"Qui sait ?", par Guy de Maupassant




Extrait de:

Guy de Maupassant

L'Inutile Beauté

1890




{L’inutile beauté sera le dernier recueil publié du vivant de Maupassant. Un an et demi plus tard, en octobre 1891, celui-ci déclara qu’il ne voulait plus écrire de contes ni de nouvelles, deux mois avant sa tentative de suicide et son internement définitif à la clinique du docteur Blanche.}





Qui sait ?



I



Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais donc écrire enfin ce qui m’est arrivé ! Mais le pourrai-je ? l’oserai-je ? cela est si bizarre, si inexplicable, si incompréhensible, si fou !


Si je n’étais sûr de ce que j’ai vu, sûr qu’il n’y a eu, dans mes raisonnements, aucune défaillance, aucune erreur dans mes constatations, pas de lacune dans la suite inflexible de mes observations, je me croirais un simple halluciné, le jouet d’une étrange vision. Après tout, qui sait ?


Je suis aujourd’hui dans une maison de santé ; mais j’y suis entré volontairement, par prudence, par peur ! Un seul être connaît mon histoire. Le médecin d’ici. Je vais l’écrire. Je ne sais trop pourquoi ? Pour m’en débarrasser, car je la sens en moi comme un intolérable cauchemar.


La voici :


J’ai toujours été un solitaire, un rêveur, une sorte de philosophe isolé, bienveillant, content de peu, sans aigreur contre les hommes et sans rancune contre le ciel. J’ai vécu seul, sans cesse, par suite d’une sorte de gêne qu’insinue en moi la présence des autres.


Comment expliquer cela ? Je ne le pourrais. Je ne refuse pas de voir le monde, de causer, de dîner avec des amis, mais lorsque je les sens depuis longtemps près de moi, même les plus familiers, ils me lassent, me fatiguent, m’énervent, et j’éprouve une envie grandissante, harcelante, de les voir partir ou de m’en aller, d’être seul.


Cette envie est plus qu’un besoin, c’est une nécessité irrésistible. Et si la présence des gens avec qui je me trouve continuait, si je devais, non pas écouter, mais entendre longtemps encore leurs conversations, il m’arriverait, sans aucun doute, un accident. Lequel ? Ah ! qui sait ? Peut-être une simple syncope ? oui ! probablement !


J’aime tant être seul que je ne puis même supporter le voisinage d’autres êtres dormant sous mon toit ; je ne puis habiter Paris parce que j’y agonise indéfiniment. Je meurs moralement, et suis aussi supplicié dans mon corps et dans mes nerfs par cette immense foule qui grouille, qui vit autour de moi, même quand elle dort. Ah ! le sommeil des autres m’est plus pénible encore que leur parole. Et je ne peux jamais me reposer, quand je sais, quand je sens, derrière un mur, des existences interrompues par ces régulières éclipses de la raison.


Pourquoi suis-je ainsi ? Qui sait ? La cause en est peut-être fort simple : je me fatigue très vite de tout ce qui ne se passe pas en moi. Et il y a beaucoup de gens dans mon cas.

Nous sommes deux races sur la terre. Ceux qui ont besoin des autres, que les autres distraient, occupent, reposent, et que la solitude harasse, épuise, anéantit, comme l’ascension d’un terrible glacier ou la traversée du désert, et ceux que les autres, au contraire, lassent, ennuient, gênent, courbaturent, tandis que l’isolement les calme, les baigne de repos dans l’indépendance et la fantaisie de leur pensée.


En somme, il y a là un normal phénomène psychique. Les uns sont doués pour vivre en dehors, les autres pour vivre en dedans. Moi, j’ai l’attention extérieure courte et vite épuisée, et, dès qu’elle arrive à ses limites, j’en éprouve, dans tout mon corps et dans toute mon intelligence, un intolérable malaise.


Il en est résulté que je m’attache, que je m’étais attaché beaucoup aux objets inanimés qui prennent, pour moi, une importance d’êtres, et que ma maison est devenue, était devenue, un monde où je vivais d’une vie solitaire et active, au milieu de choses, de meubles, de bibelots familiers, sympathiques à mes yeux comme des visages. Je l’en avais emplie peu à peu, je l’en avais parée, et je me sentais, dedans, content, satisfait, bien heureux comme entre les bras d’une femme aimable dont la caresse accoutumée est devenue un calme et doux besoin.


J’avais fait construire cette maison dans un beau jardin qui l’isolait des routes, et à la porte d’une ville où je pouvais trouver, à l’occasion, les ressources de société dont je sentais, par moments, le désir. Tous mes domestiques couchaient dans un bâtiment éloigné, au fond du potager, qu’entourait un grand mur. L’enveloppement obscur des nuits, dans le silence de ma demeure perdue, cachée, noyée sous les feuilles des grands arbres, m’était si reposant et si bon, que j’hésitais chaque soir, pendant plusieurs heures, à me mettre au lit pour le savourer plus longtemps.


Ce jour-là, on avait joué Sigurd au théâtre de la ville. C’était la première fois que j’entendais ce beau drame musical et féerique, et j’y avais pris un vif plaisir.


Je revenais à pied, d’un pas allègre, la tête pleine de phrases sonores, et le regard hanté par de jolies visions. Il faisait noir, noir, mais noir au point que je distinguais à peine la grande route, et que je faillis, plusieurs fois, culbuter dans le fossé. De l’octroi chez moi, il y a un kilomètre environ, peut-être un peu plus, soit vingt minutes de marche lente. Il était une heure du matin, une heure ou une heure et demie ; le ciel s’éclaircit un peu devant moi et le croissant parut, le triste croissant du dernier quartier de la lune.


Le croissant du premier quartier, celui qui se lève à quatre ou cinq heures du soir, est clair, gai, frotté d’argent, mais celui qui se lève après minuit est rougeâtre, morne, inquiétant ; c’est le vrai croissant du Sabbat. Tous les noctambules ont dû faire cette remarque. Le premier, fût-il mince comme un fil, jette une petite lumière joyeuse qui réjouit le cœur, et dessine sur la terre des ombres nettes ; le dernier répand à peine une lueur mourante, si terne qu’elle ne fait presque pas d’ombres.


J’aperçus au loin la masse sombre de mon jardin, et je ne sais d’où me vint une sorte de malaise à l’idée d’entrer là-dedans. Je ralentis le pas. Il faisait très doux. Le gros tas d’arbres avait l’air d’un tombeau où ma maison était ensevelie. J’ouvris ma barrière et je pénétrai dans la longue allée de sycomores, qui s’en allait vers le logis, arquée en voûte comme un haut tunnel, traversant des massifs opaques et contournant des gazons où les corbeilles de fleurs plaquaient, sous les ténèbres pâlies, des taches ovales aux nuances indistinctes.


En approchant de la maison, un trouble bizarre me saisit. Je m’arrêtai. On n’entendait rien. Il n’y avait pas dans les feuilles un souffle d’air. « Qu’est-ce que j’ai donc ? » pensai-je. Depuis dix ans je rentrais ainsi sans que jamais la moindre inquiétude m’eût effleuré. Je n’avais pas peur. Je n’ai jamais eu peur, la nuit. La vue d’un homme, d’un maraudeur, d’un voleur m’aurait jeté une rage dans le corps, et j’aurais sauté dessus sans hésiter. J’étais armé, d’ailleurs. J’avais mon revolver. Mais je n’y touchai point, car je voulais résister à cette influence de crainte qui germait en moi.


Qu’était-ce ? Un pressentiment ? Le pressentiment mystérieux qui s’empare des sens des hommes quand ils vont voir de l’inexplicable ? Peut-être ? Qui sait ?


À mesure que j’avançais, j’avais dans la peau des tressaillements, et quand je fus devant le mur, aux auvents clos, de ma vaste demeure, je sentis qu’il me faudrait attendre quelques minutes avant d’ouvrir la porte et d’entrer dedans. Alors, je m’assis sur un banc, sous les fenêtres de mon salon. Je restai là, un peu vibrant, la tête appuyée contre la muraille, les yeux ouverts sur l’ombre des feuillages. Pendant ces premiers instants, je ne remarquai rien d’insolite autour de moi. J’avais dans les oreilles quelques ronflements ; mais cela m’arrive souvent. Il me semble parfois que j’entends passer des trains, que j’entends sonner des cloches, que j’entends marcher une foule.


Puis bientôt, ces ronflements devinrent plus distincts, plus précis, plus reconnaissables. Je m’étais trompé. Ce n’était pas le bourdonnement ordinaire de mes artères qui mettait dans mes oreilles ces rumeurs, mais un bruit très particulier, très confus cependant, qui venait, à n’en point douter, de l’intérieur de ma maison.


Je le distinguais à travers le mur, ce bruit continu, plutôt une agitation qu’un bruit, un remuement vague d’un tas de choses, comme si on eût secoué, déplacé, traîné doucement tous mes meubles.


Oh ! je doutai, pendant un temps assez long encore, de la sûreté de mon oreille. Mais l’ayant collée contre un auvent pour mieux percevoir ce trouble étrange de mon logis, je demeurai convaincu, certain, qu’il se passait chez moi quelque chose d’anormal et d’incompréhensible. Je n’avais pas peur, mais j’étais... comment exprimer cela... effaré d’étonnement. Je n’armai pas mon revolver — devinant fort bien que je n’en avais nul besoin. J’attendis.


J’attendis longtemps, ne pouvant me décider à rien, l’esprit lucide, mais follement anxieux. J’attendis, debout, écoutant toujours le bruit qui grandissait, qui prenait, par moments, une intensité violente, qui semblait devenir un grondement d’impatience, de colère, d’émeute mystérieuse. Puis soudain, honteux de ma lâcheté, je saisis mon trousseau de clefs, je choisis celle qu’il me fallait, je l’enfonçai dans la serrure, je la fis tourner deux fois, et poussant la porte de toute ma force, j’envoyai le battant heurter la cloison.


Le coup sonna comme une détonation de fusil, et voilà qu’à ce bruit d’explosion répondit, du haut en bas de ma demeure, un formidable tumulte. Ce fut si subit, si terrible, si assourdissant que je reculai de quelques pas, et que, bien que le sentant toujours inutile, je tirai de sa gaine mon revolver. J’attendis encore, oh ! peu de temps. Je distinguais, à présent, un extraordinaire piétinement sur les marches de mon escalier, sur les parquets, sur les tapis, un piétinement, non pas de chaussures, de souliers humains, mais de béquilles, de béquilles de bois et de béquilles de fer qui vibraient comme des cymbales.


Et voilà que j’aperçus tout à coup, sur le seuil de ma porte, un fauteuil, mon grand fauteuil de lecture, qui sortait en se dandinant. Il s’en alla par le jardin. D’autres le suivaient, ceux de mon salon, puis les canapés bas et se traînant comme des crocodiles sur leurs courtes pattes, puis toutes mes chaises, avec des bonds de chèvres, et les petits tabourets qui trottaient comme des lapins.


Oh ! quelle émotion ! Je me glissai dans un massif où je demeurai accroupi, contemplant toujours ce défilé de mes meubles, car ils s’en allaient tous, l’un derrière l’autre, vite ou lentement, selon leur taille et leur poids. Mon piano, mon grand piano à queue, passa avec un galop de cheval emporté et un murmure de musique dans le flanc, les moindres objets glissaient sur le sable comme des fourmis, les brosses, les cristaux, les coupes, où le clair de lune accrochait des phosphorescences de vers luisants. Les étoffes rampaient, s’étalaient en flaques à la façon des pieuvres de la mer. Je vis paraître mon bureau, un rare bibelot du dernier siècle, et qui contenait toutes les lettres que j’ai reçues, toute l’histoire de mon cœur, une vieille histoire dont j’ai tant souffert ! Et dedans étaient aussi des photographies.


Soudain, je n’eus plus peur, je m’élançai sur lui et je le saisis comme on saisit un voleur, comme on saisit une femme qui fuit ; mais il allait d’une course irrésistible, et malgré mes efforts, et malgré ma colère, je ne pus même ralentir sa marche. Comme je résistais en désespéré à cette force épouvantable, je m’abattis par terre en luttant contre lui. Alors, il me roula, me traîna sur le sable, et déjà les meubles, qui le suivaient, commençaient à marcher sur moi, piétinant mes jambes et les meurtrissant ; puis, quand je l’eus lâché, les autres passèrent sur mon corps ainsi qu’une charge de cavalerie sur un soldat démonté.


Fou d’épouvante enfin, je pus me traîner hors de la grande allée et me cacher de nouveau dans les arbres, pour regarder disparaître les plus infimes objets, les plus petits, les plus modestes, les plus ignorés de moi, qui m’avaient appartenu. Puis j’entendis, au loin, dans mon logis sonore à présent comme les maisons vides, un formidable bruit de portes refermées. Elles claquèrent du haut en bas de la demeure, jusqu’à ce que celle du vestibule que j’avais ouverte moi-même, insensé, pour ce départ, se fût close, enfin, la dernière.


Je m’enfuis aussi, courant vers la ville, et je ne repris mon sang-froid que dans les rues, en rencontrant des gens attardés. J’allai sonner à la porte d’un hôtel où j’étais connu. J’avais battu, avec mes mains, mes vêtements, pour en détacher la poussière, et je racontai que j’avais perdu mon trousseau de clefs, qui contenait aussi celle du potager, où couchaient mes domestiques en une maison isolée, derrière le mur de clôture qui préservait mes fruits et mes légumes de la visite des maraudeurs.


Je m’enfonçai jusqu’aux yeux dans le lit qu’on me donna. Mais je ne pus dormir, et j’attendis le jour en écoutant bondir mon cœur. J’avais ordonné qu’on prévînt mes gens dès l’aurore, et mon valet de chambre heurta ma porte à sept heures du matin.


Son visage semblait bouleversé.


— Il est arrivé cette nuit un grand malheur, monsieur, dit-il.


— Quoi donc ?


— On a volé tout le mobilier de monsieur, tout, tout, jusqu’aux plus petits objets.


Cette nouvelle me fit plaisir. Pourquoi ? Qui sait ? J’étais fort maître de moi, sûr de dissimuler, de ne rien dire à personne de ce que j’avais vu, de le cacher, de l’enterrer dans ma conscience comme un effroyable secret. Je répondis :


— Alors, ce sont les mêmes personnes qui m’ont volé mes clefs. Il faut prévenir tout de suite la police. Je me lève et je vous y rejoindrai dans quelques instants.


L’enquête dura cinq mois. On ne découvrit rien, on ne trouva ni le plus petit de mes bibelots, ni la plus légère trace des voleurs. Parbleu ! Si j’avais dit ce que je savais... Si je l’avais dit... on m’aurait enfermé, moi, pas les voleurs, mais l’homme qui avait pu voir une pareille chose.


Oh ! je sus me taire. Mais je ne remeublai pas ma maison. C’était bien inutile. Cela aurait recommencé toujours. Je n’y voulais plus rentrer. Je n’y rentrai pas. Je ne la revis point.


Je vins à Paris, à l’hôtel, et je consultai des médecins sur mon état nerveux qui m’inquiétait beaucoup depuis cette nuit déplorable.


Ils m’engagèrent à voyager. Je suivis leur conseil.


(...)"