Hermann Hesse et la Musique

Dernière mise à jour : 31 janv. 2021






Extraits de :


Hermann Hesse et la musique


par Dominique Lingens]





L'apprenti libraire (1895-1899)



"A Tübingen ..., dans l'entreprise Heckenhauer, Hermann est chargé de l'administration des factures et, souvent, d'un rôle de garçon de course consistant à distribuer aux clients les journaux et les périodiques. La clientèle est épuisante, l'occupation lui semble souvent vaine et inutile. Assailli d'obligations peu compatibles avec sa nature, l'apprenti libraire ne se sent pas heureux, même si les lettres à ses parents simulent une certaine satisfaction.


Terminée son interminable journée de douze heures - sept heures et demie du matin à sept heures du soir - Hermann trouve refuge chez la veuve du doyen Léopold, au 28 de la Henenbergerstrape. Il y occupe une chambre triste et monotone au rez-de-chaussée. Pour se sentir un peu plus chez lui, il exhibe aux murs plus d'une centaine de représentations de grands musiciens, poètes et philosophes, découpées dans des revues ou encore des catalogues d'édition.


En outre, à gauche au-dessus du canapé, les portraits de Hauptmann, Nietzsche et Chopin. Et, en grand, au-dessus de la commode, un autre portrait de Chopin orné de quatre images in-octavo de Beethoven, Mozart, Schumann et Weber...


Très vite, cette petite chambre était devenue son royaume, son monde à lui; un havre de calme et de recueillement, ou il pouvait enfin et à sa guise, cultiver son jardin secret.Les quatre années que Hesse passa à Tübingen furent relativement calmes. Bien qu'il se soit lié d'amitié avec un groupe d'étudiants, il demeurait un solitaire qui se consacrait avec zèle à son métier, et, le reste du temps, s'occupait intensément de sa formation personnelle et spirituelle.


Les soirs et les dimanches, seul, dans sa chambre, Hermann s'exalte. Déterminé à ne devoir ses connaissances qu'à lui-même, ce qu'il veut apprendre, il le puise à la source. Il vit avec les auteurs, se nourrit de leur pensée: Goethe surtout, avant de succomber à la magie des romantiques allemands, tels Novalis, Tieck, Wackenroder et Hölderlin... Mû par sa volonté et un besoin inconditionnel d'approfondir et d'accroître ses forces spirituelles, Hermann consacre toute son énergie au culte sans cesse renouvelé du beau :


"Poésie, histoire de I'art, et aussi... musique !"

En effet, le jeune apprenti libraire ne se limitait pas aux seules études littéraires, comme on aurait pu en conclure un peu hâtivement à la lecture des diverses biographies sur Hesse. Il entendait bien élargir et approfondir sa formation esthétique :


"A côté de cela, j'entraîne mon oreille et mon esprit à la compréhension de la musique, de la musique plus ancienne en particulier, et je cherche à me familiariser de plus en plus avec les temples de la beauté."




Est-ce un hasard si son voisin de chambre, un dénommé Keller, est violoniste de son état ? Toujours est-il que Hermann est décidé à faire de la musique. Il a même emprunté un violon, comme il avait dû céder le sien peu de temps auparavant à Hans, son jeune frère. Quelques coups d'archet l'aident à supporter la fatigue accumulée. Mais lorsque les journées ont été trop longues et que la mélancolie l'assaille, le jeune homme se glisse chez sa tante Elisabeth. En fait, il s'y rend très souvent, "pour jouer un peu de piano", car "cela me fait du bien de rechercher ainsi, sans penser, les accords". Comme toujours, la musique l'apaise.


Mais cela ne lui suffit pas. La "vraie"musique lui manque. Alors, malgré la fatigue accumulée lors de ses interminables journées de libraire, malgré son peu de temps libre, il profite de la moindre occasion pour se rendre à un concert. Ainsi lorsque, par chance, un commis lui cède un billet gratuit, Hermann ne rechigne-t-il pas rester debout jusqu'à tard dans la nuit pour écouter Les saisons de Haydn, même s'il avait dû passer toute une journée auparavant sans s'asseoir, derrière un pupitre de libraire.


Pour le jeune Hesse, pouvoir écouter de la bonne musique, est un "plaisir rare". Tout concert, toute nouvelle expérience musicale devient, partant, un véritable trophée. Aussi son approche de la musique se fait-elle différente, plus critique, plus recherchée également. N'est-elle pas un élément de son "programme de formation" ?


Après chaque concert, il écrit à sa famille ou à ses amis des lettres détaillées. Il leur confie ses impressions sur telle ou telle oeuvre musicale, décrit les mouvements les plus marquants et n'hésite pas à apporter son jugement sur l'interprétation d'un morceau. Son goût musical s'affirme, son esthétique se dessine :


"Comme mes connaissances en matière de musique ne s'étendent qu'à relativement peu de choses, je cherche à pénétrer celles-ci le plus intimement possible, à les apprendre par coeur dans mon esprit, pour avoir ainsi, à partir de quelques points centraux, un repère et un point de départ pour mes sentiments. C'est une esthétique modeste - mais c'est mieux que de ne pas en avoir..."

La musique de Schumann, comme toujours, le charme; celle de Beethoven, en particulier ses quatuors à cordes et ses sonates pour piano, l'inspire. Mais son grand préféré se nomme incontestablement Chopin. Chaque fois qu'il le peut, il se nourrit de Chopin, de ses mélodies chaudes,"vivantes, de cette harmonie piquante, voluptueuse, nerveuse, intime...".


Ouvertement, il l'affirme :