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Marie-Madeleine Davy : "La recherche de soi"





Extrait de :

Marie-Madeleine Davy

La Connaissance de Soi

(1966)




Intériorité et extériorité



"La nostalgie d’un paradis perdu ou à trouver habite tout cœur d’homme. Ce qui diffère concerne uniquement le contenu de ce paradis, les anges et les démons qui l’habitent. Certains êtres ne se sentent vivre que dans la mesure où la présence d’autrui les anime ; d’autres ne sont eux-mêmes que lorsqu’ils se trouvent seuls. Quand l’homme se retire en lui-même, ne serait-ce que durant quelques fragments de seconde, il ne pénètre pas pour autant dans une zone isolée dans laquelle il deviendrait la proie de son isolement, il trouve au sein de son intimité avec lui-même sa propre présence : celle de sa réalité absolue.


La solitude n’est éprouvante que pour ceux qui n’ont pas soif de leur intimité et qui, par conséquent, l’ignorent ; elle constitue le bonheur suprême pour ceux qui en ont goûté la saveur. La conversation avec autrui risque toujours de s’étendre à la surface, même quand elle entame et blesse ; c’est seulement par instants qu’elle pénètre en profondeur et devient dialogue. Mais le dialogue suprême s’ébauche dans l’homme quand celui-ci consent à s’interroger dans la solitude, prenant ainsi conscience du déploiement soudain de son espace intérieur : à ce moment, les apparences s’évanouissent devant l’univers secret.


Avec autrui, l’homme pouvait se donner l’illusion d’être ; dans la solitude il perd cette illusion ; devant autrui, il pouvait porter un masque ; seul, arraché à son extériorité, il s’en dépouille. Découvre-t-il en lui des terres vierges, le voici, nouveau Christophe Colomb, devenu conquérant. Ces terres vierges apparaissent comparables à une partition dont il déchiffre chaque note. En dépit de l'éblouissement ressenti, la lecture peut sembler hésitante.


Pour Heidegger, l’homme est naturellement hors de soi. Il se situe auprès des choses, il se tient avec des hommes. L’existence, comme le remarque Jean Wahl, « c’est l’extase au sens primitif du mot » ; d’où « la philosophie de l’existence est une philosophie de la transcendance ». L’homme peut avoir conscience de son existence en éprouvant un sentiment de mélancolie, d’angoisse avec Kierkegaard ou déboucher dans le nauséeux avec Sartre. C’est ainsi qu’il prendra conscience de la dialectique du dedans et du dehors.


Nul mieux que Gaston Bachelard n’a parlé de ce thème. Selon lui, les mots dedans et dehors posent des problèmes à l’anthropologie métaphysique qui ne sont jamais géométriques. Les qualificatifs se présentent dans la mesure de notre adhésion aux choses. L’homme peut se situer davantage dans le dedans ou au contraire se fixer dans le dehors.


On n’est jamais sûr d’être plus près de soi en « rentrant » en soi-même, en allant vers le centre de la spirale, souvent c’est au cœur de l’être que l’être est errance.

(La poétique de l’espace, p. 194).


Si l’errance est au-dedans, c’est en raison de l’inconnu qu’elle fait surgir ; s’y mouvoir n’est pas aisé. En venant du dehors, le climat du dedans demande une adaptation. Pour arriver à connaître ce dedans, il faut d’abord savoir qu’il existe et prendre délibérément le chemin qui y conduit. Chemin difficile d’ailleurs et rempli de pièges et d’illusions. Nietzsche a parlé de la « grande douleur » dont use la vérité lorsqu’elle veut se soumettre l’homme ; la vérité pénètre la chair tel un couteau tranchant.


Chestov reprendra l’image de Nietzsche à propos de Kierkegaard. C’est au-dedans que se trouve le vrai soleil, mais le soleil engendre des ombres fantasmagoriques. Le dedans risque d’apparaître vide comme le dehors semble prison ; dedans et dehors peuvent être remis en question. Malheureux au-dedans, l’être cherche refuge au-dehors ; chassé du dehors, il tente de prendre asile au-dedans. La conscience malheureuse, jamais indigène, est jetée douloureusement dans un va-et-vient incessant à la poursuite d’une éphémère stabilité. Souhaitant entamer des dialogues avec les présences qui l’habitent, elle n’entend aucune voix et ne perçoit qu’absence. Que la névrose surgisse, l’angoisse se situe au-dedans et au-dehors, et l’homme qui en devient captif est privé non seulement de tout nid, mais du moindre repos. Il n’est plus pour lui de sabbat : son existence devient un cauchemar.


L’équilibre sera donc de créer un accord entre ce dedans et ce dehors, un échange, une réciprocité. Quand toute hostilité est bannie, une amitié s’engendre, il n’y a plus d’enfer ni au-dedans ni au-dehors ; de l’union du dedans avec le dehors résulte une paix. C’est avec Kierkegaard que nous trouvons non seulement décrite mais éprouvée cette vocation du dedans que très peu d’hommes sont capables de vivre avec une telle intensité. Pour Kierkegaard, tout se situe sur le plan de l’intériorité qui se présente comme un tréfonds qu’on ne peut aborder qu’en solitaire et en « penseur religieux ».


Selon Kierkegaard, « l’esprit est intériorité, l’intériorité est subjectivité, la subjectivité est essentiellement passion ». Ce propos du Post-scriptum résume à lui seul toute la démarche du sujet vers son intériorité. La dialectique d’intériorisation va tendre à dégager de plus en plus l’infini ; à mesure que la profondeur spirituelle apparaît, l’homme est jeté dans le pathétique. En quittant la conscience commune, il abandonne l’état de sécurité dont il jouissait auparavant pour devenir la proie de l’angoisse inhérente à toute condition dépassant le stade de l’omnitude.


Sa déréliction est double : d’une part, il n’arrive pas à cerner son intériorité afin d’y pénétrer en indigène ; d’autre part, ses relations avec le mondé se sont modifiées ; là aussi il devient étranger. Le voici sans patrie, non seulement privé de toit, mais amputé de cette banalité qui permet les échanges et les bavardages. D’où son double mouvement allant jusqu’à l’écartèlement, à la fois privé de terre et de semence, il s’éprouve comme un vide, un néant, une terre inculte. Selon Kierkegaard, le chevalier de l’intériorité apparaît aux hommes — vivant dans l’omnitude — comme un être inutile, voire dangereux.


"Il sait combien il est terrible d’être né solitaire, hors du général, et de marcher sans rencontrer un seul compagnon de route."

(Crainte et tremblement, p. 122)


Ceux qui ne partagent pas son intériorité le considèrent comme un fou ou un hypocrite et cela d’autant plus qu’il est plus avancé dans le sentier de l’intériorité. L’expérience née d’une relation avec le dedans ne saurait être divulguée ; elle reste secrète dans sa profondeur ; d’ailleurs, comment la communiquer en raison de sa mobilité :


Toute ma vie est une interjection, rien n’y est cloué à demeure... Sur moi tout passe : pensée de passages, passantes douleurs.


Parfois Kierkegaard cherche au-dehors, dans les chemins de l’extériorité, la conquête de son moi qui lui échappe, mais il sait qu’il se trompe, se fourvoie, gaspille son énergie. Séparé de lui-même par la défection de son moi sa dépersonnalisation s’accentue, il note son imitation d’autrui par défaut d’être, par manque d’un moi central assurant l’authenticité de sa personne. Peu d’hommes apparaissent en capacité d’une telle qualité de réflexion, à propos de cette intériorité absente, si douloureuse qu’elle débouche sur la tentation du suicide. Le masque peut donner l’illusion d’une présence, sa fonction est parfois de camoufler, de dissimuler le vide, tel un couvercle posé sur un vase privé de contenu. Ce contact avec l’intériorité ou avec le vide, Kierkegaard le décrit avec toute l’âpreté, l’ennui, la mélancolie qu’il comporte ; il mène un combat, une lutte sans merci. Pour se rassurer, l’homme regarde volontiers autrui et s’y compare. Montaigne a signalé cette fausse voie en montrant qu’il convient de revenir à soi :


Le Monde regarde toujours vis-à-vis, moi je replie ma vue au-dedans, je la plante, je la mure. Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi, je n’ai affaire qu’à moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte... Moi je me roule en moi-même

(Essais, II, 17).


Quand l’homme commence à prendre contact avec son intériorité, il tente de scruter autrui dans son intériorité, et le questionne. Il souhaiterait comparer les démarches mais aucun voyage n’est identique tant qu’il se maintient dans son exercice, seule l’unité conquise présente une vision semblable. Si des alpinistes tentent d’aborder un sommet par des voies différentes, ils ne rencontreront pas les mêmes difficultés, tout au moins elles se produiront de façons diverses. D’autant plus que chaque explorateur possède son propre tempérament avec ses peurs et ses audaces, sa possibilité ou non de vertige, sa démarche lente ou rapide, le rythme de son cœur et de sa respiration. Ainsi aucune comparaison n’est possible, aucun point stable ne se présente, autrui, comme moi, est en devenir. Si je le juge, je le fixe aussitôt, je l’encadre tel un portrait ; or, autrui est vivant et il bouge. Par sa qualité d’observation, l’homme découvre son immensité. Celle-ci est dynamique.


Elle est attachée à une sorte d’expansion d’être que la vie refrène, que la prudence arrête, mais qui reprend dans la solitude (Bachelard, La poétique de l’espace, p. 169).


Cette immensité intérieure que l’homme saisit peut donner le vertige en raison de sa densité. C’est pourquoi il n’est possible d’en prendre conscience que dans le silence et la solitude. L’ascension d’une montagne, le contact avec un haut lieu jettent l’explorateur dans une zone d’effroi, de crainte, au sens où Otto a parlé du tremendum à propos du sacré. Cette découverte du dedans exige un au-delà de tout bavardage, un dépassement du monde phénoménal. Le contact avec la terra incognito provoque chez celui qui en fait l’expérience une singularité décisive. Il n’y a plus pour lui de retour en arrière ; il est embarqué, les amarres sont rompues, et le vaisseau avance en pleine mer.


Désormais, il n’existe pas de port tiède à l’abri du flux et du reflux ; le voici exposé aux tempêtes ou à l’immensité d’une mer calme sur laquelle le regard peut errer à l’infini. En raison de sa complexité, la recherche de soi semble toujours tâtonnante. Certes, elle comporte ces éclairs lumineux, l’espace entre ceux-ci peut apparaître obscur. Celui qui part à la recherche de lui-même, semblable — nous l’avons vu — à un pèlerin, se voue à une marche incessante. La mort le surprend dans son mouvement. Quand elle survient, elle ne trouve pas dans une situation de repos celui dont elle suspend le pas. L’homme à la recherche de lui-même ignore le repos, car il lui faut constamment adapter son regard à sa vision.


Il arrive un instant où tout s’intervertit. Dans la mesure où l’homme progresse, l’ordre auquel il donnait précédemment son assentiment se trouve soudain inversé. Quand il en prend conscience, il risque de claudiquer, tel Jacob au sortir de sa lutte avec l’ange. Devenu dissemblable, il lui faut accepter sa nouvelle condition, même si elle est pour lui douloureuse. Le voici dans le désert avec tout ce qu’un tel symbole comporte : l’aridité et le soleil dans sa chaleur du plein midi. Capté par sa découverte et par intermittences, émerveillé par elle, sa mémoire se libère de tout ce qui ne relève pas de son expérience ; il oublie ce qui n’est pas essentiel. Il perd le souvenir de ses erreurs et du labyrinthe dans lequel il a dû passer ; il oublie les vicissitudes nées de ses rapports avec autrui.


Plotin (Ennéades, IV, 3-4) a parlé des souvenirs qui se convertissent dans les essences concrètes qui désignent leur vérité. La mémoire purifiée dépasse les événements placés dans la durée ; liée au temps, car le sujet s’y rattachait, elle s’en éloigne quand celui-ci l’a surmonté. C’est dans le temps que le sensible se produit, le monde du sujet connaissant est spatio-temporel. Quand il a cessé de s’y référer, l’homme se dénoue de ses enchaînements à l’histoire et à son histoire : il pénètre dans une nouvelle dimension. Devenu un être neuf et toujours en possibilité de progrès, il participe à une jeunesse intérieure que ne traversent ni crépuscule, ni déclin. Son expérience de l’esprit lui semble plus dense que son expérience de la matière. L’invisible lui apparaît plus réel que le visible et le temps moins saisissable que l’éternité."



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