Villiers de L'Isle-Adam : Hamlet

Dernière mise à jour : juin 16


William Blake - Hamlet and his Father's Ghost, 1806




Extrait de :

Villiers de L'Isle-Adam

Chez les passants

(1890)



Hamlet


I


Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le Génie pur est, essentiellement silencieux, et que sa révélation rayonne plutôt dans ce qu’il sous-entend que dans ce qu’il exprime. En effet, lorsqu’il daigne apparaître, se rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s’amoindrir pour passer dans l’Accessible. Sa première déchéance consiste, d’abord, à se servir de la parole, la parole ne pouvant jamais être qu’un très faible écho de sa pensée.


Secondement, il est obligé d’accepter un voile extérieur – une fiction, une trame, une histoire, – dont la grossièreté est nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle il reste complètement étranger ; il ne dépend pas, il ne crée pas, il transparaît ! Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas absolument admirable lorsque la Lumière se produit ? Ceux-là seuls qui sont capables de s’absorber dans la préoccupation de ce procédé ne sauraient jamais voir la Lumière !


Le génie n’a point pour mission de créer, mais d’éclairer ce qui, sans lui, serait condamné aux ténèbres. C’est l’ordonnateur du Chaos ; il appelle, sépare et dispose les éléments aveugles ; et quand nous sommes enlevés par l’admiration devant une œuvre sublime, ce n’est pas qu’elle crée une idée en nous : c’est que, sous l’influence divine du génie, cette idée, qui était en nous, obscure à elle-même, s’est réveillée, comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient d’en haut.


Oui, d’en haut !... Car il s’agit de hauteurs où ne sauraient atteindre les géométries ; lorsque les poètes parlent des cieux, il n’est point question de ces firmaments restreints et visibles situés au bout de la lorgnette des astronomes, mais de choses plus sérieuses et plus vivaces, qui ne peuvent ni s’éteindre, ni passer.



II


Le moyen, le sujet, le drame est chose si indifférente en soi pour le génie, que le génie ne se donne presque jamais la peine de l’inventer. Il se superpose, voilà tout. Il fait ébaucher le marbre par l’élève, et prend son bien où bon lui semble, sans que personne ait à l’accuser de plagiat.


Hamlet n’est pas plus de Shakspeare que Faust n’est de Gœthe, ni Don Juan, de Molière. Aucun des principaux drames de Shakspeare n’est de lui, en tant que drame, comme nous le savons, maintenant. Il allait jusqu’à se conformer aux moindres détails d’une chronique, ou de l’œuvre dramatique précédente ; il prenait les phrases mêmes, les épisodes, l’action absolue, jetait dans tout cela quelques paroles, dédaigneusement, et cela suffisait pour que l’œuvre devînt telle, que tout en restant presque identique, en apparence, à l’œuvre étrangère et primitive, elle était transformée, en réalité, jusqu’à ne plus présenter de rapport appréciable avec l’antécédente. Le vagissement devenait un éclat de tonnerre.


Qu’importe, même, l’absurdité des personnages, l’impossibilité de l’intrigue, la contradiction des événements entre eux ? Macbeth, Othello, Roméo, le roi Lear, Timon d’Athènes, Falstaff, Richard III, sont des prétextes, et Shakspeare s’inquiète toujours fort peu des lions et des palmiers qu’il place dans la forêt des Ardennes. Ce qui traverse, comme des rayons, tout cet amoncellement de hasard, c’est la puissance multiple, infinie, qui, dans une seule scène, quelquefois, réunit, approfondit et caractérise les mille formes de l’un des sentiments principaux de notre âme, et le généralise, d’un seul coup, à tout jamais. C’est pour cela que chacun des personnages de Shakspeare ressemble à une Loi.



III


Les objections, contre les personnages de Shakspeare, paraissent faciles et victorieuses, tout d’abord ; cependant une simple réflexion les dissipe toujours ! Le prodigieux poète a véritablement tout prévu, là même où l’on croirait le trouver en défaut jusqu’au ridicule !


L’autre soir, en écoutant Hamlet, il nous est venu cette pensée, pendant la scène de l’esplanade du château d’Elseneur : nous nous disions :


Un Moderne, « un homme de goût », pourrait se demander ce que Shakspeare (qui jouait le personnage du Fantôme devant la reine Elisabeth, au théâtre du Globe, et le jouait de manière à produire quelque impression sur l’auditoire), oui, un Moderne pourrait se demander ce que Shakspeare lui-même eût pu répondre, si l’acteur chargé du rôle d’Hamlet, piquant brusquement son épée en terre et se croisant les bras eût interpellé, le sourire aux lèvres et comme il suit, « l’Échappé de la Nuit hideuse. »


– Tu as comparu devant Dieu, dis-tu ? Tu as vu Dieu face à face, – et tu viens me parler du Danemark ! Tu t’inquiètes encore d’une dame qui t’a préféré un scélérat et un ivrogne ? Tu me parles des propriétés de la jusquiame, des mystères éternels, de la politique actuelle et des bûchers sulfureux, et tu veux que je te prenne pour autre chose que pour un drap sur un balai ? Mais, pauvre Ombre, si l’un de nous deux, ici, doit être effrayé de l’autre, c’est Toi ! Qui m’a donné d’un trépassé qui épilogue encore et parle de vengeance dans le Purgatoire ? Si c’est pour me débiter ces absurdités que tu es venue, chère Ombre, – franchement, ce n’était pas la peine de mourir ! ... Parle de choses plus sérieuses, ou retourne d’où tu viens.


Et le Moderne se répondrait, avec un sourire de compassion suffisante, que le Spectre, blessé dans sa dignité d’outre-tombe, se serait probablement « retiré » avec un cliquetis de ferraille, en entendant cette apostrophe.


Voilà, certes, une objection qui paraît concluante et sérieuse, et qui, cependant, – n’a pas le sens commun !


Car le Fantôme, par le seul fait d’être là, sous son armure, est, à lui seul, bien plus absurde que tout ce qu’il pourrait ajouter ! – Et s’il a réellement vu Dieu, s’il a contemplé l’Absolu et s’il y est entré, toute parole profonde ou puérile, sublime ou niaise, médiocre ou banale, est identiquement superflue et sans valeur à ce sujet, puisqu’elle ne peut se produire que dans le relatif. Et les incohérences qu’il débite sont, par le seul fait de sa présence, ce qu’il peut encore dire de plus effrayant, à cause de leur incompréhensibilité même dans sa bouche ! – Le secret de l’Absolu ne pouvant s’exprimer avec une syntaxe, on ne peut demander au Fantôme que de produire une impression, et moins cette impression sera définie ou limitée par sa coïncidence avec notre logique, plus elle sera ce qu’elle doit être.


Le Spectre, pour William Shakspeare, n’est qu’un être moral ; c’est l’Obsession ! – Mais comme des myopes ne pourraient apercevoir des spectres qui ne s’agiteraient que dans les nuées, Shakspeare a accusé l’objectivité du fantôme ; il en a exagéré la notion afin qu’elle pût être accessible au « Bon sens » de ses auditeurs. Si, d’ailleurs, il a voulu qu’Hamlet perçût réellement l’Ombre, s’il a pensé que cet effet dramatique frapperait et saisirait l’imagination de la foule, c’est parce qu’il était certain que chaque spectateur, dans le fantôme perçu par Hamlet, verrait le fantôme qui le hante lui-même, et saurait approprier les réponses à ses questions personnelles.



IV


Shakspeare avait si bien pensé de plus haut que l’esplanade d’Elseneur qu’il prend lui-même la parole, au milieu du drame, – et par la bouche de Hamlet, – pour avenir la postérité. En effet, le monologue : « Être ou n’être pas, » est un magnifique désaveu. Le Public, trouvant cela « profond », ne va pas plus loin, – et il lui semble naturel que Hamlet prononce des choses profondes ; mais elles sont effectivement si profondes, ces choses, qu’elles rendraient inintelligible le personnage qui les avance, si c’était réellement lui qui les proférât.


« La Mort est un pays inconnu d’où nul pèlerin n’a pu revenir encore, » s’écrie Hamlet, dans son soliloque métaphysique. Ce qui nie absolument l’Apparition.


Et si l’on excuse la contradiction en prétendant que Hamlet cherche à se délivrer de l’obsession, à douter, nous répondrons que son doute ne porte jamais sur le Fantôme, mais sur la nature de ce Fantôme ; il ajoute, en effet, plus tard :


« Si ce spectre, c’était – le Démon, qui voulût me tenter !... Il est facile de damner un cœur disposé à la mélancolie, et Satan est bien rusé ».


Que l’on compare le mobile, l’horizon, l’esprit de ces phrases maladives avec ceux du monologue, et l’on verra que celui-ci n’a point de rapport avec le caractère superstitieux de Hamlet ; bien plus, qu’il est, à chaque parole, en contradiction avec le drame tout entier.


Et c’est bien là le dédain profond du Génie, qui, connaissant la foule, agit et parle sans entraves, s’adresse à ceux-là seuls qu’il aime, sans être aperçu ni entendu des autres spectateurs. Nous avons dit cela pour l’intelligence d’une chose : c’est que les œuvres hautes sont les plus faciles, sinon à composer, du moins à critiquer spécieusement.


Toutefois, un examen plus attentif, ne tarde pas à convertir le plaisant ; il s’aperçoit bientôt qu’il a été prévu, défini, enveloppé et dépassé, dans le tourbillon sublime, et lorsque Shakspeare affirme que Hamlet est « court d’haleine, » ce qui – pour descendre jusqu’à la plaisanterie – paraîtrait difficilement s’accorder avec les interminables tirades qu’il débite à tout propos, c’est de la parole humaine que Shakspeare veut parler, et qui est « courte » en effet, pour exprimer l’idéal Éternel. Nous aussi, nous sommes sur l’esplanade d’Elseneur ; seulement c’est nous qui sommes devenus les fantômes à force d’attendre...


Laissons cela. Si le besoin de jeter ses impressions au vent n’était une faiblesse commune à ceux qui croient penser, rien ne justifierait l’inopportunité, l’insuffisance de ces réflexions rapides, tracées sous l’influence du moment : et s’il pouvait y avoir, à l’égard de cette œuvre géniale, quelque chose de plus superflu qu’une critique, ce serait, à coup sûr, un éloge.



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