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Amiel: Extraits du journal d'un contemplatif

Mis à jour : janv. 12







9 août 1859.



— La nature est oublieuse, le monde l'est presque plus encore; pour peu donc que l'individu s'y prête lui-même, l'oubli l'enveloppe bientôt comme un linceul. Cette rapide et inexorable expansion de la vie universelle qui recouvre, déborde, engloutit les êtres particuliers, qui efface notre existence et annule notre souvenir, est d'une mélancolie accablante.


Naître, s'agiter, disparaître, c'est là tout le drame éphémère de la vie humaine. Sauf clans quelques cœurs, et pas même toujours dans un seul, notre mémoire passe comme une vague sur l'eau, comme une brise dans l'air. Si rien n'est immortel en nous, que cette vie est peu de chose !


Comme un rêve qui tremble et s'évapore aux naissantes lueurs de l'aube, tout mon passé, tout mon présent se dissolvent en moi et se détachent de ma conscience quand elle se replie sur elle-même. Je me sens à cette heure, vide, dépouillé comme un convalescent qui ne se rappelle plus rien. Mes voyages, mes lectures, mes études, mes projets, mes espérances se sont évanouis de ma pensée.


C'est un état singulier. Toutes mes facultés s'en vont comme un manteau qu'on pose, comme la coque d'une larve; je me sens muer, ou plutôt rentrer dans une forme plus élémentaire; j'assiste à mon dévêtement. J'oublie encore plus que je ne suis oublié. J'entre doucement dans le cercueil, de mon vivant.


J'éprouve comme la paix indéfinissable de l'anéantissement et la quiétude vague du Nirvana; je sens devant moi et en moi passer le fleuve rapide du temps, glisser les ombres impalpables de la vie, et je le sens avec la tranquillité cataleptique. Je comprends la volupté bouddhique des Soufis, le kief des Turcs, l'extase des Orientaux.




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24 avril 1862.



— Midi ; paix profonde, silence des montagnes en dépit d'une maison pleine et d'un

village proche. On n'entend que le bruit de la mouche qui bourdonne. Ce calme est saisissant. Le milieu du jour ressemble au milieu de la nuit. La vie paraît suspendue alors qu'elle est le plus intense. Ces moments sont ceux où l'on entend l'infini, où l'on perçoit l'ineffable.


— Victor Hugo, dans ses Contemplations, vient de me faire parcourir des mondes, puis ses contradictions me font songer au chrétien convaincu avec lequel je causais hier dans la maison voisine. Le même soleil inonde et le livre et la nature, le poète douteur, le prédicateur croyant et le rêveur mobile, qui au milieu de toutes ces existences se laisse bercer à tous les souffles et jouit, étendu dans la nacelle de son ballon, de flotter à la dérive dans tous les mouillages de l'éther et de sentir passer en lui tous les accords et dissonances de l'âme, du sentiment et de la pensée.


Paresse et contemplation ! sommeil du vouloir, vacances de l'énergie, indolence de l'être, comme je vous connais ! Aimer, rêver, sentir, apprendre, comprendre, je puis tout, pourvu qu'on me dispense de vouloir. C'est ma pente, mon instinct, mon défaut, mon péché. J'ai une sorte d'horreur primitive pour l'ambition, pour la lutte, pour la haine, pour tout ce qui disperse l'âme en la faisant dépendre des choses et des buts extérieurs.


La joie de reprendre conscience de moi-même, d'entendre bruire le temps et couler le torrent de la vie universelle suffit parfois pour me faire oublier tout désir, pour éteindre en moi le besoin de production et la force d'exécution. L'épicuréisme intellectuel menace continuellement de m'envahir. Je ne puis le combattre que par l'idée du devoir. Le poète l'a dit :


Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont

Ceux dont un destin ferme emplit l'âme et le front,

Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime,

Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime,

Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,

Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.


[Victor Hugo, Les Châtiments]



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11 mai 1863.



— Psychologie, poésie, philosophie de l'histoire, morale, j'ai franchi rapidement aujourd'hui, sur les ailes de l'hippogriffe invisible, toutes ces sphères de la pensée. Mais l'impression générale a été tumulte et angoisse, tentation et inquiétude. J'aime à me plonger dans l'océan de la vie, mais ce n'est pas sans perdre quelquefois le sentiment de l'axe et du nord, sans me perdre moi-même et sentir vaciller la conscience de ma propre nature et de ma vocation.


Le tourbillon du Juif errant m'enlève et me fait parcourir tous les empires des hommes, en m'arrachant à mon petit enclos familier. Dans mon abandon volontaire à la généralité, à l'universalité, à l'infini, mon moi particulier, comme une goutte d'eau dans une fournaise, s'évapore ; il ne se condense de nouveau qu'au retour du froid, qu'après l'enthousiasme éteint et le sentiment de la réalité revenu.


Expansion et condensation, abandon et reprise de soi, conquête du monde et approfondissement de la conscience : tel est le jeu de la vie intérieure, la marche de l'esprit microcosmique, le mariage de l'âme individuelle avec l'âme universelle, du fini avec l'infini, d'où naît le progrès intellectuel de l'homme.




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2 avril 1864.



— Giboulées et caprices d'avril, ondées de soleil suivies de rayons de pluie, accès de pleurs et de rires du ciel quinteux, coups de vent, bourrasques. Le temps ressemble à une petite fille mutine qui change d'aspect et de volonté vingt fois dans la même heure. C'est un bienfait pour les plantes, c'est l'afflux de la vie dans les veines du printemps. Le cirque des montagnes de notre vallée est tendu de blanc jusqu'au pied, mais deux heures de soleil fondraient cette neige légère. Nouveau caprice, simple décoration prête à se rouler au sifflet du machiniste.


Comme on sent bien l'infixable mobilité de toute chose ! Apparaître et s'évanouir, c'est là toute la comédie de l'univers, c'est la biographie de tous les individus, quelle que soit la durée du cycle d'existences qu'ils décrivent. Toute vie est l'ombre d'une fumée, un geste dans le vide, un hiéroglyphe tracé un moment sur le sable et qu'un souffle efface le moment d'ensuite, la bulle d'air qui vient s'ouvrir et crépiter à la surface du grand fleuve de l'être, une apparence, une vanité, un néant. Mais ce néant est pourtant le symbole de l'être universel, et cette bulle éphémère est le raccourci de l'histoire du monde




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3 juillet 1874.



— ... Je suis un nouveau-né perpétuel ; je suis un esprit qui n'a pas épousé un corps, une patrie, une vocation, un sexe, un genre. Suis-je seulement bien sûr d'être un homme, un Européen, un tellurien ?


Il me semble si aisé d'être autre chose que ce choix me paraît arbitraire. Je ne saurais prendre au sérieux une structure toute fortuite dont la valeur est purement relative. Une fois qu'on a tâté de l'absolu, tout ce qui pourrait être autrement qu'il n'est vous paraît indifférent.

Tout cela est très bien, mais fort dangereux. Tant qu'on fait partie du nombre des vivants, c'est-à-dire qu'on est plongé au milieu des hommes, des intérêts, des luttes, des vanités, des passions, et aussi des devoirs, il faut renoncer à cet état subtil ; il faut consentir à être un individu déterminé, ayant son nom, sa position, son âge, sa sphère d'activité particulière.


L'impersonnalité a beau offrir ses tentations, il faut redevenir un être emprisonné dans certaines conditions de la durée et de l'espace, un individu qui a ses alentours, des amis, des ennemis, une profession, une patrie, qui doit se nourrir, se loger, régler ses comptes, veiller à ses affaires ; il faut faire, en un mot, comme le premier passant venu.


Il y a des jours où tous ces détails me semblent un rêve, où je m'étonne du pupitre qui est sous ma main, de mon corps lui-même; où je me demande s'il y a une rue devant ma maison et si toute cette fantasmagorie géographique et topographique est bien réelle. L'étendue et le temps redeviennent alors de simples points. J'assiste à l'existence de l'esprit pur, je me vois sub specie æternitatis.


La fantasmagorie de l'âme me berce comme un yôghi de l'Inde, et tout devient pour moi fumée, illusion, vapeur, même ma propre vie. Je tiens si peu à tous les phénomènes, qu'ils finissent par passer sur moi comme des lueurs et s'en vont sans laisser d'empreinte. La pensée remplace l'opium. Elle peut enivrer tout éveillé et diaphanéiser les montagnes et tout ce qui existe...


Je suis fluide comme un fantôme que l'on voit, mais qu'on ne peut saisir. Je ressemble à un homme, comme les mânes d'Achille, comme l'ombre de Créuse ressemblaient à des vivants; sans avoir été mort, je suis un revenant. Les autres me paraissent des songes, et je suis un songe aux autres."