Nietzsche : Souvenirs d'enfance (Noël ; La Musique)

Dernière mise à jour : août 20





[Friedrich Wilhelm Nietzsche est né le 15 octobre 1844 à Röcken, en Prusse, et mort le 25 août 1900 à Weimar, en Saxe-Weimar-Eisenach.]




1856


Naumburg, le 26-12-1856.


J’ai enfin pris la décision d’écrire un journal, où sera légué à la postérité tout ce qui me remplit le cœur de joie ou de peine, afin qu’après des années on se souvienne encore de la vie et des études de cette époque, notamment des miennes. Puisse cette décision rester inébranlable, en dépit des obstacles certains qui se mettront en travers ! Il est temps de commencer :

Nous sommes entrés maintenant dans la période des fêtes de fin d’année. Nous les attendions, nous les sentions venir, nous nous en réjouissions. Et voilà qu’elles menacent de s’éloigner à nouveau. Car c’est déjà le deuxième jour des fêtes. Pourtant un sentiment de bonheur d’une parfaite plénitude rayonne d’une veillée de Noël à l’autre. C’est avec le commencement de mes vacances qu’ont débuté ces réjouissances de Noël que je veux dépeindre.


Nous sortîmes de l’école. La longue durée des vacances s’étalait devant nous, et avec elle la plus belle de toutes les fêtes. Depuis déjà quelque temps l’accès à certains lieux nous était interdit. Une nappe de brouillard enveloppait toute chose de mystère, afin que nous soyons plus profondément pénétrés des rayons de joie que projette le soleil de la fête du christ. On s’inquiétait des courses de Noël. La conversation portait presque uniquement sur ce sujet. Je tremblais de joie, quand mon cœur plein d’exaltation y songeait. Aussi je m’empressai de rendre visite à mon ami Gustav Krug. Nous laissâmes libre cours à nos sentiments, tandis que nous rêvions de ce que le lendemain nous apporterait en guise de cadeaux. Ainsi passa la journée dans l’attente de l’événement.


Le jour vint !


Ma chambre était inondée de lumière, quand je me réveillai. Combien de sentiments agitaient mon cœur ! c’était au soir de ce jour qu’autrefois, à Bethléem, le monde avait trouvé son salut, ce jour à l’occasion duquel, chaque année, maman me comblait de superbes présents. Le jour passa avec une lenteur d’escargot. Les piquets devaient être rapportés par la poste. Nous fûmes mystérieusement chassés de la chambre dans le jardin.

Que pouvait-il se passer pendant tout ce temps ?


Puis vint la leçon de piano, que je prenais chaque semaine, le mercredi. J’avais fini de jouer une sonate facile de Beethoven, et je devais m’attaquer à quelques variations. Enfin la nuit commença à tomber. Maman nous dit à ma sœur Élisabeth et à moi : « les préparatifs sont presque finis ». Nous en étions remplis de joie.


Là-dessus ma tante arriva. Nous l’accueillîmes avec des cris d’allégresse, et de tels hurlements que la maison trembla. Sa fille, qui aida aux derniers préparatifs, était avec elle. Juste avant la distribution des cadeaux vinrent encore la femme du pasteur Harseim et son fils. Alors, qui décrira notre bonheur ? Maman ouvrit la porte. Nous fûmes éblouis par l’arbre de Noël et la profusion des cadeaux qui l’entouraient. Je ne sautai pas, je me précipitai et, chose curieuse, trouvai ma place aussitôt.


J’aperçus d’abord un très beau livre (comme il y en avait deux, je dus choisir), à savoir Le monde légendaire des Antiques. Je trouvai aussi un patin. Mais quoi ! Seulement un ? À coup sûr, on se moquerait de moi, si j’essayais de boucler un patin sur deux jambes. Voilà qui serait surprenant. Mais vois un peu ce qui t’attend là-bas ! Suis-je à ce point petit et insignifiant que tu ne me remarques pas ? » Ainsi parlait tout à coup un épais volume in-folio, qui contenait douze symphonies à quatre mains de Haydn. Un frisson de joie me traversa comme l’éclair les nuages. Vraiment, mon désir inouï se réalisait, mon plus grand désir !


Tout à côté, je mis la main sur le deuxième patin, et comme je l’examinais de plus près, je vis encore une paire de culottes. Je contemplai alors ma table de Noël avec tous ses cadeaux, me demandant à propos de chacun qui me l’avait offert. J’étais curieux de savoir avant tout qui pouvait bien m’avoir offert toutes ces notes de musique. La seule information que j’obtins fut que c’était un inconnu qui me connaissait seulement de nom. Puis nous bûmes du thé et mangeâmes une grande brioche. Enfin après que nos invités furent partis, et que la fatigue se fut emparée de nous, nous allâmes nous reposer.





1858


MA VIE

LES ANNÉES DE JEUNESSE

1844-1858



L’âge venu, il n’est pas rare qu’on se souvienne seulement des points les plus marquants de sa première enfance. Sans doute n’ai-je pas encore atteint cet âge, et à peine passé le temps de la petite enfance, pourtant beaucoup de choses déjà ont disparu de ma mémoire, et le peu que je sais m’a probablement été rapporté. Le fil des ans passe sous mes yeux, comme un rêve confus. Aussi m’est-il impossible de me rappeler la moindre date concernant les dix premières années de ma vie. Néanmoins quelque chose est resté présent dans mon âme, clair et vivant, que je voudrais lier à l’obscur et au ténébreux, pour en faire le tableau.


(...)


Pendant les vacances, nous ne manquions jamais de voyager. La plupart du temps, nous allions à Poblès. Mon grand-père chéri, à la fois sérieux et serein, ma grand-mère si affectueuse, mon oncle et ma tante, l’intimité si confortable, caractéristique des Allemands, qu’on trouvait dans cette maison, nous y ramenaient toujours et nous l’avaient fait prendre en affection. J’aimais par-dessus tout m’installer dans le bureau de mon grand-père ; mon plus grand plaisir était de fouiller dans les vieux livres et les cahiers. Je me souviens aussi d’un voyage à Schönefeld près de Leipzig, qui fut très agréable. Tous les jours j’allais à Leipzig, à la recherche des librairies et des boutiques de musique, je voyais des choses merveilleuses, comme les caves d’Auerbach. J’avais surtout beaucoup de plaisir à flâner dans les rues, sans but, sans connaître mon chemin, j’allais là où la chance me conduisait.


C’est aux jolis parcs, aux jardins souriants, aux bains que je trouvais le plus d’agrément. Une fois nous passâmes des vacances à Deutschental, un petit village près de Halle. Nous allions nous baigner presque chaque jour à la mer de sel, près de Eisleben. C’est un vrai plaisir que de s’abandonner aux délices de l’eau tiède de l’été. Je le ressentis encore plus lorsque j’appris à nager un peu plus tard. Peut-on rien imaginer de plus agréable que de se livrer au courant et de glisser sans effort dans la douceur des flots.


Il reste que selon moi la natation n’est pas seulement un plaisir, elle est aussi très utile en cas de danger et fortifiante et rafraîchissante pour le corps. On ne la recommande pas assez aux adolescents. Elle est comparable aux courses de patins en hiver, quand on éprouve une sensation divine à glisser d’un pied ailé sur la surface cristalline. Pour peu que la lune éclaire alors la glace de ses rayons d’argent, de telles soirées ressemblent à des nuits enchantées. Le silence tout autour, interrompu seulement par les craquements de la glace et le bruit des passants, a quelque chose de majestueux qu’on chercherait en vain pendant les nuits d’été.


C’est pourtant la fête de Noël qui reste la soirée la plus heureuse de l’année. Je m’y préparais longtemps à l’avance, avec une joie immense, jusqu’au dernier jour où je n’en pouvais plus d’attendre. Les minutes passaient les unes après les autres, et jamais dans l’année les journées ne me semblaient aussi longues. Un jour que j’éprouvais une telle impatience, j’écrivis à mon intention un billet de Noël, évoquant cet instant où la porte s’ouvrirait et le sapin tout illuminé projetterait sur nous ses rayons – un petit écrit pour cette occasion festive :

« Avec quelle splendeur se dresse devant nous le sapin, dont un ange orne le sommet, il annonce la descendance du christ dont le Seigneur fut la couronne. Et quelle lumière répandent ces cierges qui symbolisent la grande clarté que Jésus, par sa naissance, porta aux hommes. Et ces pommes aux joues rouges, comme leur regard rieur est séduisant et nous rappelle que l’homme fut chassé du paradis. Aux racines de l’arbre, le christ enfant repose dans la crèche, entouré de Joseph, de Marie et des bergers en adoration. Comme les regards qu’ils portent sur l’enfant sont pleins d’espoir. Puissions-nous seulement nous abandonner aussi totalement au Seigneur. »


Sans posséder la même splendeur, notre anniversaire a pourtant quelque chose de comparable, même si nous ne sommes pas remplis de la même joie qu’à Noël. Il lui manque cette signification qui place Noël au-dessus de toutes les autres fêtes. Ensuite, notre anniversaire ne concerne que nous, alors que Noël s’adresse à tous les hommes, les pauvres et les riches, les petits et les grands, les gens obscurs et les gens en vue. Sans aucun doute, cette joie commune augmente notre sentiment, on peut en discuter avec chacun, on partage tous la même attente, on considère aussi que c’est le point culminant de l’année, on songe à ces heures nocturnes, comme au soir où notre âme est la plus agitée, et à l’extraordinaire solennité qui accompagne la fête. L’anniversaire est davantage une fête de famille, Noël est celle de tous les chrétiens.


[…]"




SUR LA MUSIQUE


Dieu nous a donné la musique pour que nos regards se tournent d’abord vers le ciel. Elle allie en elle toutes les qualités, elle peut être une élévation, elle peut nous divertir. Avec ses notes douces et mélancoliques, elle peut briser les cœurs les plus sauvages. Mais sa vocation principale est de diriger nos pensées vers le ciel, d’élever notre âme et même de nous ébranler. C’est la fin admirable de la musique sacrée.


Il nous faut pourtant regretter que ce genre de musique tende à s’éloigner de plus en plus de sa vocation. Les chorals en font partie, or il existe aujourd’hui plus d’un choral qui avec sa mélodie languissante s’écarte totalement de la force et de la puissance des anciens. Le cœur se réjouit pourtant et chasse ses sombres pensées. Qui n’est pas gagné par une paix calme et limpide à l’écoute des mélodies simples de Haydn ? Dans la musique, les notes pénètrent plus profondément que les paroles dans la poésie, et l’art musical atteint les replis les plus secrets du cœur. Mais ce que Dieu nous offre ne contribue à notre bénédiction, que si on sait s’en servir avec justesse. C’est ainsi que le chant nous élève et nous conduit au Bien et au Vrai.


Si au contraire on utilise la musique pour son seul divertissement, ou pour se donner en spectacle, elle devient coupable et nuisible. C’est malheureusement souvent le cas. Presque toute la musique moderne porte la marque de cette tendance. Un autre phénomène attristant est qu’un grand nombre de compositeurs s’efforcent d’écrire de façon obscure. Or si de telles périodes artistiques charment le connaisseur, elles laissent indifférente l’oreille de l’homme sain. On peut remarquer que cette soi-disant musique d’avenir d’un Liszt ou d’un Berlioz cherche seulement à montrer qu’une musique aussi étrange est possible.


– La musique constitue par ailleurs une agréable distraction et préserve de l’ennui celui qui s’y intéresse. On doit tenir les hommes qui la méprisent pour des têtes dépourvues d’esprit, semblables à des bêtes. Que ce merveilleux don de Dieu accompagne tout le cours de ma vie, je pourrais m’estimer heureux. Chantons à jamais la louange de celui qui nous a fait présent d’un tel plaisir !



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