"L'oubli", par Louis Aragon





Louis Aragon

Blanche ou l'Oubli

(1967)





"Je voudrais décrire l'oubli hors du langage, comme une place vers le soir, quand il ne fait déjà plus jour et pas tout à fait nuit, et que les clignotants, verts et rouges, ont l'air de chats qui s'éveillent à l'ombre. Dans le plus grand désordre. Si bien qu'on ne sait comment en sortir, déjà se sont effacés les panneaux du sens unique, s'il y avait foule on en suivrait les voitures, mais si tu demeures seul au milieu de ces clins d'yeux ronds... Où mène cette pensée, où débouche cette avenue ?


Tu es seul. Les mots te manquent. Des mots pourtant de toi connus, ressassés, archifamiliers, des mots dont toute l'existence tu as fait sans réfléchir usage, qui venaient naturellement sans qu'on les cherche, ou qu'on hésite, machinaux, tout engrenés à ce qui précède, à ce qui suit. L'oubli comme un gant tombé, tu marches dessus sans le voir. L'oubli comme une lèvre bleuie. Un froid soudain dans la conscience d'être. Un égarement de l'œil intérieur. Une paralysie de la pensée, que sais-je ?


Je voudrais décrire l'oubli, n'importe comment, mais l'oubli. Il n'y a rien dans ce monde autant dont j'aie la peur, que de l'oubli. Ne plus savoir son chemin. Ne plus savoir où l'on allait. Ne plus savoir qui l'on voulait voir. Ne plus savoir son nom, son propre nom, qui l'on était, qui l'on est. Une machine à vide tournant. Des pas pour rien. Le sentiment éveillé du rêve. Et maintenant lire l'heure à l'horloge. Ou elle marche, ou elle est arrêtée. Où suis-je et quand suis-je. L'oubli. D'où me vient-il, l'oubli, d'autrui ou de moi-même, d'où me vient-il, ou ne suis-je pas la source de l'oubli ?


Rien ne m'est plus ce qu'il fut pour moi. Je regarde ma rue et je ne sais plus dans quelle ville je suis, je regarde ma main comme une étrangère, dans une chambre d'où personne ne songe à me chasser je dévêts un corps inconnu, un corps d'homme vieilli, marqué, de toutes parts alourdi, qui obéit à ma pensée, et je me tais pour voir s'il va parler à ma place. Ô langue dans la bouche soudain comme un poisson qui s'étonne des parois. Je voudrais décrire l'oubli par tous les mots oubliés. Par les alvéoles qu'ont laissées les mots disparus dans ma bouche. Par l'ombre absente des objets absents. Cette porte qu'on ne peut ni fermer ni ouvrir. Cette fenêtre feinte à la vie ou à la mort suivant ma disposition d'esprit. L'irréparable blessure du temps, la discontinuité de l'âme, ce trou dans la poche, l'oubli.


Il me semble que l'oubli gagne du terrain. Peut-être que c'est là ce que j'appelais l'âge. Mais pas sur moi seulement. Pas seulement sur ceux dont les fronts ridés semblent du mien miroirs. C'est une eau montante et, jeunes et vieux, déjà qui nous prend aux genoux. L'oubli. Peut-être l'effet d'une longue fatigue. Ou le sentiment d'inutilement faire effort à se souvenir. Cette tension naguère encore à retenir des choses insignifiantes mais. Il a fallu sans doute pour y renoncer que je fasse délégation de ces images à mes yeux au profit de je ne sais quelle mémoire extérieure. Comme un portemanteau qui s'offre après une longue marche, au bras lassé de porter un pardessus raide et lourd. Il me semble que de plus en plus tous ces voyageurs, mes semblables, ont hâte de se débarrasser du pardessus : ainsi dans un théâtre à l'heure où sonne la pièce commencée, les spectateurs qui ont passé le vestiaire sans le voir. Et piétinent à chercher dans leur poche l'argent du pourboire.


On s'exerçait hier encore à des suites infinies de phrases, on apprenait des propos pesants comme des chasubles, on pliait sous une sorte de par-cœur. Puis je ne sais ce qui a bien pu se passer. Les hommes et les femmes que je vois dans les lieux publics marchent comme des paniers vides. Ils semblent des noix creuses, ou des courants d'air. Pourtant s'il manque à celui-ci une manche, ou le dos de sa chemise à l'autre, ils ont apparence de ne pas s'en apercevoir. On ne leur voit pas inquiétude d'avoir le crâne ouvert ou l'orbite sans œil. Tout se passe comme si l'on avait mis ses idées à la banque, retiré des bijoux aussitôt enfermés dans des coffres à serrures compliquées. Cette humanité ne se défend plus contre l'oubli puisque, ce qu'elle aurait pu oublier, elle en a simplement fait dépôt. Nous ne sommes plus ces trouvères qui portaient en eux tous les chants passés, à quoi bon, depuis que l'on inventa les bibliothèques ?


Et cela n'est rien : l'écriture, l'imprimerie n'étaient encore qu'inventions enfantines auprès des mémoires modernes, des machines qui mettent la pensée sur un fil ou le chant, ou les calculs. On n'a plus besoin de se souvenir du moment que les machines le font pour nous : comme dans ces ascenseurs où dix voyageurs appuient au hasard des boutons, pour commander désordonnément l'arrêt d'étages divers, et l'intelligence construite rétablit l'ordre des mouvements à exécuter, ne se trompe jamais. Ici l'erreur est impensable et donc repos nous est donné de cette complication du souvenir. Ici le progrès réside moins dans l'habileté du robot, que dans la démission de celui qui s'en sert. J'ai enfin acquis le droit à l'oubli. Mais ce progrès qui me prive d'une fonction peu à peu m'amène à en perdre l'organe. Plus l'ingéniosité de l'homme sera grande, plus l'homme sera démuni des outils physiologiques de l'ingéniosité. Ses esclaves de fer et de fil atteindront une perfection que l'homme de chair n'a jamais connue, tandis que celui-ci progressivement retournera vers l'amibe. Il va s'oublier."



* * *