• Irène de Palacio

Hermann Hesse, la solitude fondamentale

Mis à jour : avr. 12


Certains thèmes semblent scander l'oeuvre d'Hermann Hesse. L'épreuve de la lucidité et de la clairvoyance d'esprit dans un monde dépourvu de sens, la vie en marge (d'un système établi, de règles prédéfinies...), la sagesse, la nature comme socle et terreau d'inspiration, la quête de la spiritualité... sont autant de thèmes à partir desquels l'écrivain et essayiste d'origine allemande peint toute la fresque de son univers littéraire. Introverti et contemplatif, penseur indépendant volontiers nostalgique, Hesse est ce romancier romantique, parfois mystique, qui divisait déjà les critiques en son temps, certains voyant en lui une sorte d'ovni de l'écriture, avec ses livres à la symbolique spirituelle (et métaphysique) considérable, inspirée en majeure partie de ses voyages en Orient. D'autres ont, eux, très tôt repéré ce don inné de sensibilité et de profondeur dont se composent ses plus belles oeuvres... Quoi qu'il en soit, Le loup des steppes, Knulp, L'ornière, narrent et retracent chacun les destins et errances de personnages désoeuvrés, fauchés par l'existence, n'échappant pas à la fatalité. Ce sont les natures torturées, isolées, différentes, qui intéressent Hermann Hesse : il semble lui-même en saisir toute la grande complexité. Aujourd'hui mondialement connu et reconnu comme l'un des plus grands écrivains allemands de la première moitié du 20e siècle, ses romans n'ont jamais cessé d'inspirer les natures indépendantes et libres, en quête d'Idéal dans un environnement qui ne sait plus guère en proposer.


La solitude, sur laquelle porte cette brève anthologie, est peut-être aussi l'un des états que l'écrivain connaît et comprend le mieux, lui-même étant d'un caractère sauvage, s'isolant volontiers de longues heures pour parfaire sa très grande culture livresque et pour faire de longues promenades à Bâle, le long du Rhin. C'est aussi lui qui entretient son érudition grâce à une soif d'apprentissage en "autodidacte", ne supportant aucun carcan scolaire, et qui se plonge des heures durant dans la bibliothèque de son grand-père pour y lire quantité de textes religieux et philosophiques. La solitude est bien, pour Hesse, le point de départ de la vie intérieure, l'assurance d'un voyage aux confins de l'imaginaire, de la connaissance, du savoir éclairé, et la fondation essentielle de toute vie de l'esprit...




Hermann Hesse, L'homme qui voulait changer le monde

(Der Weltverbesserer)

1911


"Cette solitude, ce sentiment d'être en dehors des systèmes organisés et des communautés établies, et ce refus ou cette incapacité de s'adapter à une forme simplifiée d'existence, à une technique de la vie humaine, ne signifiaient pas du tout pour moi l'enfer et le désespoir. Ma solitude n'est ni bornée ni vide ; certes, elle ne me permet pas de vivre à l'intérieur de l'une des formes d'existence reconnues valables aujourd'hui, mais en revanche, elle me donne toute facilité de choisir par exemple l'une des multiples formes d'existence du passé, et peut-être aussi de l'avenir, car elle embrasse dans ses perspectives une très grande part de l'univers. Mais surtout, cette solitude est le contraire du vide. Elle est pleine d'images, c'est un trésor où sont entassés des biens que je me suis appropriés, un passé qui est devenu moi-même, une nature qui s'est assimilée à la mienne."


Hermann Hesse lisant

© Keystone-France / Gamma-Rapho / Getty




Hermann Hesse, Knulp

(Knulp : Drei Geschichten aus dem Leben Knulps)

1915


"Je n'ai plus jamais fait confiance à personne ni ne me suis engagé vers quiconque. Plus jamais. J’ai mené la vie qui me convenait, j’ai eu ma part de liberté et de beauté, mais je suis toujours resté seul."



Hermann Hesse, Demian

1919


"Chacun doit faire un jour le pas qui le sépare de son père, de ses maîtres, chacun doit sentir la dureté de la solitude, bien que la plupart des gens ne puissent guère la supporter et rentrent bientôt dans le rang."



Hermann Hesse, Le loup des steppes

Der Steppenwolf

1927


"La solitude est synonyme d'indépendance ; je l'avais souhaitée et atteinte au bout de longues années. Elle était glaciale, oh oui, mais elle était également paisible, merveilleusement paisible et immense, comme l'espace froid et paisible dans lequel gravitent les astres."

"Et, chaque fois, l'arrachement d'un masque, l'écroulement d'un idéal avaient été précédés de ce vide et de ce silence sinistres, de cette strangulation mortelle, de cet isolement et de cette désespérance, de ce morne enfer sans amour que j'avais à traverser de nouveau. A chacun de ces bouleversements de ma vie j'avais finalement, c'est indéniable, gagné quelque chose en liberté, en esprit, en profondeur, mais aussi en solitude, en détachement d'incompris, en refroidissement."

"Même aujourd'hui, je ne saurais trouver de terme plus approprié. Un loup des steppes égaré parmi nous, dans la ville et la vie de ses troupeaux. Aucune évocation plus poignante pour mieux peindre son ombrageuse distance, sa brutalité indomptée, son alarme, sa nostalgie et son éternel exil."

"Mais, lorsque enfin il se sentit absolument libre, Harry s'aperçut soudain que sa liberté était une mort, qu'il était resté seul, que le monde le laissait lugubrement tranquille, qu'il ne se souciait plus des hommes ni de lui-même, qu'il étouffait lentement dans une atmosphère toujours plus rare de vide et d'isolement."



Hermann Hesse, Lettres inédites

Destinataire et date inconnus


"Il est facile d'aider lorsqu'on en voit le moyen. Mais pour un homme solitaire qui aime ce qui est noble et beau et ressent péniblement ce monde bruyant et brutal au sein duquel il vit, je n'en vois pas la possibilité. (...) Il ne reste donc aux solitaires dont on ne veut pas entendre la voix que la consolation du chant lui-même, que l'exercice de leur don, qu'ils aient ou non quelqu'un pour écouter. Et ce n'est pas une mince consolation."


Livres

(Poème, avril 1918)


Tous les livres du monde Ne t’apporteront point le bonheur, Mais ils te ramèneront sans tapage A l’intérieur de ton être Là, tu trouveras tout ce dont tu as besoin, Le soleil, les étoiles, la lune Car la lumière que tu recherches réside en toi. La sagesse que tu as si longtemps cherchée Dans les livres Surgira, resplendissante, de chaque page Car désormais cette sagesse sera devenue tienne.


Bücher


Alle Bücher dieser Welt Bringen dir kein Glück, Doch sie weisen dich geheim In dich selbst zurück.

Dort ist alles, was du brauchst, Sonne, Stern und Mond, Denn das Licht, danach du frugst, In dir selber wohnt.

Weisheit, die du lang gesucht In den Bücherein, Leuchtet jetzt aus jedem Blatt – Denn nun ist sie dein.



Hesse en 1955

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