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"Le Penseur", par Anton Tchekhov

Mis à jour : janv. 12







Anton Chekhov


Le Penseur




[Traduction: Denis Roche]




"Un midi embrasé. Pas un son, pas un mouvement... La nature semble une très grande maison de campagne oubliée de Dieu et des gens...


Sous le feuillage penchant d’un vieux tilleul, proche le logement du surveillant de la prison, sont assis, devant une table à trois pieds, ce surveillant lui-même, Iâchkine, et son hôte, Pîmmfov, le surveillant de l’école du district.


Les deux hommes ont quitté leur tunique ; leurs gilets sont déboutonnés ; leurs figures en sueur sont rouges et immobiles. La chaleur paralyse leur capacité d’exprimer quoi que ce soit... Le visage de Pîmmfov est tout à fait abattu, perdu de paresse. Ses yeux sont prêts à se fermer, sa lèvre inférieure pend. Quelque activité, au contraire, se manifeste dans les yeux et sous le front de Iâchkine. Il pense apparemment à quelque chose.


Les deux hommes se regardent en silence ; leur souffrance s’exprime par des soupirs et de brusques abattements de paumes sur des mouches. Devant eux, sur la table, se trouvent un carafon de vodka, un filandreux morceau de bœuf bouilli, et vieille boîte à sardines, remplie de sel gris. Ils ont déjà bu un premier, un second et un troisième verres de vodka...


– Oui, déclare soudain Iâchkine, de façon si imprévue que le chien qui sommeillait non loin de la table tressaille, serre la queue entre ses pattes et s’enfuit sur le côté ; oui, quoi que vous disiez, Philippe Maxîmytch, il y a en russe trop de signes de ponctuation inutiles !


– Mais pourquoi donc ça ? demande discrètement Pîmmfov, retirant de son verre l’aile d’une mouche. S’il y a beaucoup de signes de ponctuation, chacun a sa valeur et sa place...


– Ah ! laissez donc ! Vos points n’ont aucun sens ! Ce n’est que de l’invention pédante. Tel met une dizaine de virgules dans une ligne et se croit savant. Le substitut du procureur Mèrinov, par exemple, met une virgule après chaque mot. Pourquoi cela ? « Honoré monsieur, virgule, ayant visité la prison à telle date, virgule, j’ai remarqué, virgule, que les détenus, virgule... » Ouf ! Ça danse sous les yeux ! Et, dans les livres, c’est la même chose... Des points et virgules, deux points, toute sorte de guillemets ; c’est répugnant à lire. Et un bélître ne trouve pas assez d’un point : il en met toute une ligne... Pourquoi ça ?


– La science l’exige, soupire Pîmmfov.


– La science ?... non pas la science, mais l’enténèbrement de l’esprit... Tout cela a été inventé par fanfaronnade, pour jeter de la poudre aux yeux... Il ne se trouve, par exemple, de lettre iate dans aucune langue étrangère, et, en Russie, il y en a une. À quoi cela sert-il, je vous le demande ? Écrire seigle avec ei ou sans ei, n’est-ce pas indifférent ?


– Ilia Martynytch, s’écrie Pîmmfov, se renfrognant, Dieu sait ce que vous dites ! Est-ce qu’on peut écrire seigle avec é ! Il est même désagréable de vous entendre !


Pîmmfov boit un verre, et, offensé, clignant les yeux, détourne la tête. Protester contre la grammaire le froisse visiblement.


– Ah ! ce que j’ai été fustigé pour ce iate ! continue Iâchkine. L’instituteur, je me rappelle, me fait une fois passer au tableau, et dicte : « L’infirmier est parti pour la ville. » Je réfléchis et j’écris infirmier avec é. Encore fouetté... Et maintenant aussi mon pauvre Vassioûtka a toujours l’oreille enflée à cause de cet ei... Si j’étais ministre je défendrais de turlupiner les gens avec ça .


– Adieu, soupire Pîmmfov, les yeux clignants, en mettant sa tunique ; je ne peux pas entendre parler ainsi de la science.


– Allons, allons, allons... dit Iâchkine le retenant par la manche, le voilà déjà fâché ! Voyons, je n’ai dit ça que pour parler !... Bah, Asseyons-nous et buvons !


Pîmmfov, froissé, s’assied et boit en détournant la tête. Le calme s’établit. La cuisinière Fiôna passe auprès des buveurs portant un baquet d’eau grasse. On entend le clapotement du liquide et un glapissement du chien éclaboussé. La figure éteinte de Pîmmfov se crispe encore plus ; elle va, à l’instant, fondre de chaleur et se répandre sur son gilet. De petites rides s’accumulent sur le front de Iâchkine. Il regarde avec absorption la viande filandreuse, et pense... Un invalide s’approche de la table, guette d’un œil sombre le carafon, et, voyant qu’il est vide, en renouvelle le contenu... Les hommes continuent à boire.


– Oui, s’écrie tout à coup Iâchkine.


Pîmmfov tressaille et le regarde, effaré. Il s’attend à une nouvelle protestation.


– Oui, répète Iâchkine en regardant pensivement le carafon ; à mon sens il y a aussi trop de sciences inutiles !


– Mais que voulez-vous dire ? comment l’entendez-vous ? interroge doucement Pîmmfov. Quelles sciences trouvez-vous inutiles ?


– Plusieurs... Plus l’homme en sait long, plus il conçoit de lui-même une haute idée... Plus il a d’orgueil... Je les pendrais toutes... ces sciences ! ... Allons, allons... vous voilà déjà fâché ! Quelle sensibilité, mon Dieu ! On ne peut dire un mot. Asseyons-nous et buvons !


Fiôna s’approche, et, pointant rageusement de tous côtés ses coudes gras, pose devant les amis une soupe verte. Ils se mettent à déglutir et à mâcher avec bruit. Trois chiens et un chat semblent être sortis de sous terre. Campés devant la table, ils regardent d’un air attendri les bouches qui mâchent. Après la soupe, vient une bouillie au lait. Fiôna la pose sur la table avec tant de colère que des cuillers et des bouts de pain volent à terre. Avant la bouillie, les amis, en silence, boivent encore un verre.


– En ce monde, remarque tout à coup Iâchkine, tout est inutile !


Pîmmfov, abasourdi, laisse tomber sa cuiller sur ses genoux, et regarde, effaré. Iâchkine veut protester, mais sa langue est affaiblie par l’alcool et empâtée par l’épaisse bouillie. Au lieu de l’habituel : « Que voulez-vous dire ? comment l’entendez-vous ? » il ne produit qu’un meuglement.


– Tout, continue Iâchkine, est inutile... les gens, les sciences, les prisons, ces mouches... et cette bouillie... Vous l’êtes également ! Bien que brave homme, et croyant en Dieu, vous êtes inutile vous aussi...


– Adieu, Ilia Martynovitch ! bégaye Pîmmfov, s’efforçant de mettre sa tunique et n’arrivant pas à passer les manches.


– Nous venons de bouffer, de bâfrer, et pourquoi cela ?... Tout est inutile !... Nous mangeons sans savoir pourquoi... Allons, allons... le voilà déjà fâché !... Mais j’ai dit ça comme ça... pour parler... Où allez-vous bien de ce pas ? Restons à causer et buvons !


Le calme se rétablit, troublé seulement par le tintement des verres et les gémissements avinés des deux hommes. Le soleil décline déjà et l’ombre du tilleul s’élargit de plus en plus. Fiôna, venue en rechignant, étend sur le sol, avec des mouvements brusques, un petit tapis. Les amis avalent en silence un dernier verre, et, le dos tourné l’un à l’autre commencent à s’endormir.


« Dieu soit loué ! pense Pîmmfov. Il n’est pas arrivé aujourd’hui jusqu’à la création du monde et à la hiérarchie... Et moi qui le craignais ! »




1885





Source:

Tchekhov - L'Homme à l'étui et autres ré
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