• Irène de Palacio

Marie Bashkirtseff : la plume et le pinceau


quoi bon mentir et poser? Oui, il est évident que j'ai le désir, sinon l'espoir, de rester sur cette terre, par quelque moyen que ce soit. Si je ne meurs pas jeune, j'espère rester comme une grande artiste ; mais si je meurs jeune, je veux laisser publier mon journal qui ne peut pas être autre chose qu'intéressant."

Marie Bashkirtseff, Journal (Tome premier, Préface)


"Mais si je ne suis rien, si je ne dois rien être, pourquoi ces rêves de gloire depuis que je pense ?"

Marie Bashkirtseff, Journal (Tome deuxième), 25 juin 1884


"En ce moment, Mlle Marie Bashkirtseff survint. Je ne l’ai vue qu’une fois, je ne l’ai vue qu’une heure… je ne l’oublierai jamais."

François Coppée — Paris, 9 février 1885

Préface parue en tête du catalogue de l'exposition de 1885 en l'honneur de Marie Bashkirtseff



Marie Bashkirtseff, 1878



C'est un nom qui n'est pas tout à fait oublié, mais que l'on ne croise plus guère aujourd'hui ; et pourtant, il y aurait tant à dire sur Marie Bashkirtseff (1858-1884). Principalement connue pour la densité et l'originalité de son Journal, elle fut tout aussi douée en écriture que dans l'exercice de l'art pictural — et de la sculpture, à laquelle elle s'essaya brièvement avant sa mort. Disparue prématurément, emportée par la tuberculose en octobre 1884 à l'âge de vingt-cinq ans, elle eut néanmoins une riche carrière artistique. En témoignent les tableaux et sculptures qui nous sont parvenus, échappant à la destruction d'une partie de son oeuvre durant la Seconde Guerre mondiale. Ambitieuse et volontaire, parfois effrontée, orgueilleuse, Marie Bashkirtseff exerça sa plume affirmée dans ses lettres (plus tard édulcorées par sa famille...!) et surtout dans ce fameux Journal, qu'elle tint religieusement, de son enfance à sa mort.


Si le Journal est souvent resté dans les mémoires, c'est qu'il surprend par son style franc, étonnamment libéré pour l'époque, qu'il abonde en petites envolées savoureuses ("Il est charmant [René de] Saint-Marceaux, original, spirituel, nerveux, presque saccadé, et il ne se gêne pas pour taper sur tout ; c'est mieux que cette hypocrisie qui fait que l'on donne du talent à tout le monde.") et qu'il fourmille de détails, plus généralement, sur le quotidien d'une jeune femme issue d'un environnement privilégié, goûtant aux plaisirs d'une vie relativement libre. Née à Gavronzi en Ukraine, dans une famille de petite noblesse, Marie passe son enfance à voyager à travers l'Europe avec sa mère, apprend plusieurs langues, dont l'anglais et le russe qu'elle parle couramment, et se nourrit d'inspirations multiples. Fine observatrice, vive et curieuse, elle éprouve très tôt une passion dévorante pour les livres, la musique et le chant, et développe sa créativité à travers son amour des arts. Assoiffée de savoir(s) et de culture, aussi enthousiaste qu'agitée, comme si elle pressentait l'urgence d'une fin prématurée ("J'aime Paris et mon cœur bat. Je veux plus vite vivre, plus vite, vite..."Je n'ai jamais vu une telle fièvre de la vie, dit D.. en me regardant." C'est vrai, je crains que ce désir de vivre à la vapeur ne soit le présage d'une existence courte", "(...) j'aime la vie malgré tout. Je veux vivre. Ce serait cruel de me faire mourir quand je suis si accommodante"), elle est insatiable, se repaît d'un apprentissage constant, veut combler le vide de l'esprit, qui la terrifie, et la vacuité du temps.



Buste de Marie Bashkirtseff par René de Saint-Marceaux, 1880



Le ton franc et brut qu'elle emploie dans ses écrits étonne, fascine. Puis, très tôt, son goût pour la peinture s'affirme. Sur ses portraits, elle saisit les émotions des visages ; dans ses scènes de rue, elle capture des moments de vie. Ses toiles comptent beaucoup d'enfants et de femmes, souvent contemplatifs... La fragilité l'intéresse ; on pense aux tableaux d'un petit garçon pauvre, d'une fillette à l'air malheureux tenant un grand parapluie noir, d'une autre au doux regard mélancolique, perdue dans ses pensées, ou encore à la sculpture de Nausicaa, pleurant de désespoir à la vue d'Ulysse s'éloignant... Même lorsqu'elle peint le Printemps et la nature bourgeonnante, une femme abandonnée à sa rêverie nostalgique vient troubler le paisible paysage.

On retrouve l'inquiétude de ses personnages dans son Journal. Sous une vanité certaine, même assez frappante par endroits, se cachent l'incertitude, l'anxiété. Toute jeune, elle écrit : "Je me regarde dans la glace et je me vois jolie. Je suis jolie, que me faut-il de plus? Ne puis-je pas tout avec cela? Mon Dieu, en me donnant ce peu de beauté (je dis peu par modestie), c'est encore trop venant de vous, ô mon Dieu! Je me sens belle, il me semble que tout me réussira. Tout me sourit et je suis heureuse, heureuse, heureuse!" (mardi 24 août 1874), ou encore "C'est peut-être bête de se louer tellement; mais les gens qui écrivent décrivent toujours leur héroïne, et je suis mon héroïne à moi. Et il serait ridicule de m'humilier et m'abaisser par une fausse modestie. On s'abaisse en parole quand on est sûr d'être relevée mais en écrit, chacun pensera que je dis vrai, et on me croira laide et bête; ce serait absurde." Mais ces paroles, bien que vaines, ne l'empêcheront pas d'ajouter quelques pages plus tard : "Une chose me chagrine par-dessus tout, c'est, non pas la chute de tous mes plans, mais le regret que me cause cette suite de mésaventures. (...) A chaque petit chagrin, mon cœur se serre, (...) car chaque chagrin est comme une goutte d'encre tombant dans un verre d'eau, il ne s'efface jamais et ajoute à ses prédécesseurs, rend le verre d'eau claire gris, noir et sale. On a beau ajouter de l'eau après, le fond crasseux reste toujours."


Voilà une drôle de personnalité contrastée qui se livre au fil des pages, tout en paradoxes, où se mêlent force et délicatesse, vulnérabilité et détermination, souvent dans la révolte, parfois dans la mélancolie : "Dimanche 20 janvier. — C'est triste, mais je n'ai pas d'amie, je n'aime personne et personne ne m'aime." Lorsqu'elle cède à l'amertume, c'est pour se ressaisir aussitôt en maudissant ses semblables : "Si je n'ai pas d'amie, c'est que (je le sens bien) malgré moi je laisse par trop voir de quelle hauteur « je contemple la foule ». Personne n'aime à être humilié. Je pourrais me consoler en pensant que les natures vraiment supérieures n'ont jamais été aimées. On les entoure, on se chauffe à leurs rayons; au fond, on les exècre et, sitôt qu'on peut, on les diffame. A l'heure qu'il est, il est question d'une statue à Balzac, et les journaux publient des souvenirs et des renseignements recueillis chez les amis du grand homme. C'est à vomir de dégoût, des amis pareils. C'est à qui divulguera un vilain trait, un ridicule, une bassesse. J'aime mieux les ennemis, on les croit moins." (1884)


L'indignation n'est jamais loin, dans le Journal : "Je n'ai encore fait de mal à personne, et on m'a déjà offensée, calomniée, humiliée! Comment puis-je aimer les hommes!" Paradoxale, révoltée, mais attendrissante, Marie Bashkirtseff ne peut s'empêcher, à plusieurs occasions, de clamer son amour de la vie. En 1874, elle écrivait : "En vain je voudrais choisir, toutes les saisons sont belles, toute l'année, toute la vie. Il faut tout ! Le reste ne suffit pas. Il faut la nature, devant elle tout est misérable. Enfin tout dans la vie me plaît, je trouve tout agréable et, tout en demandant le bonheur, je me trouve heureuse d'être misérable. Mon corps pleure et crie, mais quelque chose qui est au-dessus de moi se réjouit de vivre, quand même!".


Autoportrait à la palette, 1880



Le portrait (d')étonnant de cette artiste hors du commun ne s'arrête pas là, et l'on ne peut omettre l'énigmatique correspondance que Marie Bashkirtseff partagea brièvement avec Maupassant. En mars 1884, alors que l'auteur de Bel-Ami se trouve à Cannes, elle lui écrit anonymement : "Maintenant écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin, votre tête pourrait me déplaire, qui sait ? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n'êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages. Mais, je vous avertis que je suis charmante ; cette douce pensée vous encouragera à me répondre."

Un message peu surprenant au regard de la personnalité décrite plus haut, mais qui amuse par son effronterie. Quant à la réponse de l'intéressé, elle est typique de l'auteur que l'on connaît bien, amateur de femmes et jouisseur invétéré à ses heures (lorsqu'il ne cède pas, lui aussi, à la mélancolie la plus noire) : "Vous pouvez être, il est vrai, une femme jeune et charmante dont je serai heureux, un jour, de baiser les mains ? Mais vous pouvez être aussi une vieille concierge nourrie des romans d'Eugène Sue ? Vous pouvez être une demoiselle de compagnie lettrée et mûre et sèche comme un balai ? Au fait, êtes-vous maigre ? Pas trop, n'est-ce pas ? Je serais désolé d'avoir une correspondante maigre. Je me méfie de tout avec les inconnues. Êtes-vous une mondaine ? Une sentimentale ? ou simplement une romanesque ? ou encore simplement une femme qui s'ennuie - et qui se distrait."


L'échange sera court : quatorze lettres au total, les deux dernières de Bashkirtseff restées sans réponse. Maupassant finit par deviner l'identité de sa correspondante, et se lassa petit à petit de sa partenaire. On ne sait pas exactement s'ils se rencontrèrent. Certains affirment qu'ils se seraient vus à Nice, ce que Maupassant nie dans une lettre du 10 novembre 1891 à Mlle L. Bogdanoff : "J’ai répondu à Mademoiselle Barskishef [sic] en effet, mais je n’ai jamais voulu la voir. Elle m’a écrit qu’elle y parviendrait ; je suis parti pour l’Afrique en lui répondant que j’en avais assez de cette correspondance. Elle est morte depuis sans que je l’aie connue. Sa mère a encore une dizaine de lettres d’elle à moi qu’elle ne m’a pas envoyées. Je n’ai jamais voulu en prendre connaissance, malgré les sollicitations dont j’ai été poursuivi."


Cruel constat, si l'on songe que Marie, dans son journal, confiait avoir pensé faire de Maupassant... son exécuteur testamentaire.



Marie Bashkirtseff en 1878

Photographe inconnu



Elle écrivit à d'autres illustres écrivains en recourant au ton employé si librement avec Maupassant. C'est un étonnant mélange de flagornerie, d'avances amoureuses et de critique acerbe qu'elle adresse à ses correspondants. À Zola : "N’allez pas penser que je sois remplie de tendresses ridicules. Je ne suis ni une aventurière ni même une femme qui pourrait avoir des aventures, quoique jeune. Seulement j’avoue que je suis assez folle pour avoir fait le rêve impossible d’une amitié par lettres avec vous. Et si vous saviez quel être formidable vous êtes à mes yeux, vous ririez de mon courage. Je ne crois pas que vous me répondrez, on dit que vous êtes dans la vie un bourgeois fini."

Avec Edmond de Goncourt, elle opte pour une entrée en matière originale ; une critique de son roman phare, Chérie (1884) : "Comme tout le monde j’ai lu Chérie et, entre nous, ce livre est rempli de pauvretés." Mais, là encore, cela ne l'empêche pas de conclure en des termes presque naïfs, désarmants : "J’ai voulu nouer des relations par lettres avec un jeune écrivain de talent [Maupassant ?] afin de lui léguer mon journal par testament (à ce moment-là on croyait que je ne vivrais pas longtemps) ; j’aime mieux vous le donner à vous et de mon vivant." Elle ne le connaissait pourtant que de réputation, tout comme la plupart des auteurs auxquels elle s'adresse... Son empressement à confier son journal à une célébrité littéraire ne peut qu'émouvoir. De toute évidence, elle avait à coeur d'entretenir une correspondance avec un "grand écrivain", peu importait lequel. Comme un éternel besoin de reconnaissance...


D'autres personnalités ont évoqué Marie Bashkirtseff, avant ou après sa mort. Berthe Morisot écrit dans son cahier combien elle admire son Journal. Elle reste cependant dubitative quant à la maîtrise de son art : "Mon admiration est contrariée par sa médiocre peinture. C’est grossier, commun, presque bête, son Meeting et le reste, bien difficile à allier au style alerte, à tant d’audace, d’esprit et de grâce". Dans le journal de Julie Manet, fille de Berthe et d'Eugène Manet (frère cadet d'Edouard), on trouve également, à l'entrée du 28 octobre 1897 : "Le second volume du journal de Marie Bashkirtseff est vraiment triste, elle sent si bien sa fin ; mais il y a des choses très intéressantes, seules les histoires d’atelier et d’admiration pour de mauvais peintres m’ennuient. Je me souviens que Papa et Maman lisaient ce journal à Mézy ; ils en parlaient beaucoup et avaient nombre de discussions à son sujet. Papa loin de trouver comme M. Degas que Marie Bashkirtseff était une femme à fouetter en place publique, l’admirait, alors Maman lui disait : "Je vous vois avec une femme comme celle-là, vous la trouveriez insupportable".


Le jeune peintre Jules Bastien-Lepage (1848-1884) fut l'un des plus proches amis de Marie. Il ne lui survécut que quarante jours, disparaissant lui aussi prématurément à l'âge de trente-quatre ans.

Le 9 octobre 1884, elle écrit, mourante : "Que ferait-on de plus si c'était par amour?... À un moment j'ai appliqué ma joue sur sa main, et il m'a serré la main plus fort."


La dernière page du Journal, le 20 octobre, est poignante. Ses derniers mots sont pour Jules, se mourant lui aussi, et son frère Emile : "Misère de nous. Et que de concierges qui se portent bien ! Emile est un frère admirable. C'est lui qui descend et monte Jules sur ses épaules jusqu'a troisième étage. Mais j'ai en Dina un dévouement pareil".

Ce fut justement Emile Bastien-Lepage, architecte, qui construisit le mausolée de Marie Bashkirtseff au cimetière de Passy, où cette dernière est enterrée.


Jules Bastien-Lepage

"L'homme blessé ou Portrait de l'artiste", 1880




Art et Journal


Voici quelques-unes des plus célèbres oeuvres de Marie Bashkirtseff, agrémentées d'extraits de son fameux Journal, dans lequel elle évoque régulièrement son travail et son processus de création. Elle s'y montre tantôt amère, déçue de n'être pas davantage reconnue comme artiste, tantôt émouvante, transcendée par la joie absolue que lui procure l'art. Ces extraits choisis se rapportent à chacune des oeuvres, qu'ils aient un lien direct avec elles (lorsque Marie en parle précisément) ou qu'ils en évoquent simplement l'esprit.



"Samedi 31 mai. — Villevieille vient me dire qu'on ne m'a pas donné la médaille parce que j'ai fait du tapage pour la mention l'année dernière et que j'ai traité tout haut le Jury d'idiot... C'est vrai que j'ai dit ça...

Ma peinture n'est peut-être pas très large et très franche, mais, si elle l'était, Le Meeting serait un chef-d'œuvre. (...) II n'y a ni conscience, ni justice. — Enfin que faut-il croire? Je suis absolument déroutée."


Le Meeting, 1884




"Mardi 5 septembre. — Il pleut tous les jours. C'est désespérant pour moi, qui ai envie de travailler dehors. J'ai fini une petite fille avec un parapluie, c'est mauvais et la petite avait une tête odieuse; une de ces petites gamines de neuf ans, jolie et antipathique comme tout."


Le Parapluie, 1883



"Jeudi 22 mars. — Hier, j'ai appelé deux praticiens qui m'ont construit la carcasse de la statue en grand, d'après la petite que j'ai faite en terre. Et aujourd'hui je l'ai dessinée et lui ai donné le mouvement voulu...

(...) cela ferait une adorable Nausicaa. Elle a laissé tomber sa tête dans ses mains et pleure. Il y a dans la pose un abandon si vrai, un désespoir si complet, si jeune, si sincère, si triste que je suis très empoignée."


Douleur de Nausicaa, 1884




"Jeudi 8 novembre. — [Rodolphe] Julian dit que j'ai l'air d'un paysage d'automne, une allée abandonnée, remplie de brumes et de désolation d'hiver..."


Automne, 1883




Le tableau suivant montre l'attachement de Marie à L'Académie (ou Atelier) Julian, qui fut fondé(e) en 1876 par ce même Rodolphe Julian, qu'elle mentionne souvent dans son Journal. Elle y fit une entrée remarquée en 1877. Proposant un cours réservé aux femmes, où posaient occasionnellement, — fait exceptionnel à l'époque —, des modèles masculins, l'Académie était alors le seul établissement où un tel enseignement était possible. Il fallut en effet attendre 1897 pour que l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris ouvre l'accès aux élèves femmes.


"Samedi 6 octobre. — Je n'ai vu personne, puisque j'étais à l'atelier. — Soyez tranquille, me dit Julian, vous ne resterez pas longtemps en route. Et lorsque maman est venue me chercher à cinq heures du soir, il lui a dit à peu près ceci : « J'ai cru que c'était un caprice d'enfant gâtée, mais je dois avouer qu'elle travaille vraiment, qu'elle a de la volonté et qu'elle est bien douée. Si cela continue, dans trois mois ses dessins pourront être reçus au Salon. »

(...)

A l'atelier tout disparaît; on n'a ni nom ni famille; on n'est plus la fille de sa mère, on est soi-même, on est un individu et on a devant soi l'art, et rien d'autre. On se sent si content, si libre, si fier."


L'Académie Julian (1881)



Au sein de ce milieu féminin, Marie aime à se comparer aux autres femmes, oscillant entre une confiance démesurée en elle-même et une attitude critique envers ses oeuvres. Parmi les femmes qui trouvent grâce à ses yeux, mentionnons Dina de Toulouse-Lautrec. Cousine de Marie Bashkirtseff, elle apparaît plusieurs fois dans le Journal, souvent en termes élogieux et bienveillants, témoignant de leur grande proximité :


"Mercredi 2 juillet. — (...) Jusqu'à samedi j'aurai le temps de faire un profil de Dina, qui est embellie autant que je suis devenue laide."


"Mardi 10 février. — (...) L’autre chose, c'est simplement Dina en jupe de crêpe de Chine blanc, assise dans un grand fauteuil ancien, bras abandonnés et les doigts entrelacés. Pose très simple mais si gracieuse que je me suis empressée de croquer, un soir qu'elle était ainsi par hasard et que cherchais à la poser. Cela a un petit air Récamier et, pour que la chemise ne soit pas trop indécente, je mettrai une ceinture de couleur. Dans ce deuxième projet ce qui me tente c'est cette simplicité complète et de beaux morceaux à peindre. Oh ! c'est une vraie volupté."


"Jeudi 26 juillet. — (...) Je n'ai eu aucun compliment, sauf pour cet éternel portrait de Dina que l'on trouve si bien..."


Portrait de la comtesse Dina de Toulouse-Lautrec, 1883

(Au verso : Portrait de la comtesse Dina de Toulouse-Lautrec fait par Marie Bashkirtseff sa cousine en 1883.)



Fascinée par l'observation et la peinture des femmes, surtout des jeunes femmes, elle confie aussi bien à la plume qu'au pinceau ses descriptions attentives. Femmes ou enfants, presque toujours tristes, ses modèles paraissent autant de reflets d'elle-même.


Portrait d'une petite fille, 1882




Les portraits des autres sont autant d'occasions de s'y comparer, de parler encore de soi.


"3 avril. — Nous sommes au printemps, on dit que toutes les femmes embellissent dans cette saison; c'est vrai, à en juger d'après moi... La peau devient plus fine, les yeux plus brillants, les couleurs plus fraîches."


"Au printemps on se sent plus heureux et par conséquent meilleur; de là l'incrédulité au mal et à la bassesse des hommes."

Printemps, 1884




Un tel éloge du printemps et de la vie florissante, sous toutes ses formes, culmine six mois avant sa mort. Le 11 mars 1884, elle confie à son Journal, compagnon fidèle jusqu'à ses dernières heures, son amour de la vie, en énumérations enthousiastes. Le désir de saisir la totalité, l'infini, se heurte à la conscience de sa fin si proche.


"II me semble que personne n'aime autant tout que moi : arts, musique, peinture, livres, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire, tristesse, mélancolie, blague, amour, froid, soleil; toutes les saisons, tous les états atmosphériques, les plaines calmes de la Russie et les

montagnes autour de Naples; la neige en hiver, les pluies d'automne, le printemps et ses folies, les tranquilles journées d'été et les belles nuits avec des étoiles brillantes... j'adore et j'admire tout. Tout se présente à moi sous des aspects intéressants ou sublimes; je voudrais tout voir, tout avoir, tout embrasser, me confondre avec tout et mourir, puisqu'il le faut, dans

deux ans ou dans trente ans; mourir avec extase pour expérimenter ce dernier mystère, cette fin de tout ou ce commencement divin."


Voilà qui résume bien la captivante Marie Bashkirtseff.