Nicolas Boileau — Discours sur la satire





Nicolas Boileau

Satires

(1668)



Discours sur la satire



"Quand je donnai la première fois mes satires au public, je m’étois bien préparé au tumulte que l’impression de mon livre a excité sur le Parnasse. Je savois que la nation des poëtes, et surtout des mauvais poëtes, est une nation farouche qui prend feu aisément, et que ces esprits avides de louanges ne digéreroient pas facilement une raillerie, quelque douce qu’elle put être. Aussi oserai-je dire, à mon avantage, que j’ai regardé avec des yeux assez stoïques les libelles diffamatoires qu’on a publiés contre moi. Quelques calomnies dont on ait voulu me noircir, quelques faux bruits qu’on ait semés de ma personne, j’ai pardonné sans peine ces petites vengeances au déplaisir d’un auteur irrité, qui se voyoit attaqué par l’endroit le plus sensible d’un poëte, je veux dire par ses ouvrages.


Mais j’avoue que j’ai été un peu surpris du chagrin bizarre de certains lecteurs, qui, au lieu de se divertir d’une querelle du Parnasse dont ils pouvoient être spectateurs indifférens, ont mieux aimé prendre parti, et s’affliger avec les ridicules, que de se réjouir avec les honnêtes gens. C’est pour les consoler que j’ai composé ma neuvième satire, où je pense avoir montré assez clairement que, sans blesser l’État ni sa conscience, on peut trouver de méchans vers méchans, et s’ennuyer de plein droit à la lecture d’un sot livre. Mais puisque ces messieurs ont parlé de la liberté que je me suis donnée de nommer, comme d’un attentat inouï et sans exemples, et que des exemples ne se peuvent pas mettre en rimes, il est bon d’en dire ici un mot, pour les instruire d’une chose qu’eux ; seuls veulent ignorer, et leur faire voir qu’en comparaison de tous mes confrères les satiriques j’ai été un poëte fort retenu.


Et pour commencer par Lucilius, inventeur de la satire, quelle liberté, ou plutôt quelle licence ne s’est-il point donnée dans ses ouvrages ? Ce n’étoit pas seulement des poëtes et des auteurs qu’il attaquoit, c’étoit des gens de la première qualité de Rome ; c’étoit des personnes consulaires. Cependant Scipion et Lélius ne jugèrent pas ce poëte, tout déterminé rieur qu’il étoit, indigne de leur amitié, et vraisemblablement dans les occasions ils ne lui refusèrent pas leurs conseils sur ses écrits, non plus qu à Térence. Ils ne s’avisèrent point de prendre le parti de Lupus et de Métellus, qu’il avoit joués dans ses satires ; et ils ne crurent pas lui donner rien du leur, en lui abandonnant tous les ridicules de la république :


Num Lælius, et qui Duxit ab oppressa meritum Carthagine nomen, Ingenio offensi, aut læso dolnere Metello, Famosisque Lupo cooperto versibus ?


Est-ce que Lélius et le héros qui mérita son glorieux nom par la ruine de Carthage

se trouvèrent offensés des hardiesses de son génie ? Lui reprochèrent-ils d’avoir

déchiré Métellus et accablé Lupus de vers flétrissants ?

(Horace, liv. II, satire I.)


En effet Lucilius n’épargnoit ni petits ni grands ; et souvent des nobles et des patriciens il descendoit jusqu’à la lie du peuple :


Primores populi arripuit, populumque tributim.


Cependant il attaqua les grands aussi bien que le peuple dans toutes les classes.

(Horace, ibid.)


On me dira que Lucilius vivoit dans une république, où ces sortes de libertés peuvent être permises. Voyons donc Horace, qui vivoit sous un empereur, dans les commencemens d’une monarchie, où il est bien plus dangereux de rire qu’en un autre temps. Qui ne nomme-t-il point dans ses satires ? Et Fabius le grand censeur, et Tigellius le fantasque, et Nasidiénus le ridicule, et Nomentanus le débauché, et tout ce qui vient au bout de sa plume. On me répondra que ce sont des noms supposés. Oh ! la belle réponse ! comme si ceux qu’il attaque n’étoient pas des gens connus d’ailleurs ! comme si l’on ne savoit pas que Fabius étoit un chevalier romain qui avoit composé un livre de droit ; que Tigellius fut en son temps un musicien chéri d’Auguste ; que Nasidiénus Rufus étoit un ridicule célèbre dans Rome ; que Cassius Nomentanus étoit un des plus fameux débauchés de l’Italie !


Certainement il faut que ceux qui parlent de la sorte n’aient pas fort lu les anciens, et ne soient pas fort instruits des affaires de la cour d’Auguste. Horace ne se contente pas d’appeler les gens par leur nom ; il a si peur qu’on ne les méconnoisse, qu’il a soin de rapporter jusqu’à leur surnom, jusqu’au métier qu’ils faisoient, jusqu’aux charges qu’ils avoient exercées. Voyez, par exemple, comme il parle d’Aufidius Luscus, préteur de Fondi :


Fundos, Aufidio Lusco prætore, libenter Linquimus, insani ridentes præmia scribæ, Prætextam, et latum elavum, etc.


« Nous abandonnâmes, dit-il, avec joie le bourg de Fondi,

dont étoit préteur un certain Anfidius Luscus ; mais ce ne fut

pas sans avoir bien ri de la folie de ce préteur, auparavant commis,

qui faisoit le sénateur et l’homme de qualité. »


Peut-on désigner un homme plus précisément ? et les circonstances seules ne suffisoient-elles pas pour le faire reconnoitre ? On me dira peut-être qu’Aufidius étoit mort alors ; mais Horace parle là d’un voyage fait depuis peu. Et puis, comment mes censeurs répondront-ils à cet autre passage ?


Turgidus Alpinus jugulat dum Memnona, dunque Diffingit Rheni luteum caput, hæc ego Indo.


« Pendant, dit Horace, que ce poëte enflé d’Alpinus

égorge Memnon dans son poëme, et s’embourbe

dans la description du Rhin, je me joue en ces satires. »


Alpinus vivoit donc du temps qu’Horace se jouoit en ses satires ; et si Alpinus en cet endroit est un nom supposé, l’auteur du poëme de Memnon pouvoit-il s’y méconnoitre ? Horace, dira-t-on, vivoit sous le règne du plus poli de tous les empereurs ; mais vivons-nous sous un règne moins poli ? et veut-on qu’un prince qui a tant de qualités communes avec Auguste soit moins dégoûté que lui des méchans livres, et plus rigoureux envers ceux qui les blâment ?


Examinons pourtant Perse, qui écrivoit sous le règne de Néron. Il ne raille pas simplement les ouvrages des poëtes de son temps, il attaque les vers de Néron même. Car enfin tout le monde sait, et toute la cour de Néron le savoit, que ces quatre vers, Torva Mimalloneis, etc., dont Perse fait une raillerie si amère dans sa première satire, étoient des vers de Néron. Cependant on ne remarque point que Néron, tout Néron qu’il étoit, ait fait punir Perse ; et ce tyran, ennemi de la raison, et amoureux, comme on sait, de ses ouvrages, fut assez galant homme pour entendre raillerie sur ses vers, et ne crut pas que l’empereur, en cette occasion, dût prendre les intérêts du poëte.


Pour Juvénal, qui florissoit sous Trajan, il est un peu plus respectueux envers les grands seigneurs de son siècle. Il se contente de répandre l’amertume de ses satires sur ceux du règne précédent ; mais, à l’égard des auteurs, il ne les va point chercher hors de son siècle. A peine est-il entré en matière que le voilà en mauvaise humeur contre tous les écrivains de son temps. Demandez à Juvénal ce qui l’oblige de prendre la plume. C’est qu’il est las d’entendre et la Théséide de Codrus, et l'Oreste de celui-ci, et le Télèphe de cet autre, et tous les poëtes enfin, comme il dit ailleurs, qui récitoient leurs vers au mois d’août :


Et augusto recitantes mense poetas.


Tant il est vrai que le droit de blâmer les auteurs est un droit ancien, passé en coutume parmi tous les satiriques et souffert dans tous les siècles ! Que s’il faut venir des anciens aux modernes, Regnier, qui est presque notre seul poëte satirique, a été véritablement un peu plus discret que les autres. Cela n’empêche pas néanmoins qu’il ne parle hardiment de Gallet, ce célèbre joueur, qui assignoit ses créanciers sur sept et quatorze ; et du sieur de Provins,qui aivoit changé son balandron en manteau court ; et du Cousin, qui abandonnoit sa maison de peur de la réparer ; et de Pierre du Puis, et de plusieurs autres.


Que répondront à cela mes censeurs ? Pour peu qu’on les presse, ils chasseront de la république des lettres tous les poëtes satiriques, comme autant de perturbateurs du repos public. Mais que diront-ils de Virgile, le sage, le discret Virgile, qui, dans une églogue, où il n’est pas question de satire, tourne d’un seul vers deux poëtes de son temps en ridicule ?


Qui Bavium non odit, amet tua carunina, Maevi,


Puisse celui qui ne hait point Bavius, aimer tes vers, o Mévius.

(Virgile, Églogue III, v. 90.)


dit un berger satirique dans cette églogue. Et qu’on ne me dise point que Bavius et Mævius en cet endroit sont des noms supposés, puisque ce seroit donner un trop cruel démenti au docte Servius, qui assure positivement le contraire. En un mot, qu’ordonneront mes censeurs de Catulle, de Martial, et de tous les poëtes de l’antiquité, qui n’en ont pas usé avec plus de discrétion que Virgile ? Que penseront-ils de Voiture, qui n’a point fait conscience de rire aux dépens du célèbre Neuf-Germain, quoique également recommandable par l’antiquité de sa barbe et par la nouveauté de sa poésie ? Le banniront-ils du Parnasse, lui et tous les poëtes de l’antiquité, pour établir la sûreté des sots et des ridicules ?


Si cela est, je me consolerai aisément de mon exil : il y aura du plaisir à être relégué en si bonne compagnie. Raillerie à part, ces messieurs veulent-ils être plus sages que Scipion et Lélius, plus délicats qu’Auguste, plus cruels que Néron ? Mais eux qui sont si rigoureux envers les critiques, d’où vient cette clémence qu’ils affectent pour les méchans auteurs ? Je vois bien ce qui les afflige ; ils ne veulent pas être détrompés. Il leur fâche d’avoir admiré sérieusement des ouvrages que mes satires exposent à la risée de tout le monde, et de se voir condamnés à oublier dans leur vieillesse ces mêmes vers qu’ils ont autrefois appris par cœur comme des chefs-d’œuvre de l’art. Je les plains sans doute ; mais quel remède ?


Faudra-t-il, pour s’accommoder à leur goût particulier, renoncer au sens commun ? Faudra-t-il applaudir indifféremment à toutes les impertinences qu’un ridicule aura répandues sur le papier ? Et au lieu qu’en certains pays on condamnoit les mechans poëtes à effacer leurs écrits avec la langue, les livres deviendront-ils désormais un asile inviolable où toutes les sottises auront droit de bourgeoisie, où l’on n’osera toucher sans profanation ?


J’aurois bien d’autres choses à dire sur ce sujet ; mais, comme j’ai déjà traite de cette matière dans ma neuvième satire, il est bon d’y renvoyer le lecteur."



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