La Fontaine et la psychologie animale




Extraits de :

Louis Pergaud

La Vie des Bêtes

(1923)




LA FONTAINE ET LA PSYCHOLOGIE ANIMALE



(...) "Dans sa dédicace au Dauphin, La Fontaine s’exprime ainsi :


Je chante les héros dont Ésope est le père.

et plus loin, pour préciser encore ce que cette déclaration pourrait avoir d’ambigu :

Je me sers d’animaux pour instruire les hommes

ce qui indique nettement quelle était sa source d’inspiration et son but.


La Fontaine, en effet, n’a vu le caractère des animaux que dans la convention créée avant lui et en dehors de lui par ses maîtres de dilection : Ésope surtout, Phèdre, qu’il n’a fait souvent que traduire purement et simplement, et les auteurs divers du Roman de Renart et des fabliaux du Moyen Âge. Or, pour savoir si La Fontaine a fait des animaux une psychologie exacte, il faudrait déterminer si Ésope ou les auteurs des fabliaux, qui furent eux-mêmes plus ou moins des admirateurs d’Ésope, observèrent les bêtes. Il n’en est rien.


Outre que les observations, assez restreintes, d’ailleurs, faites jusqu’à ce jour, autoriseraient à proclamer que non (à moins toutefois, ce qui est invraisemblable, que les mœurs des bêtes aient changé prodigieusement d’Ésope à nos jours), on peut inférer du caractère et de la vie d’Ésope, tels qu’ils nous sont connus, que ce fut le moindre des soucis du Phrygien. Il suffit de se rappeler en effet comment, dans quelles circonstances et pour quel motif fut composé l’apologue des Loups et les brebis, transposé presque littéralement par La Fontaine. Il n’y avait pour Ésope qu’un but essentiellement utilitaire, l’art délicat et dangereux de faire entendre à des hommes grossiers et susceptibles à l’excès des vérités qu’il eût été imprudent de présenter toutes nues.


Or, les animaux de La Fontaine sont ceux d’Ésope mêmes, ceux-là qui enseignaient la raison aux hommes. Ils agissent donc comme des hommes, souvent pleins de raison et d’esprit comme le Phrygien dont ils concrétisent les idées et les sentiments, les haines et les ruses. Les animaux de La Fontaine sont les fils spirituels d’Ésope, mais ils se sont adaptés au siècle et ont parlé la langue de La Fontaine. C’est quelque chose !


Il n’est guère qu’un cas où La Fontaine se soit permis dans une espèce de préface de critiquer le caractère d’Ésope, c’est dans la fable Le Loup et le Renard :


Mais d’où vient qu’au renard Ésope accorde un point : C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie. J’en cherche la raison et ne la trouve point. ………… et j’oserais peut-être Avec quelque raison contredire mon maître.

Il faut avouer que ce choix de contradiction est plutôt fâcheux, car ce caractère du renard est justement un de ceux qui restent à peu près campés d’une façon exacte. Mais où apparaît l’ignorance du poète, c’est dans l’aveu du troisième vers : "J’en cherche la raison et ne la trouve point."


Il est en effet absolument inadmissible qu’un homme s’intéressant aux animaux, amant de la nature, amateur des promenades en forêt, ignore les nombreux traits de ruse et de finesse dont s’honore chaque jour l’hôte des terriers. C’est d’ailleurs un animal suffisamment connu, un voleur assez familier pour qu’on puisse l’observer facilement pour peu qu’on veuille s’en donner la peine. Ce simple aveu-là serait suffisant déjà, je crois, pour creuser une forte brèche dans la réputation d’observateur des bêtes qui lui fut si bénévolement conférée.



"Le loup et le renard", Jean-Baptiste Oudry


(...)


Au reste, il serait également injuste de conclure que La Fontaine ne connaissait rien des animaux et de la nature : il les a vus quelquefois, il les a devinés ; il ne les a pas observés. Il les a vus à travers les apologues d’Ésope, il les a devinés à travers son imagination et ses rêves de poète, mais ce serait, je crois, le calomnier que de vouloir affirmer que ce rêveur, ce fantaisiste charmant qui fut souvent un misanthrope cruel, ait pu se plier à des disciplines aussi sévères que celles auxquelles s’assujettissent les naturalistes et les entomologistes.


La Fontaine a quelquefois vu réellement les animaux et ce qu’il a vu il l’a exprimé en notules charmantes dont chatoient ses fables : la gent trotte-menu.


La gent marécageuse …… S’alla cacher sous les eaux, Dans les joncs et les roseaux, Dans les trous du marécage.

J’ai sauté à dessein gent fort sotte et fort peureuse qui est bien une calomnie gratuite envers le bon petit peuple vert qui réjouissait les yeux de Maurice Rollinat.

Une mouche survient et des chevaux s’approche, Pique l’un, pique l’autre…

Mais tout ceci apparaît dans les récits non comme la matière première sur laquelle il table et dont il déduit des actes logiques conforme au génie de l’animal ; ce ne sont que des enjolivures, d’agréables superfluités, dont il fleurit et redore le cadre fané de la fable antique. Pourtant, s’il a vu quelquefois réellement, d’autres fois il a cru voir et souvent aussi, ce qui n’est pas plus grave, il n’a ni vu ni cherché à voir et narre pourtant comme s’il avait réellement observé. Prenons par exemple le début de La Cigale et la Fourmi :

La cigale ayant chanté Tout l’été.

Chanté ! chanté !... Ah ! il y aurait beaucoup à dire sur le chant chez les bêtes. Enfin, on peut admettre que le bruit aigu des membranes situées sous le ventre est une manifestation de joie.

Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau,

ce qui laisserait croire que la cigale se nourrit de vermisseaux et de mouches et ce serait lui supposer… bon estomac.



La Cigale et la Fourmi, Illustration par Grandville



En aucune fable nous ne voyons La Fontaine prendre un animal et le suivre jusqu’au bout, enregistrer successivement les actions diverses qu’il accomplit et les raconter. Son procédé est plus simple. Quand il ne se contente pas de rajeunir en racontant à sa façon la fable d’Ésope, il part d’un fait particulier, observé ou non, d’une situation réelle ou imaginaire de l’animal et de là le fait agir comme un homme selon le caractère conventionnel qui lui est conféré.


(...)


Peu lui chaut également de faire descendre seul le renard au fond du puits pour l’en faire tirer par le loup ou par le bouc, et il ne s’arrêtera pas un seul instant à se demander si Renard se laisserait prendre à un artifice aussi grossier ; il ne s’occupera pas davantage de savoir si un chien portant une proie la lâchera pour l’image reflétée dans la rivière, et ceci dénote chez lui autant que chez Ésope, son maître, une totale ignorance du caractère, des instincts et de la sensibilité du chien. Y avait-il pourtant, pour lui, qui était, dit-on, chasseur passionné, un animal plus facile à observer ? Non, il se contente de le faire passer, au cours de ses divers récits, pour un bon animal fidèle, assez bêta, assez niais, ne faisant le mal que lorsqu’il y est contraint, se ressouvenant des injures juste assez pour laisser faire, ce qui est parfaitement humain, puisque conforme au principe du moindre effort, la vengeance étant déjà une vertu des forts.


Mais s’il avait observé le chien avec la pénétration que lui supposent ses biographes et ses admirateurs, il aurait su qu’un chien, même tout jeune, sait ce que c’est que l’eau et ne lâche dans aucun liquide la proie qu’il a conquise. D’abord un chien portant une proie à sa gueule a nettement le sentiment d’une victoire : il dresse la tête et sans rien voir au-delà va chercher un endroit paisible pour la manger à son aise. Il ne s’arrêtera donc pas au bord de l’eau. En second lieu, ce qui est presque impossible, si même il est distrait de sa besogne par une apparition fortuite dans un miroir, il ne se dessaisira pas de sa proie avant de s’être préalablement assuré qu’elle est en sûreté.


Il aurait dû savoir aussi que l’odorat étant le meilleur sens du chien, c’est à son nez d’abord avant ses yeux que le chien se fie et qu’il aurait avant de lâcher sa proie flairé l’image qu’il voyait dans l’onde, car si l’on présente un miroir à un chien, il s’y contemplera plus avec son nez qu’avec ses yeux ; il viendra flairer la glace, puis, ne humant rien, après s’être heurté le museau contre le verre, tournera derrière pour compléter une observation sur laquelle, on peut en être sûr, son opinion est déjà faite. Enfin, si le chien avait voulu posséder la proie que reflétait la rivière, il aurait commencé par dévorer gloutonnement celle qu’il tenait dans sa gueule pour se jeter sur l’autre ensuite.



Le Loup et le Chien



On pourrait sur la presque totalité des fables se livrer à des exercices analogues à celui-ci et qui montreraient que l’observation des bêtes était bien le moindre des soucis du poète. L’observation, d’ailleurs, nécessite de l’attention, une méthode : La Fontaine était, je crois, trop poète pour être capable de l’une ou de l’autre. Sa fantaisie partait en campagne sur un fait lu ou observé ; il en tirait ce qu’il voulait et nous aurions tort de nous en plaindre, car on ne voit pas bien à quel résultat littéraire il serait arrivé s’il avait voulu, avec un tempérament aussi capricieux que le sien, faire de l’observation pure et simple. (...)


Et puis La Fontaine était de l’Académie, il était l’ami de Molière, de Racine et de Boileau, par qui il respirait, bien qu’il vécût un peu à l’écart, l’air du siècle, et ce grand siècle n’eut pas, tout au moins dans la sphère académique et officielle dont il faisait partie, le sentiment de la nature. Il fut un siècle d’analyse, et La Fontaine, tout comme Racine et Molière et La Bruyère, fut un psychologue humain et peignit les hommes sous la forme allégorique, plus adéquate à son génie. Une étude de psychologie animale ; eût été absolument contraire au but qu’il se proposait. Il était trop primesautier, trop indiscipliné pour suivre et étudier un caractère durant quatre ou cinq actes consécutifs ; il aurait eu de la peine d’ailleurs à faire entendre aux courtisans et aux rois les dures vérités qu’il faisait passer sur le dos du lion, du tigre, de l’ours ou de quelque autre puissance, il préféra calomnier les bêtes pour médire des hommes en toute tranquillité.


Enfin, il visait une morale, si large qu’elle fût, et pour voir juste dans l’observation, s’il faut une méthode pour ne pas regarder ailleurs, il ne faut pas chausser les besicles épaisses de l’utilitarisme, du kantisme, ou de n’importe quelle philosophie en isme. À quelles conclusions morales l’eût conduit la psychologie animale ? À des conclusions tout autres que celles auxquelles il visait, ou même à pas de conclusions du tout. Il ne pouvait donc pas, il ne devait pas s’en embarrasser.


Il y a dans La Fontaine beaucoup de jolies observations, le plus souvent ciselées en expressions lapidaires, dont quelques-unes déjà sont devenues populaires et courantes. Je laisse à quelque savant érudit le soin de les séparer du reste. Ce sera un travail délicieux à faire, car je n’imagine pas qu’on puisse supposer que j’aie voulu ici le moins du monde attaquer La Fontaine. Dépouillé de sa perruque de bonhomme et de sa défroque de naturaliste, il reste ce qu’il était : un poète."


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