Stendhal: La Musique et l'Amour


Henri Beyle, dit Stendhal (1783-1842)




Extrait de:


Henri Delacroix

La psychologie de Stendhal

(1918)



P124


"Stendhal se range volontiers, au moins pour l'amour, parmi les tempéraments mélancoliques ; il s'en attribue ici et là les traits essentiels : timidité passionnée, passion sombre et contenue même dans les moindres choses, un sérieux profond en amour, apathie, inclination à la rêverie silencieuse, aux extases et aux chimères.


« L'état habituel de ma vie a été celui d'amant malheureux, aimant la musique et la peinture, c'est-à-dire jouir des produits de ces arts et non les pratiquer gauchement ».


(...)


On a pu dire justement que Beyle avait gardé toute sa vie sa sensibilité juvénile ; lui-même n'a-t-il pas écrit que son amour a toujours gardé le même caractère ? II attribue à son enfance cette admiration étonnée et éperdue qui, chez lui, ressemble tant à l'amour. Ses premières passions ont été marquées du même trait.


Mais c'est surtout l'époque de l'arrivée à Paris et du début dans le monde, qu'il faut relire : « extases involontaires, rêveries interminables, inventions infinies ». « J'étais constamment, profondément ému » ; « un poète », « un amant » ; c'est d'abord à des êtres mal définis, c'est au monde que va son amour : le début dans le monde : « ce problème était ma maîtresse » ; il rêve autour de lui l'amabilité pure et aérienne des comédies de Shakespeare ; de là des désillusions inévitables et la nécessité de se replier sur soi : contrainte, désillusion, désappointement. C'est encore la note dominante au premier voyage d'Italie.


« Je passais mes journées dans un attendrissement extrême et plein de mélancolie... j'étais dévoré de sensibilité, timide, fier et méconnu... les deux ans de soupirs, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie que j'ai passés en Italie, sans femmes, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité ».


De là ce trésor d'émotions senties, « que l'étude non seulement ne forme point, mais empêche de former ». Que la timidité, que la peur, qu'une nuance d'angoisse indéfinie complique parfois l'amour juvénile, cela est vrai ; vraie aussi l'hésitation, et la complaisance à la rêverie ; mais tous les jeunes gens n'aiment point de cette manière et si Beyle en est resté, malgré les leçons de l'expérience, à cette nouveauté indéterminée de l'amour, c'est qu'elle exprimait sa sensibilité profonde.


Pour comprendre les amours de Stendhal il faut se rappeler la musique. En amour une sensibilité d'artiste, une sensibilité de musicien ; en art, la sensibilité d un amoureux ; de la rêverie amoureuse et musicale ; ni tout à fait un musicien, ni tout à fait un amoureux : voilà Beyle amoureux et musicien.


Il semble que l'amour et la musique procèdent d'une égale profondeur de l'âme : c'est un chant intérieur, ce sont les sons de l'âme sur qui travaillent également la cristallisation de l'amour et l'imagination musicale ; à la base de l'un et de l'autre, il y a l'arrêt de la vie active, le rêve, la contemplation tendre, la paresse, l'exaltation ; l'efflorescence des visions sur l'exaltation du bonheur, la projection de l'âme profonde en images, et le retour de ces images sur cette profondeur, le détail, l'analyse de cette profondeur au contact de ces images, et la langueur de les savourer doucement selon l'exaltation et l'attendrissement de la sensibilité émue.


Ainsi l'Amour et la Musique sont deux rêveries ineffables, "innotables" ; l'excitation musicale se donne l'amour comme objet, pour ne pas se dépenser avide ; l'excitation amoureuse se donne comme objet, par le jeu de la cristallisation, toute la richesse du monde et toute la beauté dont l'âme est capable.


Ainsi entendue, la Musique est l'expression profonde de l'âme de Stendhal : et c'est justement qu'il a pu dire : « la Musique, mes uniques amours ».


Aussi Stendhal a-t-il pu écrire indifféremment de telles formules : l'amour qui ouvre l'âme aux impressions du chant ; l'amour à la Werther qui ouvre l'âme à tous les arts; les Beaux- Arts qui se nourrissent des timidités de l'amour ; ou bien l'habitude de la musique et de sa rêverie prédisposent à l'amour. Le vrai, c'est qu'il y a, pour lui, un point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés.


Pour Stendhal, le premier effet de la musique, c'est de ravir l'âme au monde extérieur, pour la faire songer vivement à elle-même, c'est-à-dire à ce qui l'occupe ; dans une âme amoureuse c'est l'amour qu'elle réveille; mais elle fait plus que faire songer à l'amour ; elle le réalise ; elle met le cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu'il aime ; à l'appel des sons, devant l'excitation du plaisir, une image surgit, à laquelle l'âme est sensible ; et dans la douceur des sons, l'image s'anime et devient l'âme elle-même, parce qu'elle n'est, sous la forme d'une image, que la passion même qui agite l'âme, et que par l'attendrissement du bonheur, la passion et son image se fondent à nouveau dans une identité substantielle, et que l'amour profond possède toujours son objet.


Ainsi la Musique révèle l'âme à elle-même : un chant scande un sentiment informulé : le sentiment aperçoit dans le chant des nuances de soi-même qu'il ignorait. L'amour malheureux rêve sur soi et s'épanche en regrets tendres devant la vue du bonheur.


De là vient aussi qu'Amour et Musique, une fois différenciés, s'unissent à nouveau et s'entremêlent: l'amour du beau et l'amour se donnent mutuellement la vie. De là vient encore que la musique, pour Stendhal, même s'il s'en défend, est avant tout un signe :


« Toute musique, qui me laisse penser à la musique, est médiocre pour moi. »


La musique proprement dite disparaît dans les images qu'elle suscite et dans les sentiments qu'elle produit ; c'est l'excitation sentimentale qui en est retenue, avec son travail de rêverie. En vérité, ce musicien oublie la musique ; il ne lui demande que le ravissement et qu'elle le ravisse à tout et aussi à elle-même.


De là vient enfin que la musique est pour lui l'art le plus profond, que le sentiment musical dépasse et anime tous les sentiments esthétiques et que dans tout art profond il y a de la musique : Corrège et Mozart."


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