"Le plaid gris de perle" et "le pourquoi d'une larme", par H.-F. Amiel





[Extraits du journal intime d'Henri-Frédéric Amiel (1821-1881)]




11 avril 1865.


— Mesuré, essayé le plaid gris de perle par lequel on désirait remplacer mon châle montagnard. Le vieux serviteur, qui m'a accompagné depuis dix ans dans toutes mes excursions et qui me rappelle tant de souvenirs poétiques et charmants, me plaît mieux que son brillant successeur, bien que celui-ci me soit offert par une main amie. Mais rien peut-il tenir lieu du passé ? et les témoins de notre vie, quoique inanimés, n'ont-ils pas un langage pour nous ? Glion, Villars, Albisbrunnen, le Righi, le Chamossaire et tant d'autres endroits ont laissé quelque chose d'eux-mêmes dans les mailles de ce tissu qui fait partie de ma biographie intime.


Le plaid est d'ailleurs le seul vêtement chevaleresque du voyageur actuel, le seul qui puisse être utile à d'autres qu'à lui, et rendre aux dames les services les plus variés. Que de fois le mien leur a servi de coussin, de manteau, d'abri sur les humides gazons de l'alpage, ou sur les sièges de roc dur, ou contre la fraîcheur de l'ombre des sapins, lors des haltes, des marches, des lectures ou des causeries de la vie de montagne ! Que d'aimables sourires il m'a valus ! Jusqu'à ses accrocs, tout m'en est cher, car ses blessures sont des anecdotes, ses cicatrices sont des chevrons.


C'est un noisetier sous Jaman, c'est une courroie à la Frohnalp, c'est une ronce à Charnex qui ont fait les meurtrissures; ce sont chaque fois des aiguilles de fée qui ont réparé ces mêmes avaries.


Mon vieux manteau, que je vous remercie, Car c'est à vous que je dois ces plaisirs !


Et n'a-t-il pas été pour moi un ami dans la souffrance, un compagnon de la bonne et de la mauvaise fortune ? Il me fait penser à cette tunique du centaure que l'on n'arrachait pas sans enlever la chair et le sang de son maître. Je n'en ferai pas volontiers le sacrifice, par piété envers ma jeunesse évanouie et par gratitude envers la destinée. Cette loque a pour chaîne des impressions alpestres et pour trame des affections. Elle chante aussi à sa manière:


Pauvre bouquet, fleurs aujourd'hui fanées !


Et cette chanson mélancolique est de celles qui remuent le cœur, tandis que les oreilles profanes ne la comprennent ni ne l'entendent."



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25 juin 1865.


— On peut deviner le pourquoi d'une larme et le trouver trop délicat à rendre. Une larme peut être le résumé poétique de tant d'impressions simultanées, la quintessence combinée de tant de pensées contraires ! C'est comme une goutte de ces élixirs précieux de l'Orient qui contiennent l'esprit de vingt plantes confondu en un seul arôme. Parfois même, c'est le trop plein de l'âme qui déborde de la coupe de la rêverie.


— Ce qu'on ne peut, ce qu'on ne sait, ce qu'on ne veut pas dire ; ce qu'on refuse de s'avouer à soi-même ; les désirs confus, les peines secrètes, les chagrins étouffés, les résistances sourdes, les regrets ineffables, les émotions combattues, les troubles cachés, les craintes superstitieuses, les souffrances vagues, les pressentiments inquiets, les chimères contrariées, les meurtrissures faites à notre idéal, les langueurs inapaisées, les espérances vaines, la multitude des petits maux indiscernables qui s'accumulent lentement dans un recoin du cœur, comme l'eau qui perle sans bruit à la voûte d'une caverne obscure : toutes ces agitations mystérieuses de la vie intérieure aboutissent à un attendrissement, et l'attendrissement se concentre en une larme, diamant liquide sur le bord des paupières.


Les larmes expriment du reste aussi bien la joie que la tristesse. Elles sont le symbole de l'impuissance de l'âme à contenir son émotion et à rester maîtresse d'elle-même. La parole est une analyse; quand nous sommes bouleversés par la sensation ou par le sentiment, l'analyse cesse, et avec elle la parole et la liberté. Notre unique ressource, après le silence et la stupeur, c'est le langage d'action, la mimique. L'oppression de la pensée nous ramène au degré antérieur à l'humanité, au geste, au cri, au sanglot, et enfin à la défaillance, à l'évanouissement. C'est-à-dire qu'incapables de supporter l'excès de nos sensations comme hommes, nous retombons successivement à l'étage de l'être animé, puis de l'être végétal. Dante s'évanouit à tout instant dans son voyage infernal. Et rien ne peint mieux la violence de ses émotions et l'ardeur de sa pitié.


Et la joie intense ? Elle se recueille aussi et se tait. Parler c'est disperser. Le discours isole et localise la vie en un point, il l'éparpillé à la circonférence de l'être, il analyse, il ne traite que d'une chose à la fois ; il décentralise ainsi l'émotion et la réfrigère par cela même. Le cœur préfère rester concentré sur son sentiment qu'il réchauffe et protège; son bonheur est méditatif, silencieux; il s'écoute palpiter, il se déguste religieusement lui-même.


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Source:

Henri Frédéric Amiel : Fragments d'un journal intime (Tome 1)