Solitude de Nietzsche


Friedrich Nietzsche, by Hans Olde, 1899




Extrait de:


Mireille Cifali

Une lecture actuelle de Nietzsche et Dostoïevski




"La solitude, jubilation du penseur. La belle solitude... Elle appartient à ceux qui se suffisent à eux-mêmes, pour qui être seul signifie se retrouver, se développer, traverser de nouveaux horizons. C’est la solitude pleine, un chemin pour aller jusqu’au bout de soi, y découvrir d’insolites trésors. Chemin dur et parsemé de tourments, mais éclairé de brillantes étoiles. « Les sommets sont solitaires » dit un proverbe albanais. Avec le laconisme caractéristique de la pensée populaire, l’essence de la solitude se dévoile : demeurer plus haut, avec la souffrance de celui qui n’est point protégé.


Or la solitude absolue entraîne la démence. L’homme naît seul et meurt seul, mais sa vie durant il est un être de groupe, sans lequel il ne pourrait survivre. C’est grâce à la relation avec les autres que l’être sauvage est devenu être humain. Se protéger en groupe allait de pair avec sentir en groupe, penser en groupe, évaluer en groupe et s’évaluer selon les normes du groupe. Toute connaissance née de la peur impliquait la peur de la perdre en perdant la sécurité construite avec les autres. Nietzsche remarque que priver l’individu de l’entendement collectif, c’était une punition :


« Être seul, sentir d’une façon isolée, ni obéir ni dominer, signifier un individu - ce n’était point alors un plaisir mais une punition : on était condamné à être ‘individu’. La liberté de penser était regardée comme le déplaisir par excellence. Être soi-même, s’évaluer soi-même d’après ses propres mesures et ses propres poids - cela passait alors pour inconvenant ».


Si l’être sauvage est devenu être humain grâce à la relation avec les autres, il a dû encore faire ce même chemin, mais dans le sens contraire, pour se muer de l’être humain en homo sapiens, être de savoir et de réflexion. Car c’est au moment où l’homme se sépare de la pensée et du sentir collectifs qu’il atteint la liberté de penser et de sentir par lui-même :


« Au milieu du grand nombre je vis comme le grand nombre, et je ne pense pas comme je pense ; au bout d’un certain temps j’éprouve toujours le sentiment que l’on veut m’exiler de moi-même et me dérober l’âme - et je me mets à en vouloir à tout le monde et à craindre tout le monde. J’ai alors besoin du désert pour redevenir bon. »


Pour devenir sujet, nous devons faire l’expérience de la solitude. Être seul est une capacité. Il est très difficile de s’assumer sans avoir personne autour de soi pour se réconforter, pour ne pas se mettre en question, pour avoir accès à une forme plus insolite de la pensée que le dialogue, pour ne plus s’ennuyer... Car c’est ennuyeux d’être seul, mais il n’existe pas d’autre façon de se trouver en face de soi-même, de boire à sa "source intérieure" :


« Celui qui se gare complètement contre l’ennui se gare aussi contre lui-même : il ne lui sera jamais donné de boire à la coupe la plus délicieuse que l’on puisse emplir, à sa source intérieure. »



Friedrich Nietzsche, by Hans Olde, 1899



Dans son ouvrage consacré à Nietzsche, Michel Haar remarque que la solitude est regrettable, mais sans elle nulle création ne saurait trouver son issue. Pour être créatif, l’humain a besoin de découvrir la solitude, et cela depuis l’enfance. Rendre un enfant capable d’être seul, c’est le plus grand cadeau qu’on puisse lui faire. La capacité de vivre seul sans la sécurité de l’autre est un long apprentissage. Est-ce que l’éducation et l’enseignement favorisent ce processus ?


Pour Nietzsche, qui eut le courage unique de remettre en question tout ce qui avait préservé moralement l’Occident et lui avait assuré sa cohésion depuis la chute du monde païen, un des défauts principaux de nos écoles est de ne pas y enseigner à assumer la solitude :


« J’ai vu clair peu à peu sur le défaut le plus général de notre façon d’enseigner et d’éduquer. Personne n’apprend, personne n’aspire, personne n’enseigne à supporter la solitude. »


Dans son livre La liberté d’apprendre, Hameline traite de la solitude comme l’expression d’une liberté nouvelle : la liberté de celui qui assume son insécurité. Supporter la solitude est le premier pas vers la liberté de l’esprit. Supporter la solitude équivaut à souffrir son vide, son insuffisance, sa différence, et en même temps découvrir les moyens pour se dépasser ou périr. Mais la solitude est parfois un prix trop cher à payer dans un monde de groupe. Etre seul, sentir différemment, penser autrement, se conduire d’une autre manière - quoi de plus effrayant ?


Presque tous les grands hommes de l’humanité en ont fait l’expérience. Les grands créateurs ont été des êtres solitaires. On se représente difficilement Nietzsche au milieu d’une foule, écrit Lou Salomé : tout son être était marqué du signe particulier qui distingue les solitaires - ceux qui sont faits pour vivre à l’écart des hommes. La pensée grandit dans la solitude, et c’est pourquoi elle est chère et familière aux hommes de l’esprit.


Mais pour Nietzsche la « chère et familière solitude » est devenue petit à petit isolement complet, dernière et septième solitude au point que cela, dit Stefan Zweig, ne s’appelle plus être seul, mais être abandonné. Rares sont les êtres dont la solitude a été aussi tragique, aussi complète .. Elevé dans une famille composée de cinq femmes, sa mère, sa sœur, ses tantes et sa grand-mère, Nietzsche, âme de gouffre, qui veut la solitude, selon Ernst Bertram, est déjà dans son enfance un être solitaire.



Nietzsche en 1861 (à 16 ans)


Dans sa jeunesse, un seul ami éclaire son existence : Rhode, futur helléniste. Les études terminées, sans même avoir préparé son doctorat, Nietzsche est nommé professeur à l’Université de Bâle, où il se fait quelques amis. Après dix ans de professorat à Bâle, Nietzsche se retire de l’enseignement pour cause de maladie ; sa vie d’errant commence, l’écriture devient la seule compagne de ce Christophe Colomb d’une nouvelle Amérique, Amérique intérieure, terre inconnue. Hôtels bon marché, pour autant que sa pension maigre le lui permette, à Nice, à Turin, surtout à Sils-Maria...


Un seul être lui donne l’illusion de briser sa solitude pour la rendre encore plus profonde : Lou Salomé, une jeune russe brillante. La rencontre avec Lou offre à Nietzsche l’espoir d’une vie à deux, un espoir perdu. La jeune fille n’accepte pas sa demande en mariage. Nietzsche continue sa route, tragiquement seul, désespérément seul. Sa solitude découvre le monde et dépasse les bornes de sa vie. Il ne lui reste que le savoir. La foi en la puissance du savoir devient elle-même toute-puissante dans la solitude, lorsqu’elle devient enfin inconditionnée - pur sommet de glace.


Purifié par cet air glacial qu’on peut respirer seulement sur les sommets les plus hauts, il écrit, il veut atteindre son « moi ». Mais plus il se rapproche de son moi, plus il s’éloigne du monde. Rhode, son cher ami de jeunesse, à l’occasion de leur rencontre après plusieurs années de séparation dit qu’une atmosphère indescriptible d’étrangeté l’entourait, comme s’il venait d’un pays où personne n’habite.


Né dans une famille incapable de le comprendre, travaillant pour une Université dont les étudiants ne saisissent pas l’originalité de sa pensée, écrivant dans un pays où ses œuvres ne trouvent aucun écho, souffrant de migraines, de maux d’yeux, de vomissements, Nietzsche perd petit à petit le contact avec les humains. Ivan Gobry souligne qu’au-delà de la famille, de l’Université, de l’Allemagne, de l’Humanité, le solitaire de Sils-Maria ne trouve plus qu’une seule personne en qui il puisse placer sa confiance : c’est lui-même.


Nietzsche s’adresse à des âmes privilégiées, d’après Gorgio Colli. Mais où sont-elles ? Nietzsche est trop orgueilleux pour ne pas être solitaire, ajoute Ivan Gobry ; c’est le combat de l’orgueil et de la détresse qui peuple cette solitude d’un drame permanent. Dix ans de solitude pour le solitaire entre tous, que, selon Ernst Bertram, un seul mot d’amour n’atteint plus, depuis des années.


Nietzsche ne fut entouré que des esprits de son époque et selon Lance, les petits esprits savent rarement, et pour cause, reconnaître la vraie grandeur. Dans son étude sur Nietzsche, Chestov souligne que les étoiles lointaines sont inaccessibles à l’oeil humain. Nietzsche était une planète trop étrangère à notre système solaire de valeurs."



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