"Cette maudite race humaine", par Mark Twain

Dernière mise à jour : avr. 21






Extraits de:


Mark Twain

Lettres de la Terre

(1909)




Cette maudite race humaine



"J’ai étudié les caractéristiques et les tempéraments des animaux soi-disant "inférieurs" et je les ai comparés aux caractéristiques et tempéraments humains. Je trouve le résultat humiliant pour moi. Parce que cela m’oblige à renoncer à mon allégeance à la théorie de Darwin sur l’ascension de l’homme à partir des animaux inférieurs; depuis qu’il me parait clair que la théorie devrait être éliminée au profit d’une nouvelle théorie plus véridique, celle-ci devrait s’appeler La Descente de l’Homme à partir des Animaux Supérieurs.


En cheminant vers cette conclusion déplaisante je n’ai pas deviné ou spéculé ni fait de conjectures, mais j’ai utilisé ce qui est communément admis sous le nom de méthode scientifique. C'est-à-dire que j’ai soumis chaque postulat qui s’est présenté au test impitoyable de l’expérience elle-même, et je l’ai adopté ou rejeté en fonction du résultat. J’ai ainsi vérifié et établi au fur et à mesure chaque étape de mon parcours avant de passer à la suivante. Ces expériences ont été faites avec une grande rigueur dans les Jardins Zoologiques de Londres, et ont nécessité de nombreux mois d'un travail minutieux et fatigant.


(...) J’avais conscience que beaucoup d’hommes qui avaient accumulés plus de millions qu’ils ne pourront jamais en utiliser ont montré une faim enragée pour en avoir plus, et n’ont eu aucun scrupule à gruger des ignorants et des personnes sans défense vis à vis de leurs maigres biens, pour apaiser en partie cet appétit. J’ai fourni à une centaine d’animaux sauvages et domestiques divers l’opportunité d’accumuler de grandes quantités de nourriture mais aucun d'eux n'a voulu le faire. Les écureuils et les abeilles et certains oiseaux ont fait des stocks, mais se sont arrêtés après avoir fait du stock pour l’hiver, et on n'a pu les convaincre de l'augmenter, aussi bien par une technique honnête que par ruse. Afin de redorer sa mauvaise réputation, la fourmi a fait semblant de stocker de la nourriture, mais elle ne m’a pas trompé. Je connais la fourmi.


Ces expériences m'ont convaincu qu’il y a une différence entre l’homme et les Animaux Supérieurs : l'homme est avare et pingre, pas eux.


Au cours de mes expériences, j’ai acquis la conviction que de tous les animaux, l’homme est le seul qui a recours aux insultes et méchancetés, les rumine, attend qu’une occasion se présente, et se venge. La passion pour la vengeance est inconnue chez les Animaux Supérieurs.


(...) De tous les animaux, l’homme est le seul à être cruel. Il est le seul qui inflige de la douleur par plaisir. C’est un trait qu’on ne retrouve pas chez les Animaux Supérieurs. Le chat joue avec la souris apeurée; mais il a l’excuse de ne pas savoir que la souris souffre. Le chat est modérément inhumain : il fait seulement peur à la souris, il ne lui fait pas de mal; il ne lui arrache pas les yeux, ne lui met pas d’échardes sous les ongles – à la manière des hommes; quand il a fini de jouer avec, il en fait tout de suite son repas ce qui met fin aux souffrances. L’homme est un animal cruel. Il est le seul à mériter cette distinction.


Les Animaux Supérieurs s’engagent dans des combats individuels, mais jamais en groupes organisés. L’homme est le seul à commettre cette atrocité parmi les atrocités, la guerre. Il est le seul à rassembler ses frères autour de lui et à avancer avec sang froid et le pouls calme pour exterminer son prochain. C'est le seul animal qui s'engagera pour une paie sordide, ou comme l'a fait le jeune prince Napoléon pendant la guerre des Zoulous, pour aider à massacrer des étrangers de sa propre espèce qui ne lui ont fait aucun mal et avec lesquels il n’y a pas de contentieux.


L’homme est le seul animal à voler son pays à un gars sans défense – à en prendre possession, l'en chasser ou le détruire. L’homme fait cela depuis l'aube des temps. Il n’y a pas un hectare de terre sur le globe qui appartienne à son légitime propriétaire, ou qui n’a pas était enlevé à ses propriétaires successifs, cycle après cycle, par force et effusion de sang.





L’homme est le seul à être esclave. Et il est le seul animal à asservir les autres. Il a toujours été esclave d’une manière ou d’une autre, et a toujours mis d’autres esclaves en état de servitude d’une manière ou d’une autre. De nos jours, il est toujours l'esclave d'un homme pour son salaire et il fait le travail de cet homme; et cet esclave a d'autres esclaves sous lui pour des salaires plus petits et ils font son travail. Les Animaux Supérieurs sont les seuls qui font exclusivement leur travail personnel pour se procurer de quoi subsister.


L’homme est le seul à être patriote. Il se met à part dans son propre pays, sous son propre drapeau, et se moque des autres nations, et garde sous la main une multitude d’assassins en uniforme au prix de lourdes dépenses pour chiper à d'autres des bouts de pays, et les empêcher de mettre la main sur des bouts du sien. Et entre deux campagnes, il nettoie ses mains et travaille du clapet pour ''la fraternité universelle de l’homme''.


L’homme est un animal religieux. Il est le seul animal religieux. Il est le seul animal qui a la vraie religion – il en a même plusieurs. Il est le seul animal qui aime son voisin comme lui-même, mais lui coupe la gorge si sa théologie n’est pas correcte. Il a transformé le globe en cimetière en essayant de son mieux d’aplanir le chemin de son frère vers le bonheur et le paradis. Il faisait cela à l’époque des Césars, il le faisait à l'époque de Mahomet, il le faisait à l'époque de l’inquisition, il l'a fait en France pendant deux siècles, il l’a fait en Angleterre à l'époque de la Reine Marie, il l’a fait depuis qu’il a vu la lumière, il le fait aujourd’hui en Crète, il le fera ailleurs demain. (...)


L’homme est un animal qui raisonne. Telle est sa prétention. Je pense que c’est discutable. En vérité, mes expériences m’ont prouvé qu’il est un animal sans logique. Notez son histoire, comme décrite plus haut. Quel qu'il soit, il me parait clair que ce n’est pas un animal qui raisonne. Ce qu'il laisse, ce sont de fantastiques archives de fou. Je pense que le plus gros désavantage de son intelligence est le fait qu'avec un tel passé, il s'annonce avec mièvrerie comme l’animal au-dessus du lot : alors que d’après ses propres normes il est tout en bas.


En vérité, l’homme est incurablement stupide. Il est incapable d’apprendre des choses simples qu'apprennent sans effort d'autres animaux. Dans mes expériences il y a eu cela : en une heure j’ai appris à un chat à être ami avec un chien. Je les ai mis dans une cage. Une heure après je leur ai appris à être amis avec un lapin. En deux jours, j’ai pu ajouter un renard, une oie, un écureuil et des tourterelles. Et à la fin un singe. Ils vivaient ensemble en paix; même avec affection.


Ensuite dans une autre cage, j’ai enfermé un prêtre irlandais de Tipperary, et très rapidement quand il a semblé s'apprivoiser, j’ai ajouté un presbytérien écossais d’Aberdeen. Ensuite, un turc de Constantinople, un grec chrétien de Crète; un arménien, un méthodiste des terres sauvages de l’Arkansas; un bouddhiste de Chine; un brahmane de Bénarès. Et enfin un colonel de l'Armée du Salut de Wapping. Je me suis tenu à l'écart pendant deux jours entiers. En revenant pour noter les résultats, tout allait bien dans la cage des Animaux Supérieurs, mais dans l'autre ce n'était qu'un bric-à-brac de turbans et de fezs, de tartan et d'os et de chair – plus un seul spécimen en vie. Ces animaux raisonnant n'étaient pas d'accord sur un détail de théologie et voulaient poursuivre l'affaire au tribunal.


(...) Et donc je pense que nous avons chuté et dégénéré depuis nos lointains ancêtres – atome microscopique qui se baladait peut-être selon son bon plaisir au milieu des puissants horizons d'une goutte d'eau – insecte après insecte, animal après animal, reptile après reptile, le long de la longue route de l'innocence jusqu'à atteindre le fond du développement – j'ai nommé l'Être Humain. En dessous de nous – rien."



* * *


Source