Les philosophes antiques et le "regard d’en haut" (Pierre Hadot)

Dernière mise à jour : août 27





Extrait de:

Pierre Hadot

N'oublie pas de vivre: Goethe et la tradition des exercices spirituels





SIGNIFICATION PHILOSOPHIQUE DU REGARD D'EN HAUT



"Pour les philosophes antiques, le regard d’en haut est l'exercice de l’imagination par lequel on se représente que l’on voit les choses d’un point élevé que l’on a atteint en s’élevant de terre, le plus souvent grâce à un vol de l’esprit dans le cosmos. Il y a une très abondante littérature antique se rapportant à cette métaphore du vol de l’esprit. Dans la perspective qui est la nôtre actuellement, je n’évoquerai que les textes qui ont un rapport avec un regard dirigé vers la Terre ou vers le Tout, ou avec un mouvement vers l’infini. En effet, on peut observer que le mouvement imaginatif d’élévation vers les hauteurs est inspiré par le désir de plonger dans la totalité et même dans l’au-delà de la totalité, dans l’infini.


Comme le dit l’auteur du Traité du Sublime :


Pas même l’univers entier ne suffit à la contemplation et à la pensée correspondant à l’aspiration de l’homme, mais souvent ses pensées sortent des bornes du monde qui l’entoure.


Le regard d’en haut correspond donc à un arrachement qui libère des pesanteurs terrestres. Mais cela n’exclut pas une vision critique portée sur la petitesse et le ridicule de ce qui passionne la plupart des hommes. Faisant, dans le Théétète (173 c), le portrait du philosophe, Platon écrit :


C’est son corps seul qui est situé dans la Cité et qui y séjourne. Mais sa pensée, qui considère toutes ces choses d’ici-bas comme mesquinerie et néant, sa pensée promène partout son vol ; comme dit Pindare : « au-dessous de la terre », mesurant sa surface, et « au-dessus du ciel », contemplant les astres, et, partout, scrutant à fond toute la nature de chacun des êtres, sans redescendre à rien de ce qui est proche de lui.


Et dans la République (VI, 486 a), c’est encore au sujet du philosophe que Platon écrit :


Une telle âme ne doit recéler aucune bassesse, la petitesse d’esprit étant incompatible avec une rime qui doit tendre sans cesse à embrasser l’ensemble et l’universalité du divin et de l’humain. [...] Mais l’âme à laquelle appartiennent l’élévation de la pensée et la contemplation de la totalité du temps et de l’être, crois-tu qu’elle fasse grand cas de la vie humaine ? [...] Un tel homme ne regardera donc pas la mort comme une chose à craindre.


On reconnaît bien ici la représentation d’un vol au-dessus des choses terrestres, mais on ne trouve pas chez Platon de description détaillée d’un exercice spirituel de regard d’en haut. De telles descriptions apparaissent pourtant dans la tradition platonicienne. Cicéron, dans le Songe de Scipion, présente sans doute cette expérience comme vécue en songe. Mais l’auteur et son lecteur n’en font pas moins un exercice spirituel, l’un en composant, l’autre en lisant le récit de ce songe. Cet exercice consiste à imaginer la vision du ciel, des astres, de la terre, que l’on peut avoir du haut de la Voie lactée. C’est l’univers entier que le regard embrasse alors : les neuf sphères, dont la plus extérieure est Dieu lui-même, les étoiles, les planètes, et la terre enfin avec ses montagnes, ses fleuves, l’océan.


Dans une telle expérience, l’individu s’efforce de se replacer dans le Tout; on pourrait dire qu’il s’agit de physique vécue, intériorisée. Elle fait comprendre et l’âme la petitesse des choses humaines, la vanité de la gloire, le vrai sens de la destinée de l’homme, appelé à vivre, non pas sur la terre, mais dans l’immensité du cosmos. Philon d’Alexandrie, aux environs de l’ère chrétienne, évoque son expérience philosophique:


J’avais l’impression d’être constamment soulevé dans les airs, porté par une inspiration divine qui s’emparait de mon âme, et de circuler en compagnie du soleil et de la lune, en compagnie aussi du ciel et de l’univers tout entier. Alors, si je me penchais d’en haut, de cet éther, et si j’étendais le regard de mon esprit comme du haut d’un observatoire (skopia), je pouvais contempler les spectacles innombrables que m’offraient toutes les choses qui sont sur la terre et je me félicitais d’avoir échappé de vive force aux calamités inhérentes la vie mortelle.


C’est, cette fois, à travers l’espace infini et la multiplicité des mondes que le vol de l’esprit prend son essor chez les épicuriens. Le monde que nous voyons n’est pour eux que l’un des mondes qui s’étendent dans l’espace infini et le temps infini. Par exemple, chez Cicéron, un épicurien évoque


ces espaces innombrables, infinis, dans lesquels l’esprit prend son essor et s’étend pour les parcourir dans toutes les directions en sorte qu’il ne voit jamais aucune borne, aucune limite à laquelle il puisse s’arrêter.


Lucrèce dit d’Épicure :


Il s’est avancé très loin au-delà des barrières enflammées du monde et il a parcouru, par l’esprit et la pensée, le tout sans limite.


Et à propos de la quête du savoir :


Puisque l’espace s’étend infini au-delà des limites de notre monde, l’esprit cherche à savoir ce qui se trouve dans cette immensité où l’intelligence peut à volonté plonger ses regards, où l’essor libre de l’esprit puisse s’envoler.


Ou encore :


Les murailles du monde s’écartent, je vois les choses se produire dans le vide infini.


Avant de rappeler l’infinité de l’ensemble des choses et la petitesse de ce qui nous entoure, le ciel, la terre, par rapport à cet infini, Lucrèce avertit son lecteur :


C’est ici qu’il te faut apporter un regard qui porte au loin et qui voit de haut, et il te faut regarder au loin et en tous sens.


Pour les épicuriens, il s’agit donc de la volupté de se plonger dans l’infini, dans ce qui est sans limite. C’est aussi dans l’infini que s’étendent le vol de la pensée et le regard d’en haut chez les stoïciens, comme en témoigne Sénèque : « Combien il est naturel à l’homme d’étendre son esprit dans l’infini », et Marc Aurèle : « L‘âme s’étend dans l’infinité du temps infini ». Mais, chez les stoïciens, il n’y a qu’un univers fini, l’infinité étant celle du temps dans lequel le même univers fini se répète infiniment.


On pourrait dire que ce regard d’en haut, chez les platoniciens, les épicuriens et les stoïciens, est une sorte de pratique, d’exercice de la physique, dans la mesure où, à l’aide des connaissances physiques, l’individu se situe lui-même comme partie du Tout du monde ou de l’infini des mondes. Cette vision procure au philosophe la joie et la paix de l’âme. Épicure affirme que nous n’aurions pas besoin de l’étude de la nature, si nous n’étions pas troublés par la crainte des dieux et de la mort.


L’âme, dit Sénèque, possède, en sa forme achevée et plénière, le bien que peut atteindre la condition humaine, lorsque, foulant aux pieds tout le mal, elle gagne les hauteurs et qu’elle parvient jusqu’au sein le plus intime de la nature. Elle se plaît à planer au milieu des astres.


Le regard d’en haut peut devenir aussi un regard impitoyable porté sur la petitesse et le ridicule de ce qui passionne les hommes. Car, dans la perspective de la vue d’en haut, la terre n’est qu’un point par rapport à l’immensité de l’univers ou des univers. « La terre me parut si petite », dit Scipion racontant son rêve chez Cicéron, « que j’eus honte de notre empire romain ». Ce thème de la critique des passions humaines, quand on les observe à partir d’un point de vue supérieur, est largement orchestré dans toutes les écoles et tout spécialement, nous allons le voir, dans la tradition cynique ; et il n’est pas exempt d’un certain mépris pour le commun des hommes. Le Pythagore qui entre en scène à la fin des Métamorphoses d’Ovide déclare :


Je veux prendre mon chemin au milieu des astres élevés, je veux abandonner la terre, ce séjour inerte, je veux me faire porter par les nues et fouler sous mes pieds les épaules du puissant Atlas ; de là-haut, je verrai les hommes errant à l’aventure et tremblant, faute de raison, à l’idée de la mort.


Le même regard méprisant se retrouve chez Lucrèce :


Rien n’est plus doux que d’occuper les hauts lieux fortifiés par la science des sages, régions sereines d’où l’on peut abaisser ses regards sur les autres hommes, les voir errer de toutes parts et chercher au hasard le chemin de la vie.


Dans les Questions naturelles de Sénèque, l’âme du philosophe, du haut du ciel, prend conscience de la petitesse de la terre, du ridicule du luxe artificiel, de l’absurdité de la guerre menée pour défendre de minuscules frontières, et il compare les armées humaines à des troupes de fourmis. Chez Marc Aurèle, notre thème prend une forme particulièrement réaliste :


Pour ceux qui veulent parler des hommes, il faut observer les choses terrestres, comme si on se trouvait en quelque lieu élevé, regardant de haut en bas : troupeaux, armées, champs, noces, divorces, naissances, morts, brouhaha des tribunaux, campagnes désertes, variétés de moeurs des barbares, fêtes, lamentations, marchés, ce pêle-mêle, et finalement l’ordre harmonieux des contraires [...]. Regarder d’en haut : rassemblements de foules par milliers, fêtes innombrables, toute sorte de navigation dans la tempête et la bonace, choses variées qui naissent, concourent, disparaissent [...]. Aie présent à l’esprit que, si, brusquement élevé dans les airs, tu contemplais d’en haut les choses humaines et leur variété, tu les mépriserais en voyant combien est grand le nombre des habitants parmi les êtres aériens et éthérés.


Cet effort pour regarder la terre d’en haut permet donc de contempler la totalité de la réalité humaine, sous tous ses aspects géographiques, sociaux, comme une sorte de fourmillement anonyme, et de la replacer dans l’immensité cosmique. Vues dans la perspective de la nature universelle, les choses qui ne dépendent pas de nous, les choses que les stoïciens appellent « indifférentes », par exemple la santé, la gloire, la richesse, la mort, sont ramenées à leurs vraies proportions. Il n’est pas impossible que ces textes de Marc-Aurèle aient été influencés par des modèles de la tradition cynique. En effet, on peut observer une certaine analogie entre la description qu’il propose de la terre vue d’en haut et la vision du monde humain qu’évoque, à propos de voyages cosmiques imaginaires, son contemporain Lucien, très influencé par le cynisme.


Dans son dialogue intitulé Icaroménippe ou l’homme qui s’élève au- dessus des nuages, Lucien fait raconter par le cynique Ménippe comment il a décidé d’aller explorer le ciel, pour voir les choses telles qu’elles sont, au lieu de s’en tenir aux théories décevantes des philosophes. Il s’est donc ajusté des ailes pour voler, l’aile droite d’un aigle et l’aile gauche d’un vautour, et il s’est envolé vers la lune. Lorsqu’il y est parvenu, il voit d’en haut la terre tout entière et, comme le Zeus d’Homère, nous dit-il, il observe tantôt le pays des Thraces, tantôt le pays des Mysiens et même, s’il le veut, la Grèce, la Perse et l’Inde, ce qui le remplit, dit-il, d’un plaisir varié. Et il observe aussi les hommes :


« Toute la vie des hommes m’est apparue », déclare Ménippe, « non seulement les nations et les cités, mais tous les individus, les uns naviguant, les autres faisant la guerre, les autres en procès ».


Mais il a même le pouvoir de découvrir ce qui se passe sous les toitures à l’abri desquelles chacun se croit bien caché. Après une longue énumération des crimes, des adultères, qu’il voit ainsi se commettre, Ménippe résume ses impressions en parlant de pêle-mêle, de cacophonie et de spectacle ridicule : les hommes se querellent pour les limites d’un pays, alors que la terre, vue d’en haut, lui apparaît minuscule ; les riches s’enorgueillissent de bien peu de chose : leurs terres, dit-il, ne sont pas plus grandes qu’un des atomes d’Épicure, et les rassemblements des hommes ressemblent au grouillement des fourmis. Ménippe continue son voyage à travers les étoiles pour atteindre Zeus et il se gausse des prières contradictoires et ridicules que les humains adressent à celui-ci.


Dans un autre dialogue intitulé Charon ou Les Surveillants, c’est le passeur des morts, c’est-à-dire Charon, qui demande une journée de congé pour aller voir à la surface de la terre ce que peut être cette vie sur terre que les hommes regrettent tant, lorsqu’ils arrivent aux Enfers. Cette fois, il ne s’agit plus d’un voyage cosmique, mais Hermès et lui, comme l’avaient fait les Géants qui voulaient escalader le ciel, entassent plusieurs montagnes les unes sur les autres pour pouvoir mieux observer les hommes. Nous retrouvons alors le même genre de description que dans l’lcaroménippe et chez Marc Aurèle : navigations, armées en guerre, procès, travailleurs des champs, activités multiples, mais vie toujours

pleine de tourments.


« Si, dès le début », dit Charon, « les hommes réalisaient qu’ils sont mortels, qu’après un bref séjour dans la vie, ils doivent en sortir comme d’un rêve et laisser tout sur cette terre, ils vivraient plus sagement et mourraient avec moins de regrets. » Mais les hommes sont inconscients. « Ils sont comme les bulles produites par un torrent, qui s’évanouissent à peine formées ».


Le dialogue intitulé Charon a pour sous-titre en grec Episkopountes, « Ceux qui surveillent ». Or, précisément, le philosophe cynique considère que son rôle est de surveiller les actions des hommes, qu’il est une sorte d’espion qui guette les fautes des hommes et les dénonce. Dans les Dialogues des morts de Lucien, Hermès invite ironiquement Ménippe le cynique à prendre place à côté du pilote, afin qu’il puisse surveiller les autres d’un point élevé. Et les mots episkopos, kataskopos, « surveillant », « espion », sont attestés dans la tradition antique pour désigner les cyniques. Ce regard d’en haut, pour eux, est destiné à dénoncer le caractère insensé de la manière de vivre des hommes.


Par ailleurs, il n’est pas indifférent que ce soit Charon, le passeur des morts, qui, dans l’écrit qui porte son nom, regarde ainsi d’en haut les choses humaines. En effet, il voit les choses dans la perspective de la mort. Le cynique dénonce la folie des hommes qui, oubliant la mort, s’attachent passionnément à des choses, le luxe et le pouvoir, qu’ils seront obligés d’abandonner inexorablement. C’est pourquoi il appelle les hommes à rejeter les désirs superflus, les conventions sociales, la civilisation artificielle, qui sont pour eux une source de troubles, de soucis, de souffrances et il les invite à revenir à une vie simple et purement naturelle."



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