Jules Barbey d’Aurevilly, par Paul Bourget


Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889)

(par Nadar)



Extrait de :

Paul Bourget

Etudes et portraits

(1905)




Jules Barbey d’Aurevilly


(...)


M. d'Aurevilly ferme ses lettres d'un cachet sur lequel il a fait graver une devise, à la fois résignée et superbe, fière et vaincue : Too late ! Trop tard ! Il prétend, lui, le courageux écrivain et qui n'a guère fait d'aveux plaintifs devant les autres, que ces deux mots contiennent l'histoire secrète de sa vie, et que tout lui est arrivé trop tard de ce qui, venu plus tôt, lui aurait comblé le coeur si le coeur peut être comblé.


Trop tard ! Cette devise est-elle vraie des événements de cette vie ? Il est malaisé d'en juger; car M. d'Aurevilly, au rebours de la plupart de ses contemporains et des plus illustres, n'a pas dévoilé dans des Mémoires ou des Confidences le roman de ses bonheurs ou de ses mélancolies, et un mystère demeure sur sa lointaine jeunesse, sur la période surtout de cette jeunesse dont il ne reste aucune trace littéraire. Mais ce qui domine les faits matériels de notre vie, ce qui les crée même, en un certain sens, car de ces faits rien n'existe pour nous que leur retentissement dans notre âme, c'est notre personne; et la devise du cachet de M. d'Aurevilly apparaît comme évidemment exacte pour qui connaît la personne qu'il est aujourd'hui, qu'il a dû être à vingt ans. Il offre un rare exemple, et d'un intérêt singulier pour le psychologue, de facultés qui n'ont rencontré ni leur milieu ni leur époque. Il a eu, dès son adolescence où il vit Brummel, et il a conservé dans son âge mûr où il connut d'Orsay, le goût passionné de l'aristocratie. Le dandysme, dont il a donné une piquante théorie, ne fut pas chez lui affaire d'attitude. Il en aima la rareté, le quant à soi, l'impertinente solitude, car, être rare, ne pas se mêler à la foule, c'est de la quintessence d'aristocratie.


(...)


Il faut bien apercevoir le caractère étrange de cette destinée pour juger l'oeuvre écrite de M. d'Aurevilly du point de vue exact, et pour en pénétrer la secrète logique. Il y a une question à se poser devant chaque existence consacrée aux lettres : quelle sorte de volupté l'écrivain leur a-t-il demandée, à ces lettres complaisantes ? Car elles se prêtent à toutes les fantaisies, et pourvu qu on les aime de tout son coeur, elles consentent qu'on les aime de beaucoup de façons diverses. Quelques auteurs exigent d'elles une gloire immédiate. Ils veulent exprimer leur époque et devenir comme Latouche le disait de Mme Sand, un écho qui "double la voix de la foule". C'est une conception qui convient à des âmes communicatives, faciles et chaudes, et il y a des règles d'esthétique qui lui correspondent. S'il veut réaliser cette ambition d'être l'orateur et le héraut acclamé de son temps, l'écrivain doit avoir un style de transparence et de bonne humeur. Une certaine largeur d'humanité, l'acceptation des formes à la mode, même des préjugés reçus, sont aussi nécessaires. Cet écrivain là comprend et pratique avec naïveté la formule ironique du moraliste : « C'est une grande folie que d'être sage tout seul. » On peut, quoi qu'il en semble aux apôtres de l'art dédaigneux, penser ainsi et composer des chefs-d'oeuvre. La preuve en est dans Molière et dans George Sand elle-même.


Il est une autre race d'hommes de lettres, dont Flaubert fut, de nos jours, le type achevé, qui reporte sur les initiés seuls le culte pieux que les premiers accordent à la foule. Ceux-ci sont des hommes d'étude et de raffinement. Ils s'emprisonnent dans l'ombre d'une école. Ils évitent la brutale lumière, ils ne travaillent qu'avec la sensation des yeux aigus des juges fixés sur eux. Quels juges? Leurs confrères vraiment avertis des plus délicats secrets de la composition, les connaisseurs scrupuleux qui sont capables d'apprécier la valeur d'une syllabe mise à sa place et les insuffisances d'une métaphore manquée. Cette préoccupation, qualifiée de byzantine par les malveillants, aboutit volontiers à une littérature hiératique et sibylline, dans laquelle la science accomplie des procédés techniques s'accompagne d'un mépris transcendantal pour la simple émotion et l'éloquence spontanée du coeur. Les innombrables épigrammes dirigées contre ce byzantinisme n'empêcheront pas la Tentation de saint Antoine d'être un livre supérieur.


Il est enfin un troisième groupe d'artistes pour lesquels écrire est une façon de vivre, rien de plus. Ceux-là n'ont d'autre but que d'aviver avec leurs propres phrases la plaie intérieure de leur sensibilité. La réalité leur est douloureuse. Elle les opprime, elle les blesse. Leur âme ne rencontre pas dans le cercle de circonstances où cette réalité l'emprisonne, de quoi satisfaire son appétit d'émotions grandioses et intenses. Ils demandent aux mots et à la sorcellerie de l'art ce que les Orientaux obtiennent par le haschisch, ce que l'Anglais Quincey se procurait en appuyant sur ses lèvres sa fiole noire de laudanum, un autre songe des jours et une nouvelle destinée. C'est leur vengeance à la fois et leur affranchissement que la littérature leur vengeance, car ils attestent ainsi que le sort fut injuste pour eux et qu'ils ont été, comme a dit magnifiquement un ancien, a humiliés par la vie. –leur affranchissement, car ils conquièrent ainsi une excitation qui efface en la dépassant l'empreinte de la haïssable réalité. A ce groupe d'écrivains par désir passionné d'être ailleurs appartenait ce même Byron, qu'il faut nommer sans cesse lorsqu'on parle de M. d'Aurevilly, et qui composa la Fiancée d'Aby dos en quelques nuits, afin de chasser des fantômes qui sont toujours revenus.


A ce même groupe, ce furieux duc de Saint-Simon, qu'il faut nommer aussi de nouveau. Rentré de la cour et le fiel crevé, il couvrait de sa large écriture les énormes feuilles de papier de ses Mémoires, pour devenir, de par la magie de sa propre prose et: pendant ces heures de travail, l'homme d'Etat qu'il ne pouvait être qu'alors. Il jugeait ministres,et ambassadeurs. Il disait les causes profondes de l'avilissement public. Il prévoyait les inévitables catastrophes. Il découvrait la gangrène des infamies, et démaillotait de leurs langes blasonnés les âmes pourries des courtisans. Puis, cette plume réparatrice une fois posée, cet encrier vengeur une fois fermé, il fallait reprendre le collier de médiocrité, subir la superbe de Louis XIV, l'insolence des bâtards, la lâcheté du régent, l'infamie de Dubois, et faire politesse à la honte !


Au même groupe appartient M. d'Aurevilly. Comme à Byron, comme à Saint-Simon, la littérature lui aura été la fée libératrice et qui console de tout. Les contradictions dont il a souffert se sont résolues, les avortements de son destin se sont réparés, les crève-coeur de ses désespoirs se sont soulagés lorsqu'il a écrit. Ce beau vers de son mince recueil de poésie, L'Esprit, l'aigle vengeur qui plane sur la vie, pourrait servir d'épigraphe à ses moindres volumes comme à ses plus importants, comme à ses lettres familières comme aux Memoranda composés au jour la journée. Qu'importe que le lecteur s'épouvante de ces orgies d'images, de ces violences d'invention, de ces audaces de style, puisque l'auteur a du moins atteint son but, puisqu'il a été Lui-Même, avec la pleine expansion de tout l'intime de sa personne, durant les trop courtes heures qu'il a dépensées à écrire ces pages ?


C'est à cause de cela qu'il n'y a rien de moins factice que de tels livres, bien que la rêverie en soit très intense, la rhétorique très violente, et l'impression si souvent étrange. Quand cet homme vous raconte le détail des excessives passions de Ryno de Marigny (Une Vieille Maîtresse), ou qu'il évoque devant vos yeux la face cicatrisée du gigantesque abbé de la Croix-Jugan (l'Ensorcelée), croyez qu'il ne se propose pas de vous étonner par l'inattendu de sa fantaisie. Vous êtes parfaitement absent de sa pensée, vous, le lecteur futur du roman, à l'heure de nuit où, fenêtres closes, bougies allumées, cet alchimiste élabore son grand oeuvre, qui vous intéressera ou non, peu lui soucie.


Vraisemblablement, il a débattu quelque affaire dans la journée, où sa noblesse native s'est irritée; il a lu des articles qui l'ont excédé, entendu des paroles qui l'ont écoeuré, aperçu des visages qui l'ont dégoûté, deviné des sentiments qui l'ont indigné. Ces basses misères de la quotidienne expérience s'évanouissent, et, le Sésame, ouvre-toi ! de l'imagination à peine prononcé, voici que la caverne magique dévoile ses enchantements. Le romancier voit Marigny, il voit Vellini la Malagaise, il voit Jéhoël de la Croix-Jugan. Est-il encore un univers de sensations vulgaires et de médiocres destinées ? Il n'en sait plus rien, absorbé qu'il est dans ses personnages. Oui, ses personnages, au sens littéral du terme; car il les a projetés hors de son cerveau, comme le Jupiter de la Fable la guerrière Minerve, engendrés et nourris de la plus pure substance de son être. Il a imaginé, comme les croyants prient, comme les amants se plaignent, par un impérieux besoin de sfogarsi, pour employer une tournure italienne chère à Beyle.


Pareillement, si chaque phrase de ces tragiques récits est chargée jusqu'à la gueule, comme un tromblon de giaour, avec les mots les plus énergiques du dictionnaire; si l'expression est ici portée à son extrême degré de vigueur, ne croyez pas que ce soit un artifice d'industrieux ouvrier de prose. L'auteur n'a point fait besogne de rhétorique. Cette furie du langage est, à sa manière, une furie d'action. Pour cet écrivain, comme pour tous ceux qui ont un style, les mots existent d'une existence de créatures. Ils vivent, ils palpitent, ils sont nobles, ils sont roturiers. Il en est de sublimes, il en est d'infâmes. Ils ont une physionomie, une physiologie, une psychologie. Dans le raccourci de leurs syllabes que ne tient-il pas d'humanité! En un certain sens, écrire est une incarnation, et l'esprit d'un grand prosateur habite ses phrases, comme le Dieu de Spinoza habite le monde, à la fois présent dans l'ensemble et présent dans chaque parcelle. Voilà pourquoi le romancier à Une Vieille Maîtresse et des Diaboliques s'est fabriqué une prose à la fois violente et parée, aristocratique et militaire, comme il aurait souhaité que fût sa propre vie. Que dis-je ? Il ne s'est pas fait cette prose, il a seulement noté la parole intérieure qu'il se prononce à lui-même dans la solitude de sa chambre de travail, et la parole improvisée qu'il jette au hasard des confidences de conversation.


J'ai bien souvent remarqué au cours de mes entretiens avec lui, un des plus vifs plaisirs d'intelligence que j'aie goûtés, cette surprenante identité de sa phrase écrite et de sa phrase causée. Il me contait des anecdotes de Valognes ou de Paris avec cette même puissance d'évocation verbale, avec la même surcharge de couleurs qui s'observe dans ses romans. Il s'en allait tout entier dans ses mots. Ils devenaient lui, et lui devenait eux. Je comprenais plus clairement alors ce que la littérature a été pour cet homme dépaysé, et quel alibi sa mélancolie a demandé à son imagination. De là dérive, entre autres conséquences, cette force de dédain pour l'opinion qui lui a permis de ne jamais abdiquer devant le goût du public. Il admire beaucoup ce titre d'un poème de Lamartine le Génie dans l'obscurité. Cette admiration est de bonne foi, et je ne serais pas étonné qu'aimant les Lettres de l'amour que j'ai dit, non seulement les insouciances de la renommée à son endroit l'aient trouvé indifférent, mais encore qu'il s'en soit réjoui, aux heures d'entière sincérité."




Source :

Bourget - Etudes et portraits (1905)
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