Rimbaud, "l'anarchiste en esprit" (par Paterne Berrichon)


Buste de Rimbaud par Paterne Berrichon




Paterne Berrichon

Rimbaud


La Revue blanche, 1896



RIMBAUD



"La vie d’Arthur Rimbaud ? Mais elle est elle-même un miracle : évoluant sous un double aspect de révolte et de sainteté, dans ses deux phases principales et distinctes où prépondère toujours l’héroïsme ! Elle fut, selon un mot net de Stéphane Mallarmé, celle de l’anarchiste en l’esprit.

À Charleville, où il naquit, ses quinze premières années furent vues en rébellion contre l’autorité familiale et universitaire. Son père, pour des compétitions de ménage, avait quitté le foyer ; de sorte que l’éducation des quatre enfants (deux garçons et deux filles) demeurait aux soins exclusifs d’une mère dévote, autoritaire, rigoureuse dans ses préjugés et impitoyable sur le chapitre de la discipline idoine à la perpétuation d’iceux. Mis au collège, Arthur, au contraire de son frère aîné, à présent conducteur d’omnibus, y fut maintenu par ce qu’il marquait une vive intelligence aux études ; suivant le vœu maternel d’une préparation au baccalauréat, pour le but, maternel aussi, d’une Polytechnique ou d’une Normale quelconques. Il nous dira, plus tard, dans les Poètes de septans, son âme alors « livrée aux répugnances » et, dans les Illuminations, qu’il fut à douze ans, malgré son application à l’instruction religieuse, enfermé dans un grenier pour avoir lu un livre mal orthodoxe, mais que ce sévice lui fit connaître le monde et illustrer la comédie humaine.


Le collège de Charleville, à la fin du second empire, ouvrait ses cours à des séminaristes qui, plus nombreux et plus âgés et travaillant avec plus d’assiduité, gagnaient sur les collégiens laïcs presque toujours les premières places. Arthur Rimbaud ne fut pas plutôt en classe qu’il les laissa derrière lui, tous et jusqu’à monsieur (nous pardonnera-t-on de profaner cette matière d’un pareil nom ?) Jules Mary, le plus redoutable d’entre eux.


« Rien de banal ne germe en cette tête », disait M. Desdouets, le principal du collège ; « ce sera le génie du mal ou celui du bien ». La suite nous dira que cette prédiction se réalisa, modifiée seulement de distinguo en synthèse.

Dès son enfance, Rimbaud montre donc une intelligence d’élite. Déjà, au reste, les notions convenues de bien et de mal étaient repoussées par son esprit ; son âme se refusait aux impositions et n’acceptait que ce qui lui venait d'elle-même. Il buissonnait aventureusement par les environs de la ville et jusqu’à la frontière belge, sans que ses études pourtant en souffrissent. Et sa juste et vraie bonté, native, le fait sans scrupules l’ami de contrebandiers, dans le même temps que, en classe de sciences où il répugnait, il écrit pour ses camarades des vers latins sur un sujet de composition devant être par lui-même traité.


De ce qu’un jour, au cours de mathématiques professé par M. Barbaisse, il lança un livre à la tête d’un séminariste venant de le dénoncer comme l’auteur d’une innocente gaminerie, quelqu’un a conclu qu’il était sournoisement cruel. Rien n’est plus injuste, plus faux. D’abord, le séminariste en question était un grand et solide gaillard, capable de mater vingt fois Rimbaud, tout faible et frêle alors ; puis, il ne faut voir dans cet acte de violence qu’une directe protestation de noblesse en face d’une vile et lâche délation, une révolte haut châtiant une basse et moucharde soumission.


Ses professeurs de lettres, à l’encontre de ceux de sciences, l’aimaient, l’admiraient ; bien qu’il eût, en 1866, Virgile le délectant, varié un « debellare superbos » de fin de vers en « degueulare superbos » : cela pour la plus grande joie de sa classe… et impunément, car le professeur était sourd. Entre autres et particulièrement, M. lzambard, son maître en rhétorique, s’émerveillait de sa précocité et de sa fièvre apte d’élève : il s’attacha à lui, l’encouragea ; si bien que Rimbaud, dès sa quinzième année, tout en traduisant Juvénal, Tibulle, Properce en vers français, connaissait Rabelais, Villon, Baudelaire, les Parnassiens, tous les poètes.


Sa veine personnelle de vers part aussi de ce temps (1869- 1870). Elle fut abondante aussitôt. La manière romantique et parnassienne s’y dénonce (Les Étrennes des Orphelins, Sensation, Ophélie, Soleil et Chair, À la Musique, Ce qui retientNina, Bal des Pendus, Vénus anadyomède) et ce sont des influences républicaines, voire révolutionnaires (Le Forgeron, Le Châtiment de Tartuffe, Rages de Césars, Le Mal qui prouve la lecture de Proudhon) ; encore que parfois, que souvent de curieuses et franches originalités l'éclairent singulièrement, cette poésie de début, et qu’une marche en avant vers la beauté et la bonté veuves de tout vieux mythe et libres y résonne, par étapes : sensation venant corroborer cette autre particularité dévoilée des goûts d’étude d’Arthur, à savoir que, détestant la soutane, il délaissait un peu l’Histoire, professée par l’abbé Wilhem auquel, malignement, il se contentait d’adresser des questions touchant les guerres de religion, la Saint-Barthélemy, les Dragonnades. Sans doute, pour la caractérisation de ces premiers vers de Rimbaud, il ne faut pas compter non plus sans la marée, remontante alors, des idées républicaines se canalisant par la France au moyen du Rappel des Hugo, de la Lanterne et de la Marseillaise de Rochefort, Flourens, etc.


Mais, ensemble que sa pensée s’éprenait de révoltes, son cœur couvait des ardeurs d’indépendance, sous la glace des sévérités maternelles. Un amour, le premier, contrecarré par la privation stricte de tout argent, lui mit en l’âme de l’horreur au regard du sentiment d’orgueil triomphant dont le protégeait madame Rimbaud. De l’indulgence, une grande générosité envers les cancres se marquait de plus en plus dans son caractère ; et, bien que, mieux que sa mère, il eût conscience de sa supériorité intellectuelle, il soutirait qu’on la vantât et, pour rien au monde, il n’eût voulu en faire apparat. Par contre, il n’aimait d’être traité en petit garçon. Déjà il montrait une volonté décidée.


Un beau jour, il déclara en avoir assez de l’école : il ne voulait du baccalauréat inutile ; jamais plus il ne franchirait le seuil d’aucun collège, ni d’aucune autre sorte de maison d’instruction ; il était poète : il voulait vivre ; pour vivre, il lui fallait de l’argent et connaître Paris. La mère, devant cette effrontée et brutale déclaration, demeura inflexible, impitoyable, non sans matérielle et bonne raison, il faut l’avouer ; aussitôt après la guerre — qui, à l’heure qu’il est, emplit l’atmosphère de cette région de l’Est d’un tumulte capiteux de rapine et de meurtre, — son fils devra reprendre ses études interrompues, ses études pour devenir un ingénieur !


Lui, de son côté, ne demeura pas moins inflexible. Et le 3 septembre 1870 au soir, ayant, tandis que Napoléon III rendait son épée aux Prussiens en Sedan, vendu ses livres de prix, après avoir rimé le sonnet

Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize,

il prit à la gare de Charleville un billet pour Mohon, avec l’intention bien nourrie de poursuivre, coûte que coûte, jusqu’à Paris.


Durant le trajet du chemin de fer, dépassé Mohon, voici notre fuyard se cachant sous les banquettes du wagon, afin d’échapper aux questions des contrôleurs ; enfin, le train entre dans la capitale. Pas plutôt sur le quai de la gare de l’Est, Rimbaud, qui n’a de ticket à exhiber, est mis par les employés entre les mains du commissaire de surveillance, qu’il qualifie selon ses mérites et qui l’arrête.

C’est au Dépôt qu’Arthur Rimbaud s'en fut proclamer la République !


L’examen de papiers hiéroglyphiques, saisis sur lui et qui n’étaient autres que des vers, l’avait, en l’intelligence policière, rendu suspect d’espionnage ; il ne voulait, en outre, ce long gamin d’accent ardennais, dire son nom ni l’adresse de ses parents. On l’envoya à Mazas, sous l’inculpation élastique de vagabondage, à défaut d’autres plus consistantes. C’était la cellule humanitaire après la geôle maternelle, pour l’aspirant à la liberté, qui eut dès lors à rêver, enfant poète, sur la sottise sociale, sur la qualité des aspirations républicaines et autres patriotismes…


Néanmoins, au bout de douze jours, il consent à livrer à la justice son nom et la référence de M. Izambard, son ami. On écrit a celui-ci, qui s’empresse de réclamer l’enfant, non sans expédier le prix du trajet impayé au chemin de fer. Libéré de Mazas après quinze jours de détention, Rimbaud n’est pas laissé maître de ses gestes, mais escorté jusqu’à la gare du Nord, où des policiers l’embarquent à destination de Douai. C'était là que l’attendait son professeur, devant le réintégrer, en la prison familiale de Charleville.


L’accueil de madame Rimbaud fut comme on pense ; c'est-à-dire mal pour guérir Arthur de son horreur de la maison. Aussi, quelques jours après, s’enfuyait-il de nouveau : cette fois sans un sou, à pied, par les routes, dans l’unique et fallacieux espoir de vivre de sa plume.

Il avait, au collège, connu le fils du directeur du Journal de Charleroi, M. des Essarts. L’idée de devenir rédacteur à cette feuille le conduit. Il descend la vallée de la Meuse, gagne Fumay, où il rencontre son ami Billuart qui le nantit d’une recommandation pour un sergent de mobiles en garnison à Givet. Là, il ne trouve pas le militaire, de garde à ce moment ; se couche, en son lieu et place, dans le lit de troupe ; puis, sans avoir été aperçu, se remet pédestrement, au petit jour, en route pour Charleroi. Arrivé dans la ville belge, il va aussitôt se présenter au père de son ami, le directeur du journal. Celui-ci le revoit vaguement.


« Le soir, écrit-il lui-même à Billuart, j’ai soupé de l’odeur s’exhalant, par les soupiraux, des viandes qui rôtissaient aux bonnes cuisines de Charleroi. »


Il passa même la nuit à la belle étoile, pour, le lendemain, aller de rechef se présenter à M. des Essarts. Encore que l'épithète de « jûne homme», avec laquelle instamment le directeur du journal l’avait accueilli, lui semblât bien étrange, il ne perdait pas espoir ; et puis, on lui devait une réponse décisive! il l’eut, en effet, à la fin, cette réponse; mais négative.

Et le voilà, sans ressources, sur le pavé de Charleroi. C’était la misère. Il ne recula pas. Mieux la faim avec la liberté, par le monde, que le nutritif esclavage natal !


Des mois, des mois, il chemine à travers la Belgique et dans l’Est envahi de la France. Son courage et son endurance sont extraordinaires. Mangeant n’importe quoi, couchant n’importe où, il va, il va, douloureux, mais non triste ; il va, juseju’à ce que la gendarmerie, de vive force, le ramène à sa mere, inquiète cette fois et rougissante et attendrie à la vue de son fils désastreusement liàve et guenilleux !


À ces primes pérégrinations de trimard il faut rapporter Roman, La Maline, Au Cabaret vert, Le Buffet, L’ÉclatanteVictoire de Sarrebruck, Le Dormeur du Val, Ma Bohême :

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ; Mon paletot aussi devenait idéal ; J’allais sous le ciel, Muse ! et fêtais ton féal. Oh ! là là ! que d’amours splendides fai rêvées ! Mon unique culotte avait un large trou. — Petit Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse. Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou ; Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre oit je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ; Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur !

Sa veine poétique s’humanise et inaugure ce ton goguenard et pince-sans-rire, d’un déchirement si spécial, qu’on retrouvera dans tous ses écrits subséquents.


D’octobre 1870 à février 1871, sa mère ayant fait trêve un peu de sévérités et l’hiver sévissant, il demeura dans Charleville à fréquenter assidûment les bibliothèques où, comme l’a écrit Verlaine, il piochait les sciences, en de vagues bouquins très anciens et très rares : lectures entremêlées de force contes orientaux et libretti de Favart. Entre temps, il rythmait MesPetites Amoureuses, Les Effarés, Les Poètes de sept ans, LeCœur volé, Les Assis, Accroupissements, Les Pauvres à l’Eglise, L’Oraison du Soir, poèmes dont la nouveauté bizarre étonnera Verlaine.


C’est également à cette époque que, par lettre, il déclare a M. Izambard être absolument écœuré par toute la poésie existante, par Homère, par Racine, par Hugo aussi bien que par les Parnassiens qui, sauf Verlaine, le dégoûtent. Il voulait devenir un voyant. Pour arriver à ce résultat, il décide qu’il s’enrichira le système sensoriel par tous les moyens, par l’ivresse, par l’aventure. Déjà, il rêve l’invention de ce verbe accessible à tous les sens, que, plus tard, il doit réaliser en partie, après le sonnet des Voyelles, dans les Chercheusesde Poux :

Il écoute chanter leurs haleines craintives, Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés… · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · Il entend leurs cils noirs battant sous les silences Parfumés ; et leurs doigts, électriques et doux, Font crépiter parmi ses grises indolences, Sous leurs ongles royaux, la mort des petits poux.

Mais le professeur de rhétorique ne pouvait comprendre ; il sermonne son élève. Celui-ci se fâche. Ce fut entre eux la rupture, définitive.


(...)"


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