de sa vie, ne publia jamais de pensées détachées. Il les écrivait irrégulièrement, au hasard de l’inspiration, d’un mot entendu, d’une remarque faite, les consignait quelque fois sur un carnet réservé, le plus souvent sur celui même où il jetait les chapitres abrégés d’un roman, en marge, en travers du texte ou de la couverture".}




Extraits de :

Alphonse Daudet

Notes sur la vie

1899




Comme tout se tient ! par quel fil mystérieux nos âmes sont liées aux choses : une lecture faite dans un coin de ta forêt et en voilà pour toute la vie. Chaque fois que vous penserez à La forêt, vous reverrez le livre; chaque fois que vous relirez le livre, vous reverrez la forât. Pour moi qui vis beaucoup aux champs, il y a des titres d'ouvrages, des noms d'auteurs qui m'arrivent dans un enveloppement de parfums, de sons, de silences, de fonds d'allées. Je ne, sais plus quelle nouvelle de Tourgueneff est restée dans mon souvenir sous la forme d'un petit îlot de bruyère rose, un peu fanée déjà par l'automne.


En somme, les belles heures de notre vie, instant fugitif où l'on se dit, les larmes aux yeux : « Oh ! que je suis bien », ces moments-là nous frappent tellement que les moindres circonstances environnantes, le paysage, l'heure, tout se trouve pris dans le souvenir de notre bonheur, comme un filet que nous ramènerions plein de varechs, de lotus brisés, de roseaux rompus et le petit poisson d'argent au milieu qui frétille.



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« Rarement un esprit ose être ce qu'il est », vers et vérité admirables. Devinez de qui : Boileau.



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Lu le Journal d'un poète : le grand de Vigny, prisonnier de l'expression, a des visions géniales, une formule lourde, pénible; la tête est éloquente, la main bégaie.



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Toute vérité, dès qu'on la formule, perd de son intégrité, glisse vers le mensonge.



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Que de gens à bibliothèques sur la bibliothèque desquels on pourrait écrire : « Usage externe ! » comme sur les fioles de pharmacie.



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Encre sympathique, qui n'est visible qu'à la chaleur d'un foyer. Ma femme disait qu'elle voudrait écrire ses livres de cette encre-là, ils ne seraient lisibles qu'à la flamme, compris que par les natures lumineuses.



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Une belle comparaison à tirer de ces étoiles qui sont peut-être mortes, éteintes depuis des milliers d'années et dont la lumière dure et durera encore pendant des siècles. Image du génie défunt et de l'immortalité de l'œuvre. Il semble qu'Homère chante encore.



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