Marie-Madeleine Davy : L’espace intérieur

Dernière mise à jour : 10 sept.






Marie-Madeleine Davy

Tout est noces

(1993)




L’espace intérieur




« Ce n’est pas toi qui es dans l’espace, l’espace est en toi.

Rejette-le, voici déjà l’éternité. »


Angélus Silesius,

Pèlerin chérubinique, I. 1,185.



NOUS avons conscience de l’espace extérieur. Impossible d’en récuser l’existence : celui-ci pénètre et s’inscrit dans notre vision habituelle. Il n’en est pas de même pour l’espace intérieur. On peut vivre en l’ignorant ou encore le considérer comme superfétatoire. Or, l’espace intérieur est d’une vasteté totale. Il est fort probable que, sauf cas très rares, personne n’a pu le traverser de part en part. Il est comparable à une immense demeure extrêmement mobile. Dans l’espace extérieur, on distingue des montagnes, vallées, mers, fleuves, rivières. Les climats se modifient ; cependant, les atmosphères continentale et maritime conservent leurs différences.


L’espace intérieur se découvre. Il peut normalement échapper aux enfants, aux adolescents et même à des individus d’âge mûr. Un jour, il s’impose. Le voyage intérieur n’est pas le fruit d’une décision. On se trouve embarqué, malgré soi, sans aucun choix préalable. Un Européen décide d’aller en Asie, en Afrique, en Amérique, il retient à l’avance un billet d’avion ou de bateau ; range dans ses valises des vêtements chauds ou légers suivant les saisons. Il peut se déplacer en famille, avec des amis, seul ou en voyage organisé.


Auparavant, les différents itinéraires sont fixés avec leurs jours et leurs horaires, les noms des hôtels. On sait à l’avance les dates du départ et du retour, ce qu’on va trouver, les agréments et les problèmes. Certes, des difficultés surviennent à l’improviste : grèves, épidémies et même des guerres qui rendront les rentrées difficiles. Si on va très loin, il peut se présenter des événements imprévisibles. Toutefois, même en période mouvementée, ils sont rares et, le plus souvent, plus ou moins aisément contournables.


Le voyage intérieur exige la solitude. Personne n’accompagne un tel itinérant ; le voici rigoureusement seul. Au début, plongé dans l’immensité de l’espace du dedans, il chancelle. Éprouvant l’impression de perdre pied, d’être submergé, il s’affole. Pour se rassurer, il quête un regard, une main, un sourire, un son. Personne ! Son lieu est semblable à un désert. Pas de caravane, aucune trace de pas, de végétation. Sa tentation serait de chercher au-dehors des points d’eau. Les puits se trouvent au-dedans, mais il risque de l’ignorer.


De temps à autre, il aimerait dialoguer avec un compagnon de route, échanger des propos, communiquer avec un oiseau, un papillon. Une odeur humaine pourrait momentanément le combler. Habitué à vivre dans une atmosphère polluée, il supporte mal la pureté de l’air qui l’entoure. Tout est trop vaste pour lui. Les vêtements, les coques, les enveloppes dissimulent quelque chose ; ici tout est nu : ni écrin ni trésor. Du moins, le voyageur le suppose. La crainte, l’angoisse et même la déréliction deviennent son lot quotidien le jour et la nuit.


À certains instants, il serait normal d’envier passagèrement ceux qui se tiennent uniquement dans l’espace extérieur. « Qui augmente sa science augmente sa douleur », dit le texte biblique (Si 1,18). En effet, les événements intérieurs surgissent à la façon de séismes, de tempêtes, de déluges. Un bon équilibre psychosomatique serait nécessaire, mais qui peut se vanter de le posséder ? Chacun souffre de ses carences, échancrures, béances.


Il convient de savoir que le parcours dans l’espace intérieur est à la fois éprouvant et douloureux. Avant de pouvoir devenir béatifiante, la solitude s’avère pesante. L’espace extérieur ne retient plus, il se retire… et l’espace intérieur semble ne pas combler le vide ; telle une plage nue quand la mer descendante s’est éloignée. Ici, pas d’espoir de retour des eaux. Tout est définitif. Sans doute est-il difficile de préciser l’état dans lequel on s’éprouve dans sa misère et sa fragilité.


La joie éclate par instants. On est comblé. À d’autres moments, plus durables, on traverse des périodes de désarroi. Il serait vain de chercher un secours au-dehors, d’envoyer un S.O.S. C’est au-dedans qu’il importe de trouver une aide efficace. D’où la nécessité d’un lâcher-prise, d’un abandon total. Qu’il survienne, la détresse aussitôt s’estompe ou encore se transforme en paix.


Quel était approximativement le contenu de cette détresse ? La crainte de se tromper, d’être la proie des illusions. Tant que le questionnement se poursuit, la souffrance reste présente. Il faudrait renoncer à tout désir de perfectionnement, ne rien attendre, se contenter de ce qui vient en n’émettant aucune comparaison entre soi et autrui, en acceptant un manque de confort intérieur.


La maladie psychosomatique la plus redoutable est celle de la dépression. À notre époque, elle se généralise et peut devenir endémique. En sortir est essentiel pour faire l’expérience de l’espace intérieur. Sinon, on trébuchera. Il y aura risque de prendre des vessies pour des lanternes, des lumignons pour des phares, bref de se tenir dans la confusion. L’espace intérieur devient une réalité uniquement dans la mesure où l’on peut s’y mouvoir. Vu de l’extérieur, il apparaît un rêve, un leurre, un sujet d’écriture. Il est dépassement de la dimension psychosomatique. Toutefois, il faut toujours passer par elle pour aller au-delà."



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