Carl Jung: Lettres de voyages

Dernière mise à jour : juin 20


Emma and Carl Jung à Vienne en 1907






[Extraits des lettres de Jung à sa femme lors de son voyage aux U.S.A.]





Keene Valley

Adirondacks, N. Y.


16 septembre 1909



"... Tu serais extrêmement surprise de voir où j’ai atterri, à présent, dans ce pays aux possibilités vraiment sans limites. Je suis installé dans une grande cabane en bois, à pièce unique avec, devant moi, une imposante cheminée de briques brutes, devant laquelle sont entassées d’énormes bûches; aux murs des masses de vaisselle, de livres et autres objets. Le long de la cabane court une véranda couverte, d’où l’on ne voit rien que des arbres, hêtres, sapins, pins, thuyas; le tout est un spectacle un peu insolite, une pluie fine murmure doucement. Entre les arbres on aperçoit un paysage montagneux, tout couvert de forêts.


La cabane est à flanc de coteau; un peu plus bas, se dressent une dizaine de maisonnettes de bois ; dans les unes habitent les femmes, dans les autres, les hommes; ici est la cuisine, là le restaurant et au milieu paissent vaches et chevaux. Ici, en effet, deux familles P... et la famille X... se sont installées avec leur personnel. Si l’on suit le ruisseau qui coule non loin, au pied de la colline, on arrive à la forêt et l’on découvre très vite qu’il s’agit d’une véritable forêt vierge nordique. Le sol est formé d’énormes éboulis rocheux de l’époque glaciaire recouverts d’un épais et moelleux tapis de mousses et de fougères; un enchevêtrement de branchages et d’énormes troncs pourris précipités là dans le plus grand désordre et d'où surgissent à nouveau de jeunes pousses, le dissimule. Si l’on poursuit l’ascension par le sentier au sol moelleux, tout couvert de bois pourrissant, on atteint une zone de sous-bois très épais, entrelacs de ronces, de framboisiers et d’un étrange hybride des deux.


D’énormes arbres morts, dépouillés, surgissent par milliers des broussailles. Des milliers se sont effondrés, ont formé un enchevêtrement touffu, inextricable. On se glisse à travers de gigantesques troncs, on tombe, à travers le bois pourri, dans des trous profonds, on croise sur le chemin des empreintes de cerfs; des piverts, à coups de bec, ont creusé dans les arbres des trous gros comme une tête. Par endroits, un cyclone a arraché des centaines d’arbres géants ressemblant à des séquoias et qui dressent leurs racines vers le ciel. Là, un incendie a ravagé, il y a quelques années, un vaste secteur de forêt de plusieurs lieues.


Enfin on atteint une voûte rocheuse, de plus de mille mètres de hauteur, d’où l’on domine un paysage sauvage de champs et de lacs glaciaires recouvert, depuis cette époque, d’une épaisse forêt vierge. Cette étrange et sauvage région se situe à l’extrémité nord-est des États-Unis dans l’Etat de New York, près de la frontière canadienne. Là gîtent encore des ours, des loups, des cerfs, des élans, des porcs-épics. On trouve également partout des serpents. Dès hier, lorsque nous arrivâmes, il y en avait un de deux pieds de long pour nous recevoir. Les serpents à sonnettes, heureusement, n’existent pas dans notre contrée, alors qu’il s’en rencontre beaucoup à quelques heures de route de là, sur les rives plus chaudes des lacs George et Champlain. Nous logeons dans une petite cabane et ce sur quoi nous dormons tient du hamac et du lit de camp...


Je crois que nous devrions, un jour, venir ici ensemble. Il y fait si bon vivre! Partout où nous rencontrons des connaissances, nous sommes reçus et traités princièrement. Nous sommes unanimes à dire que nous garderons de ce voyage les plus beaux souvenirs. Freud traverse ce monde pittoresque avec le sourire du philosophe; quant à moi, j’y participe intensément et en tire un grand plaisir. Deux mois ne me suffiraient pas pour recueillir toutes les impressions que je voudrais. Il est bon de partir tant que les choses sont dans leur pleine beauté..."



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Norddeutscher Lloyd, Brème.

Paquebot Kaiser Wilhelm der Grosse.


22 septembre 1909.



"... Hier matin, le cœur léger, j’ai secoué de mes souliers la poussière de l’Amérique, en même temps qu’un fichu « mal aux cheveux » ! car les Y.’s m’avaient reçu avec un merveilleux champagne... (...)


Donc, hier matin, vers dix heures, nous nous mîmes en route; à gauche les très hauts gratte-ciel blanchâtres et rougeâtres de la City de New York montent à l’assaut du ciel; à droite, les cheminées fumantes, les docks, etc., de Hoboken. Le matin était brumeux; bientôt New York disparut et peu à peu commencèrent les grandes houles de la mer. Auprès du bateau-phare, nous déposâmes le pilote américain et voguâmes alors « dans le triste désert de la mer ».


Comme toujours, la mer est d’une grandeur et d’une simplicité cosmiques qui imposent le silence. Car que peut dire l’homme, surtout la nuit, quand l’Océan est seul avec le ciel étoilé?


Chacun regarde au loin, muet, renonçant à toute puissance personnelle tandis que, nombreuses, de vieilles paroles, de vieilles images traversent l’esprit. Une douce voix parle de la mer archi-vieille, infinie, de « la mer qui gronde au loin », des « vagues de la mer et de l’amour », de Leucothée, l’aimable déesse qui apparaissait, à travers l’écume des vagues jaillissantes, à Ulysse, voyageur fatigué, et lui donnait le fin voile de perles qui le sauvera.


La mer est comme la musique; elle porte en elle et effleure tous les rêves de l’âme. La beauté et la grandeur de la mer viennent de ce qu’elle nous contraint à descendre dans les fécondes profondeurs de notre âme où nous nous confrontons avec nous-mêmes, nous recréant, animant « le triste désert de la mer ».


Pour l’instant, nous sommes encore épuisés par « la tourmente de ces derniers jours ». Nous ruminons et remettons en ordre, par un travail inconscient, tout ce que l’Amérique a bouleversé en nous..."



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Norddeutscher Lloyd, Brème.

Paquebot Kaiser Wilhelm der Grosse.


28 septembre 1909.



"... Hier une tempête s’est élevée, elle a duré toute la journée jusqu’aux environs de minuit. J’ai résisté presque tout le temps, sur un pont surélevé et protégé, à l’avant sous le poste de commandement, et j’ai admiré le grandiose spectacle des vagues immenses qui s’approchaient en roulant et déversaient sur le bateau des nuages d’embrun tourbillonnant et d’immenses gerbes d’écume hautes comme des montagnes. Le bateau commençait à rouler terriblement; plusieurs fois déjà, une averse salée s’était abattue sur nous. Il se mit à faire froid et nous rentrâmes prendre le thé. Mais là on avait l’impression que le cerveau descendait par le canal vertébral, cherchait à en sortir par-dessous l’estomac. Aussi me retirai-je dans mon lit où je me sentis bientôt fort bien et où je pris un agréable dîner.


Dehors, de temps en temps, une vague tonnait contre le navire. Dans la cabine les objets avaient tous pris vie : le coussin du divan glissait sur le sol dans la pénombre, un soulier – couché par terre – se dressait, regardait étonné autour de lui et ensuite, par un léger glissement, se rendait sous le sofa; un soulier qui était debout finissait par se coucher, fatigué, sur le côté et courait après l’autre.


Mais alors le spectacle changea. Je remarquai que les souliers étaient allés sous le divan pour y chercher ma valise et ma serviette; puis toute la compagnie passa sous le lit, vers la grande malle; sur le divan, une manche de ma chemise leur faisait des signes nostalgiques. Dans les armoires et les tiroirs c’était bruissements et cliquetis. Soudain, sous mon plancher, un terrible tumulte, fracas, craquement, tintement : c’est qu’au-dessous est la cuisine ! D’un seul coup, cinq cents assiettes s’y étaient réveillées de leur torpeur semblable à la mort, et d’un bond audacieux avaient rapidement mis fin à leur morne existence d’esclaves. Tout autour dans les cabines, d’indicibles gémissements trahissaient les secrets du menu. J’ai dormi merveilleusement et, aujourd’hui, le vent se lève d’un autre côté..."




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[Lettre à sa demme de Sousse, Tunisie]




Lundi 15.3.1920

Grand Hôtel, Sousse



"Cette Afrique est inouïe !


Je ne puis malheureusement pas t’écrire quelque chose de cohérent; il y en a trop. Quelques traits rapides seulement. Après un temps froid et lourd sur la mer, matinées fraîches à Alger. Maisons et rues claires, groupes d’arbres d’un vert sombre, au-dessus desquels s’élèvent de hautes cîmes de palmiers. Burnous blancs, fez rouges et, mêlés à eux,

le jaune des tirailleurs d’Afrique, le rouge des spahis, puis le jardin botanique, forêt tropicale enchantée, vision de l’Inde. Tous les açvattha, arbres sacrés, avec leurs gigantesques racines aériennes, tels des monstres, demeures fantastiques des dieux, énormes par leur étendue,

lourds, d’un vert sombre et bruissant au vent marin.


Puis trente heures de chemin de fer jusqu’à Tunis. La ville arabe date de l’antiquité et du Moyen Age mauresque, de Grenade et des contes de Bagdad.


On ne pense plus à soi, on se trouve dissous dans cette diversité qu’on ne peut apprécier et encore moins décrire : dans le mur, une colonne romaine; une vieille Juive d’une indicible laideur en pantalons bouffants, blancs, passe; un crieur approche avec un lot de burnous, se presse à travers la foule et crie d’un ton guttural qui pourrait venir en ligne directe du canton de Zurich; un pan de ciel d’un bleu profond; une coupole de mosquée d’une blancheur de neige; un cordonnier qui coud avec zèle des chaussures, sous une petite voûte ; sur une natte devant lui une éblouissante et chaude tache de soleil; des musiciens aveugles avec des tambours et minuscules mandolines à trois cordes; un mendiant fait uniquement de chiffons; vapeurs de gâteaux à l’huile et tourbillon de mouches; en haut, dans l’éther bienheureux, sur un minaret blanc, un muezzin chante la prière de midi; en bas une cour à colonnes, fraîche et ombragée, avec une porte en fer à cheval entourée de majolique; sur le mur un chat galeux étendu au soleil; un va-et-vient de manteaux rouges, blancs, jaunes, bleus, bruns; turbans blancs; fez rouges, uniformes; visages allant du blanc et du jaune clair jusqu’au noir d’ébène; des pantoufles jaunes et rouges provoquent un bruit traînant, tandis que se faufilent silencieusement des pieds noirs et nus.


Le matin, le grand dieu se lève, remplissant les deux horizons de joie et de puissance, et tout ce qui vit lui obéit. La nuit, la lune est si argentée, si divinement claire et lumineuse que personne ne doute d’Astarté. Entre Alger et Tunis il y a neuf cents kilomètres de terre africaine qui s’élèvent pour former les vastes et nobles altitudes du grand Atlas : larges vallées et hauts plateaux regorgent de vin et de blé, forêts de chênes-lièges d’un vert sombre.


Aujourd’hui, Ilorus s’est levé derrière une lointaine montagne pâle, sur une plaine infiniment verte et brune, tandis que du désert s’élevait un vent puissant soufflant sur la mer bleu sombre. Sur des collines d’un gris-vert, vallonnées, des restes brun ocre de villes romaines ; de maigres troupeaux de chèvres noires broutent alentour; près d’un camp de Bédouins aux tentes noires, des chameaux et des ânes. Le train renverse et tue un chameau qui ne pouvait se décider à sortir des rails ; on accourt, on crie, on gesticule, formes blanches; et toujours la mer, tantôt bleu sombre, tantôt douloureusement éblouissante de soleil. De bois d’oliviers, de palmiers, de haies de cactus géants flottant dans l’air vibrant de soleil, émerge une ville d’une blancheur neigeuse, avec des coupoles et des tours d’un blanc céleste, magnifiquement étalée sur une colline.


Puis c’est Sousse, avec ses murs blancs et ses tours; en bas le port et, par-delà sa jetée, la mer d’un bleu profond, et dans le port, à l’ancre, le voilier avec ses deux voiles latines, tel que je l’ai peint une fois !!! On trébuche sur des vestiges romains; avec ma canne j’ai déterré un vase romain. Tout ceci n’est que misérable bredouillement. Je ne sais pas, à vrai

dire, ce que me raconte l’Afrique, mais elle parle. Imagine-toi un soleil extraordinaire, un air clair, aussi clair que celui des hautes montagnes, une mer plus bleue que ce que tu as jamais vu, toutes les couleurs d’une vivacité incroyable; sur les marchés tu peux encore acheter les amphores de l’antiquité – figure-toi ! – et puis la lune !"



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Source:

Carl Jung: Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées