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"Une Joie", par Anton Tchekhov




Anton Tchekhov

Une Joie

1880


"Minuit.


Mitia Kouldarov, excité, échevelé, déboucha à fond de train dans l’appartement de ses parents et se mit à marcher par toutes les pièces. Ses parents allaient se coucher. Sa soeur était au lit et achevait la dernière page d’un roman. Ses frères lycéens dormaient.


- D’où viens-tu ? s’étonnèrent les parents. Que t’arrive-t-il ?


- Ah ! Ne me le demandez pas ! Je ne m’y attendais pas ! Non, je ne m’y attendais pas du tout ! C’est... c’est même invraisemblable !


Mitia éclata de rire et se jeta dans un fauteuil, si heureux qu’il ne tenait plus debout.


- C’est invraisemblable ! Vous ne pouvez pas vous figurer ! Regardez donc !


La sœur sauta à bas du lit, et, s’enveloppant d’une couverture, s’approcha de son frère. Les lycéens s’éveillèrent.


- Qu’as-tu donc ? On ne te reconnaît pas !


- C’est de joie, maman ! C’est que maintenant toute la Russie me connaît ! Tout entière ! Avant, vous étiez seuls à savoir qu’il existe en ce bas monde un registrateur de collège nommé Dmitri Kouldarov, et maintenant toute la Russie le sait ! Maman ! Ah ! Seigneur !

Mitia bondit, courut par toutes les pièces et se rassit.


- Mais qu’est-il donc arrivé ? Parle clairement !


- Vous vivez comme des sauvages, vous ne lisez pas les journaux, vous ne faites pas la moindre attention à la presse, et pourtant il y a tant de choses remarquables dans les gazettes ! Tout ce qui arrive éclate au grand jour, rien ne demeure dissimulé ! Comme je suis heureux ! Ah ! Seigneur ! Enfin, les journaux ne parlent que de gens connus, et voilà qu’ils parlent de moi !


- Qu’est-ce que tu racontes ? Où ?


Le papa blêmit. La maman jeta un coup d’œil à l’icône et se signa. Les lycéens bondirent et, sans changer de tenue, avec leurs petites chemises de nuit, ils approchèrent de leur frère aîné.


- Mais oui ! La presse parle de moi ! Maintenant toute la Russie me connaît ! Maman, rangez ce numéro comme souvenir ! Nous le relirons quelquefois. Regardez !


Mitia tira un journal de sa poche, le tendit à son père et désigna du doigt un endroit entouré de crayon bleu.


- Lisez !


Le père mit ses lunettes.


- Mais lisez donc !


La maman jeta un coup d’œil à l’icône et se signa. Le papa toussota et se mit à lire :


- « Le 29 décembre, à onze heures du soir, le registrateur de collège Dmitri Kouldarov...»


- Vous voyez, vous voyez ? Continuez !


- « ... Le registrateur de collège Kouldarov, sortant de la brasserie sise dans l’immeuble Kozikhine rue Malaïa Bronnaïa, et se trouvant en état d’ébriété...»


- C’est parce que j’étais avec Sémione Pétrovitch... Tout est décrit dans les moindres détails ! Continuez ! Poursuivez ! Écoutez !


- «...Et se trouvant en état d’ébriété, a glissé et est tombé sous les pieds du cheval d’un cocher de fiacre qui stationnait là, Ivan Drotov, cultivateur au village de Dourykina, canton de Ioukhnovsk. Prenant peur, le cheval enjamba Kouldarov et ayant traîné par-dessus le corps de ce dernier un traîneau dans le sein duquel se trouvait Stépane Loukov, négociant de la deuxième guilde, s’emballa dans la rue et fut arrêté par des portiers. Kouldarov, à l’état d’inanimé, fut conduit au commissariat de police et examiné par un médecin. Le coup qu’il avait reçu à la nuque...»


- C’est au timon que je m’étais cogné, papa. Continuez ! Continuez de lire !


- « ... qu’il avait reçu à la nuque a été estimé de peu de gravité. L’incident a fait l’objet d’un procès-verbal. La victime a reçu des soins médicaux... »


- On m’a prescrit de me faire des compresses d’eau froide sur la nuque. Bon, vous avez lu? Hein? Et voilà! Maintenant toute la Russie est au courant ! Donnez-moi ça !


Mitia saisit le journal, le plia et le fourra dans sa poche.


- Je vais courir montrer ça aux Makarov... Il faut aussi que je le montre aux Ivanitsky, à Natalia Ivanovna, à Anissim Vassilitch... J’y cours ! Adieu !


Mitia mit sa casquette à cocarde et, triomphant, heureux, se précipita dans la rue."


* * *