"Le Verbe nu" – Armel Guerne


"Et son verbe à l'image du glaive de l'Archange, son verbe sera nu et net comme une épée..."


Pour ceux que Guerne intrigue, une note sur ce traducteur exceptionnel, également poète du Verbe et du silence, est disponible sur anthologia.




"Le Verbe nu"

in Le Verbe nu, méditations pour la fin des temps

Armel Guerne

Texte conçu comme préface pour une anthologie de poèmes contemporains parue en Allemagne. Première publication : 1er juillet 1952.



Ah ! il faudra qu'un jour,

Dieu qui a fait la langue de l'homme

venge terriblement cette outragée.

Léon Bloy



Qu'est-ce que la poésie, en vérité ? Question infiniment trop posée, exposée, débattue, proposée, reposée — et par ceux-là souvent qui se disent poètes — dans un siècle qui, pourtant, reconnaîtrait instantanément le flottement de ses eaux basses si seulement on savait y aimer encore (l'un dans le feu d'amour, l'autre aux feux de l'intelligence et le troisième en feu spirituel) ces trois ultimes soleils oraculaires de minuit qui viennent à peine de resplendir, d'éclater dans le ciel incendié de notre langue éclaboussée de gloire et portée une dernière fois au comble de son génie. De Nerval, Baudelaire et Rimbaud auraient-ils donc vécu en vain, qu'on n'ait point même appris, aussitôt après eux, à se taire du moins à hauteur d'homme ?

Car dans le grouillement et la cohue des réponses données, multipliées complaisamment, refaites indéfiniment, un peu plus bas toujours, et fourmillant de plus en plus à ras de terre, voici que se lève et s'avance, rassurée dans sa foule, avec ses étendards de vanité et ses cris inutiles claquant au vent, l'inexpiable théorie des mirlitons contemporains, cette fatale tourbe affreusement livide et follement bavarde. Comme si la poésie n'était jamais que la somme assortie des poèmes. Comme si la poésie existait où on la regarde, et non pas là où on la voit : dans le coeur. Fâcheux Homères du minuscule ou Orphées enchantés de la distraction, ravis de la petitesse et du nombre de l'entreprise, voici les chantres du moi ! moi ! moi ! à peine chatouillés par une vague inquiétude de coton et trouvant dans la chose indéfinissable un alibi de mauvais aloi pour leurs êtres qui ne sont pas. Jamais sans doute on n'aura vu tant de poètes, et qui publient ! Hélas, et pour dire quoi ? Comment ? A qui, si ce n'est à eux-mêmes (mais le savent-ils seulement ?) serrés dans ce carcan d'orgueil, suppliciant comme à plaisir leur âme effroyablement malheureuse ? Qui écrivent parce qu'ils ne peuvent pas, ne veulent pas, n'osent pas vivre...

Non ! la Poésie ne saurait leur servir d'excuse : cette colombe du Paradis qui ne se pose, rarement, que sur la branche la plus nue et la plus vertigineusement élevée de l'arbre humain, — sous un ciel tout à coup infiniment pur, où les lourds sacrifices de la terre, soudain, ont fait naître un sourire... Un curieux assemblage de mots, un quelconque bonheur de paroles, que nous importe ? si ces fleurs n'ont pas de racines, et [sont] plongées comme une main torturante dans une vie écartelée, démesurée et déjà presque surnaturellement exemplaire.

Il est vrai qu'entre leurs mains à eux, leurs mains lâches et pâles, notre magnificente langue française, depuis cinquante années, s'est affreusement affaissée ; il est vrai que le monde, depuis cent cinquante ans, se précipite horriblement dans les mensonges et que l'abîme où il gît maintenant est si creux et si noir que rien n'y saurait bouger, en effet, sans éveiller partout de nouveaux monstres de la ténèbre, hier encore enchaînés. Il est vrai que le goût d'un ciel n'est pas le goût du ciel pour les encavernés que nous sommes : rien que pour parvenir à hauteur d'horizon, le génie qu'il nous faut, l'exceptionnel génie commandé par les temps exceptionnels où nous voici, devra toucher déjà les hauteurs altissimes... et sa voix cependant ne commence que là. Imaginer dans quels manteaux de solitude et sous quels gouffres gémissants de pur silence (et sur eux tous les bruits du monde immensément mobilisés) ce salutaire nous demeure caché, ce n'est pas difficile ; mais il est impossible, assurément, à ce que nous sommes de chair désormais, d'imaginer de quelle quantité de douleur, de quelle énormité de souffrance il sera l'enfant. Car si les souffrances nous sont imposées, comme des mains, pour la guérison, combien lui en faudra-t-il assumer, que nous avons laissées derrière nous sur le chemin ? Jamais le prix, le juste prix du rachat ; jamais le prix de la rançon n'aura été si élevé. Et jamais non plus la certitude aussi grande qu'une oeuvre, à ce besoin, répond.

Voilà pourquoi on a le droit d'être difficile à l'égard de tous ceux qui, si imprudemment, se proposent ; voilà pourquoi on doit leur demander compte, et de l'usage effrayant qu'ils ont fait de la parole, de la sainte parole, mystère des mystères où est entreposé pour tous le secret du salut.

Car il n'y a pas de mensonge : il n'y a que des mensonges ; il n'y a pas de vérités : il n'y a que de la vérité. A conquérir. Toujours. Et notre langue extraordinairement méconnue ou négligée par tous, notre langue est la seule, semble-t-il, qui ait été si visiblement préparée par quelques-uns afin que puisse un jour s'y accomplir l'incroyable miracle.

Que la poésie la plus sublime ne soit vraiment, en définitive, que l'apprentissage du silence, la leçon tant de fois répétée et toujours ignorée, la terrible leçon suppliante ou hautaine, une fois, en sera entendue quand le dernier poème, posé comme une couronne sur la colonne millénaire du silence de l'humanité, une dernière fois s'ouvrira sur le silence dernier.

Et son verbe à l'image du glaive de l'Archange, son verbe sera nu et net comme une épée, à celui qui viendra et prendra la Parole, le dernier, affirmant une fois de plus devant les générations ployées sous l'épouvante que le verbe de l'homme se souvient néanmoins, parfois encore, de l'origine prodigieuse, et qu'il est l'héritier miraculé au monde des images, du Verbe formidable qui créa la terre et les cieux.