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Nietzsche : Lettres de Nice

Mis à jour : juin 20





Friedrich Nietzsche


Dernières lettres,

Hiver 1887 - Hiver 1889




À Emily Fynn à St. Moritz


Nice (France) Pension de Genève

1er janvier 1887.


Très chère Madame,


Votre aimable petite attention , pour laquelle je vous remercie de tout cœur, a fait son chemin de Naumburg à Nice – traversant je ne sais combien de contrées enneigées et retards postaux ! Vous auriez quoi qu’il en soit reçu de mes nouvelles ces jours-ci, et même plus tôt, si ces derniers temps une circonstance singulière ne m’avait privé de la faculté d’écrire : des doigts bleus ! J’ai occupé jusqu’ici une chambre exposée au nord, sans poêle, donnant sur un jardin glacé – une véritable épreuve, contre laquelle j’ai fait mauvaise fortune bon cœur.


Le froid se fait vivement ressentir depuis le 14 novembre, un beau temps de janvier bien tenace, soleil et ciel dégagé presque sans interruption, exactement comme je l’aime (et comme j’en ai besoin !) Il m’est souvent arrivé de penser que notre goût et notre besoin mutuels devraient aussi s’accorder sur Nice, et pas seulement sur l’Engadine : sous réserve que l’on n’arrive pas ici trop tôt (comme je l’ai fait cette fois, à la mi-octobre) et que l’on ne parte pas trop tard. La proximité entre l’air de chez vous, là-haut, et de chez moi, ici-bas, du point de vue de l’énergie, de la sécheresse, de la force stimulante, devrait faire en sorte que l’on puisse les confondre aujourd’hui. À propos, pas le moindre flocon de neige ; en revanche, un raz-de-marée qui a submergé la Promenade des Anglais il y a deux jours.


Après-demain, je change de logement et hérite d’une chambre ensoleillée. Par chance on me nourrit correctement ; je m’en tiens exclusivement à mon régime à base de lait et d’œufs le midi, mais le soir, je m’assois à une honorable table d’hôtes, à laquelle on ne trouve quasiment que des Anglais. Il était question qu’une Anglaise portant le même nom que vous, Mademoiselle Fynn, quitte San Remo pour emménager dans mon hôtel, et on avait pensé l’installer dans le salon jouxtant le mien : cela aurait été la source d’un charmant quiproquo ! La société ici à Nice doit cet hiver être meilleure que l’année dernière : c’est ce que l’on me raconte, car je vis encore plus à l’écart qu’avant.


(...)


En ce qui concerne l’intermède, rien n’est décidé : je redoute les intermèdes. Peut-être Venise, où, après bien des humiliations, s’en est retourné mon pauvre musicien, passablement abattu et ayant peut-être besoin de mon soutien (ou plutôt de ma croyance en sa musique : tous les artistes ont besoin de « croyants »). Que cette année soit bonne pour nous tous, avec de la patience et du réconfort pour ceux qui souffrent, de la bravoure et du soleil pour tous !


Présentez s’il vous plaît à Mademoiselle von Mansouroff mes humbles salutations et mes meilleurs vœux ; de même pour Madame Bichler ; et lorsque vous écrirez, présentez aussi mes plus cordiales salutations à Mademoiselle votre fille.


Avec toute mon admiration


Dr. Nietzsche



*



À Meta von Salis à Zurich


Nice (France) Pension de Genève

1er janvier 1887.


Très chère Demoiselle,


Recevez mes remerciements les plus cordiaux pour les lettres, envois, pensées et tout ce qui m’est parvenu et m’a touché de votre part. (...)


Après mon expérience de cet automne, je dois vous recommander, pour un deuxième voyage sur la côte, un séjour à Ruta (Albergo d’Italia, excellente chambre) : c’est la petite localité sur le faîte du promontorio qui s’étend jusqu’à Portofino. Là-haut, l’air est meilleur, on peut explorer un paysage de rochers et de bois, qui semble être un bout d’archipel grec. Le monde le plus solitaire que j’ai trouvé jusqu’ici, très zarathoustrien. Malheureusement, j’avais en permanence deux bons à rien d’Allemands sur les chevilles : de sorte que cet endroit apparaît également comme quelque chose de gâté et de dégoûtant dans mon souvenir.


– De tous les mots de votre lettre, il y en a un que j’ai retranché, le mot ennemi : ai-je des ennemis ? C’est un trou dans ma mémoire ; du moins, je n’ai pas eu à en souffrir jusqu’ici. Le malentendu sur moi est pour l’instant trop grand pour que je puisse avoir de véritables

ennemis ou de véritables amis ; aussi ne vais-je ni m’en plaindre, ni en perdre patience. Ce qui est sûr, c’est que mes « amis » m’ont fait cent fois plus de tort que n’importe quelle personne réticente envers moi. Même le Dr. Welti , qui me perçoit au travers d’un aimable clair-obscur de vénération, ne fait pas mieux, à ce qu’il me semble.


– J’ai été très content d’entendre que le château de Marschlins n’avait pas été vendu: bien qu’il me soit assez difficile de dire pourquoi. Tenons-nous à ce que nous avons d’ancien : cela nous tient. C’est ainsi que je lis


« notre monde moderne, qui se fait de plus en plus improvisateur et momentané ». (*)


– Très chère Demoiselle, en vous remerciant respectueusement, je demeure votre très dévoué.



Dr. Friedrich Nietzsche




[*Il s’agit d’un extrait du portrait de Stendhal dressé par Paul Bourget dans les Essais de psychologie contemporaine (« Notes et portraits », « Stendhal », chap. III) que Nietzsche cite en français en soulignant « improvisateur et momentané ». Sans être un fervent admirateur de Paul Bourget, le philosophe avait une certaine estime pour ses thèses sur la décadence.]




*



À Franz Overbeck à Bâle


Nice, 12 févr. 87


Cher ami,


Rien n’y fait, je vais, cette fois encore, devoir te demander de m’envoyer l’argent avant la fin du trimestre – environ 200 frs., à mon ancienne adresse, Pension de Genève, pet. rue St. Étienne : en effet, je n’ai pas encore confiance en la nouvelle maison dans laquelle j’habite. L’hiver est rude ici aussi ; cependant il amène avec lui un grand nombre de jours parfaitement clairs – et je n’ai pas encore chauffé une seule fois. On me dit que j’ai meilleure mine que l’hiver dernier, et aussi que je suis toujours gai : mais cela, on me l’a dit tout au long de ma vie. Ici, les hommes sont peut-être plus superficiels que n’importe où ailleurs : ainsi, l’on comprendra que j’aie aussi mes « superficialités ». (...)


Au passage : j’ai ce dernier mois (où, plus que je ne l’aurais souhaité, je me suis contraint à tenir compte de ma littérature passée) pris conscience qu’en quinze ans pas une seule recension valable, véritablement profonde, intéressante et intéressée n’avait été écrite sur un seul de mes livres – et que ça ne m’avait pas manqué (ce qu’il y a de meilleur dans tout cela !). En revanche, je ne vais pas nier une seconde qu’un autre facteur me fait horriblement souffrir et m’est constamment présent à l’esprit : c’est précisément, qu’en quinze ans, pas un seul homme ne m’a « découvert », n’a eu besoin de moi, ne m’a aimé, et que j’ai enduré cette longue, pitoyable période pleine de souffrances, sans avoir été consolé par un amour sincère.


Tout mon Zarathoustra est issu de cette privation – comme il doit être incompréhensible ! Que de souvenirs absurdes n’ai-je pas au sujet de l’effet qu’il a pu engendrer ! Il a requis au minimum un certain genre d’hommes : cela fut jusqu’ici son unique effet. – Toutefois – toutefois – je suis assez « intelligent » pour prendre cela comme un signe favorable. En fin de compte, je n’ai pas le temps de trop m’attrister sur « l’opinion que l’on a de moi » : il y a une quantité effrayante de problèmes qui me pèsent. Et quels problèmes ! Si j’avais seulement le courage de penser tout ce que je sais... (Cela n’est pas très clairement formulé, cher ami : c’est une bonne chose de vivre en France, c’est une éducation involontaire à la clarté).


Présente mes respects à ta chère femme et donne-moi vite des nouvelles de ton hiver, je veux dire de ta santé par un tel hiver.



Ton F. N.



T’ai-je écrit au sujet de H. Taine ? Et du fait qu’il me trouve « infiniment suggestif » ? Et de Dostoïevski ?




*



À Franz Overbeck à Bâle


[23.02.1887] mercredi


Cher ami


Aujourd’hui reçois simplement mes remerciements pour ta lettre et l’envoi d’argent qui m’a bien apaisé ; j’ai rarement dans ma vie été à ce point au bout de mon « latin ». Du reste, je suis malade, tousse comme il faut, j’ai des frissons : et avec ça, le bruyant Carnaval de Nice se déroule quasiment sous ma fenêtre... (...)


De Dostoïevski, j’ignorais même le nom, il y a quelques semaines – moi, homme inculte qui ne lit pas de « journaux » ! En feuilletant au hasard dans une librairie, une œuvre traduite en français, L’esprit souterrain, tomba sous mon regard (un tel hasard m’avait déjà frappé dans ma 21e année avec Schopenhauer et dans ma 35 e avec Stendhal). L’instinct de parenté (ou comment dois-je le nommer ?) parla immédiatement, ma joie fut extraordinaire : je dois remonter jusqu’à ma rencontre avec Le Rouge et le Noir de Stendhal, pour me rappeler d’une joie similaire (il s’agit de deux nouvelles, la première est à vrai dire un morceau de musique, une musique vraiment étrangère, vraiment non-allemande ; la seconde, un trait de génie de la psychologie, une sorte d’autodérision du Gnôthi seautón ). (...)


Cet hiver me fait du bien, en tant qu’un intermède et que regard vers le passé. Incroyable ! Ces quinze dernières années, j’ai mis sur pied tout une littérature et l’ai finalement « achevée » avec des avant-propos et des ajouts, au point que je l’ai considérée comme détachée de moi, – que je peux rire d’elle, comme au fond je ris de toute fabrication de littérature. Tout compte fait, je n’y ai consacré que les années les plus misérables de ma vie.


Fidèlement, ton vieil ami


N.

homo illiteratus



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