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Voltaire : "Du meilleur des mondes"




Extraits de :

Voltaire

Le Philosophe ignorant

1766



I


Le Philosophe ignorant



Première question.


Qui es-tu ? d’où viens-tu ? que fais-tu ? que deviendras-tu ? C’est une question qu’on doit faire à tous les êtres de l’univers, mais à laquelle nul ne nous répond.


Je demande aux plantes quelle vertu les fait croître, et comment le même terrain produit des fruits si divers. Ces êtres insensibles et muets, quoique enrichis d’une faculté divine, me laissent à mon ignorance et à mes vaines conjectures. J’interroge cette foule d’animaux différents, qui tous ont le mouvement et le communiquent, qui jouissent des mêmes sensations que moi, qui ont une mesure d’idées et de mémoire avec toutes les passions. Ils savent encore moins que moi ce qu’ils sont, pourquoi ils sont, et ce qu’ils deviennent.


Je soupçonne, j’ai même lieu de croire que les planètes qui roulent autour des

soleils innombrables qui remplissent l’espace sont peuplées d’êtres sensibles et

pensants ; mais une barrière éternelle nous sépare, et aucun de ces habitants des

autres globes ne s’est communiqué à nous.


Monsieur le prieur, dans le Spectacle de la nature, a dit à monsieur le chevalier que les astres étaient faits pour la terre, et la terre, ainsi que les animaux, pour l’homme. Mais comme le petit globe de la terre roule avec les autres planètes autour du soleil ; comme les mouvements réguliers et proportionnels des astres peuvent éternellement subsister sans qu’il y ait des hommes ; comme il y a sur notre petite planète infiniment plus d’animaux que de mes semblables, j’ai pensé que monsieur le prieur avait un peu trop d’amour-propre en se flattant que tout avait été fait pour lui ; j’ai vu que l’homme, pendant sa vie, est dévoré par tous les animaux s’il est sans défense, et que tous le dévorent encore après sa mort.


Ainsi j’ai eu de la peine à concevoir que monsieur le prieur et monsieur le chevalier

fussent les rois de la nature. Esclave de tout ce qui m’environne, au lieu d’être roi, resserré dans un point, et entouré de l’immensité, je commence par me chercher moi-même.



XXVI.


Du meilleur des mondes.



En courant de tous côtés pour m’instruire, je rencontrai des disciples de Platon.


« Venez avec nous, me dit l’un d’eux ; vous êtes dans le meilleur des mondes ; nous avons bien surpassé notre maître. Il n’y avait de son temps que cinq mondes possibles, parce qu’il n’y a que cinq corps réguliers ; mais actuellement qu’il y a une infinité d’univers possibles, Dieu a choisi le meilleur ; venez, et vous vous en trouverez bien. »


Je lui répondis humblement :


« Les mondes que Dieu pouvait créer étaient ou meilleurs, ou parfaitement égaux, ou pires : il ne pouvait prendre le pire, ceux qui étaient égaux, suppose qu’il y en eût, ne valaient pas la préférence : ils étaient entièrement les mêmes ; on n’a pu choisir entre eux : prendre l’un c’est prendre l’autre. Il est donc impossible qu’il ne prît pas le meilleur. Mais comment les autres étaient-ils possibles, quand il était impossible qu’ils existassent ? »


Il me fit de très belles distinctions, assurant toujours, sans s’entendre, que ce monde-ci est le meilleur de tous les mondes réellement impossibles. Mais, me sentant alors tourmenté de la pierre, et souffrant des douleurs insupportables, les citoyens du meilleur des mondes me conduisirent à l’hôpital voisin. Chemin faisant, deux de ces bienheureux habitants furent enlevés par des créatures, leurs semblables : on les chargea de fers, l’un pour quelques dettes, l’autre sur un simple soupçon.


Je ne sais pas si je fus conduit dans le meilleur des hôpitaux possibles ; mais je fus entassé avec deux ou trois mille misérables qui souffraient comme moi. Il y avait là plusieurs défenseurs de la patrie qui m’apprirent qu’ils avaient été trépanés et disséqués vivants, qu’on leur avait coupé des bras, des jambes, et que plusieurs milliers de leurs généreux compatriotes avaient été massacrés dans l’une des trente batailles données dans la dernière guerre, qui est environ la cent millième guerre depuis que nous connaissons des guerres.


On voyait aussi, dans cette maison, environ mille personnes des deux sexes, qui ressemblaient à des spectres hideux, et qu’on frottait d’un certain métal parce qu’ils avaient suivi la loi de la nature, et parce que la nature avait, je ne sais comment, pris la précaution d’empoisonner en eux la source de la vie. Je remerciai mes deux conducteurs.


Quand on m’eut plongé un fer bien tranchant dans la vessie, et qu’on eut tiré quelques pierres de cette carrière ; quand je fus guéri, et qu’il ne me resta plus que quelques incommodités douloureuses pour le reste de mes jours, je fis mes représentations à mes guides, je pris la liberté de leur dire qu’il y avait du bon dans ce monde, puisqu’on m’avait tiré quatre cailloux du sein de mes entrailles déchirées ; mais que j’aurais encore mieux aimé que les vessies eussent été des lanternes, que non pas qu’elles fussent des carrières.


Je leur parlai des calamités et des crimes innombrables qui couvrent cet excellent monde. Le plus intrépide d’entre eux, qui était un Allemand, mon compatriote, m’apprit que tout cela n’est qu’une bagatelle.


« Ce fut, dit-il, une grande faveur du ciel envers le genre humain que Tarquin violât Lucrèce, et que Lucrèce se poignardât : parce qu’on chassa les tyrans, et que le viol, le suicide, et la guerre, établirent une république qui fit le bonheur des peuples conquis. »


J’eus peine à convenir de ce bonheur. Je ne conçus pas d’abord quelle était la félicité des Gaulois et des Espagnols, dont on dit que César fit périr trois millions. Les dévastations et les rapines me parurent aussi quelque chose de désagréable ; mais le défenseur de l’optimisme n’en démordit point ; il me disait toujours comme le geôlier de don Carlos : Paix, paix, c’est pour votre bien. Enfin, étant poussé à bout, il me dit qu’il ne fallait pas prendre garde à ce globule de la terre, où tout va de travers, mais que dans l’étoile de Sirius, dans Orion, dans l’œil du Taureau, et ailleurs, tout est parfait.


« Allons-y donc, » lui dis-je. Un petit théologien me tira alors par le bras ; il me confia que ces gens-là étaient des rêveurs, qu’il n’était point du tout nécessaire qu’il y eût du mal sur la terre, qu’elle avait été formée exprès pour qu’il n’y eût jamais que du bien.


« Et pour vous le prouver, sachez, me dit-il, que les choses se passèrent ainsi autrefois pendant dix ou douze jours. - Hélas lui répondis-je, c’est bien dommage, mon révérend père, que cela n’ait pas continué. »