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Pierre Bourdieu : L'Education sentimentale de Flaubert

Mis à jour : il y a 6 jours


Gustave Flaubert par Eugène Giraud



Extrait de:

Pierre Bourdieu

« L'Invention de la vie d'artiste »



[Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 1, n°2, mars 1975]




"II ne suffit pas de constater que "Frédéric Moreau doit évidemment beaucoup à l'autobiographie"; cette idée reçue a pour effet de dissimuler que Frédéric n'est pas une sorte de portrait imaginaire peint par Flaubert à la ressemblance de Gustave. Frédéric est, au double sens, un être indéterminé ou mieux, déterminé, objectivement et subjectivement, à l'indétermination. Installé dans la liberté passive que lui assure sa condition de rentier, il est commandé, jusque dans les sentiments dont il est apparemment le sujet, par les fluctuations de ses placements, qui, on le verra, déterminent les orientations successives de ses choix.


Ce "jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux", "nouvellement reçu bachelier", que "sa mère, avec la somme indispensable, avait envoyé au Havre, voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage", cet adolescent bourgeois qui pense "au plan d'un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures", se trouve parvenu à ce point de la carrière d'où ceux que Sartre appelle les "juniors de la classe dominante" peuvent embrasser d'un regard l'ensemble des "positions" constitutives du champ du pouvoir et des avenues qui y conduisent.


"II me reste encore les grands chemins, les voies toutes faites, les habits à vendre, les places, mille trous qu'on bouche avec des imbéciles. Je serai donc bouche-trou dans la société. J'y remplirai ma place. Je serai un homme honnête, rangé et tout le reste si tu veux, je serai comme un autre, comme il faut, comme tous, un avocat, un médecin, un sous-préfet, un notaire, un avoué, un juge tel quel, une stupidité comme toutes les stupidités, un homme du monde ou de cabinet ce qui est encore plus bote. Car il faudra bien être quelque chose de tout cela et il n'y a pas de milieu. Eh bien j'ai choisi, je suis décidé, j'irai faire mon droit ce qui au lieu de conduire à tout ne conduit à rien."

(A Ernest Chevalier, 23 juillet 1839)


Cette description du champ des positions objectivement offertes à l'adolescent bourgeois des années 40 doit sa rigueur objectiviste à une indifférence, une insatisfaction et, comme disait Claudel, une "impatience des limites", qui sont peu compatibles avec l'expérience enchantée de la "vocation" :


"Je me ferai recevoir avocat, mais j'ai peine à croire que je plaide jamais pour un mur mitoyen ou pour quelque malheureux père de famille frustré par un riche ambitieux. Quand on me parle du barreau en me disant ce gaillard plaidera bien parce que j'ai les épaules larges et la voix vibrante, je vous avoue que je me révolte intérieurement et que je ne me sens pas fait pour cette vie matérielle et triviale."

(A Gourgaud-Dugazon, 22 janvier 1842.)


Il serait vain d'attendre de Frédéric qu'il déclare aussi ouvertement son refus de tout "état". Sans doute nous dit-on qu'"il se récriait" lorsque Deslauriers, invoquant l'exemple de Rastignac, lui traçait cyniquement la stratégie capable de lui assurer la réussite ("Arrange-toi pour lui plaire à Dambreuse, et à sa femme aussi. Deviens son amant !"). Sans doute manifeste-t-il à l'égard des autres étudiants et de leurs préoccupations communes un "dédain" qui, comme son indifférence à la réussite des sots, s'inspire de "prétentions plus hautes". Reste qu'il évoque sans révolte ni amertume un avenir d'avocat général ou d'orateur parlementaire. Mais, tout comme l'indifférence, qui perce parfois, pour les objets communs de l'ambition bourgeoise, la rêverie ambitieuse n'est qu'un effet second de son amour rêvé pour Mme Arnoux, sorte de support imaginaire de son indétermination.


"Qu'est-ce que j'ai à faire dans le monde ? Les autres s'évertuent pour la richesse, la célébrité, le pouvoir ! Moi, je n'ai pas d'état, vous êtes mon occupation exclusive, toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes pensées."

(E.S).


Quant aux intérêts artistiques qu'il exprime de loin en loin, ils n'ont pas assez de constance et de consistance pour offrir un point d'appui à une ambition plus haute, capable de contrarier positivement les ambitions communes : Frédéric qui, lors de sa première apparition, "pensait au plan d'un drame et à des sujets de tableaux", qui, d'autres fois, "rêvait de symphonies", "voulait peindre", et composait des vers, se mit un jour "à écrire un roman intitulé Sylvio, le fils du pêcheur" où il se mettait en scène, avec Mme Arnoux, puis "loua un piano et composa des valses allemandes", pour choisir ensuite la peinture, qui le rapprochait de Mme Arnoux, et revenir enfin à l'ambition d'écrire une Histoire de la Renaissance.


Le statut deux fois indéterminé d'artiste indéterminé apparaît ainsi comme la manière la plus accomplie d'affirmer (et pas seulement de façon négative et provisoire, comme la condition d'étudiant) le refus de tout état : mais l'indétermination du projet artistique enlève sa réalité à la négation de toute détermination sociale qui s'affirme dans le choix de la condition d'artiste pur.


Le refus de tout lieu et de tout lien social, qui chez Gustave n'est que la contrepartie de l'ambition de s'affirmer comme artiste sans attaches ni racines, n'est jamais constitué en projet positif et posé en principe explicite de toutes les pratiques, celles de la vie quotidienne comme celles de l'art; il ne s'affirme que dans la série des déterminations passivement reçues qui, au terme d'une longue série de conduites d'échec, feront de Frédéric un raté défini de façon purement négative, par défaut, par la privation de l'ensemble des déterminations positives qui étaient objectivement attachées, au titre de potentialités objectives, à son être d'adolescent bourgeois, par l'ensemble des occasions qu'il n'a pas "su saisir", qu'il a manquées ou refusées.


D'une certaine façon Flaubert n'a fait que convertir en intention explicite et systématique la "passion inactive" de Frédéric qui représente moins un autre lui-même qu'une autre possibilité de lui-même. Il a fait un "système", un "parti" du refus des déterminations sociales, qu'il s'agisse de celles qui s'attachent à l'appartenance de classe, de toutes les malédictions bourgeoises, ou même des marques proprement intellectuelles.


"Je ne veux pas plus être membre d'une revue, d'une société, d'un cercle ou d'une académie, que je ne veux être conseiller municipal ou officier de la garde nationale."

(A Louise Colet, 31 mars 1853)


"Non, sacré nom de Dieu ! non ! je n'essaierai pas de publier dans aucune revue. Il me semble que par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelconque, dans n'importe quelle confrérie ou boutique, et même prendre un titre quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir, tant tout est bas."

(A Louise Colet, 3-4 mai 1853)


L'Education sentimentale marque un moment privilégié de ce travail de conversion puisque l'intention esthétique et la neutralisation qu'elle implique s'y appliquent à la possibilité même qu'il lui a fallu nier - en la conservant - pour se constituer, à savoir l'indétermination passive de Frédéric, équivalent spontané, et par là même, raté, du style artiste. Frédéric est en effet un des possibles, jamais complètement dépassé, de Gustave : à travers lui et tout ce qu'il représente se rappelle que le désintéressement esthétique s'enracine dans le désintérêt pratique, l'indétermination choisie comme un style de vie, dans l'indétermination subie comme un destin, la malédiction élective dans l'échec.


Et si l'ambition intellectuelle n'était que l'inversion imaginaire de la faillite des ambitions temporelles ?


(...)


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