• Irène de Palacio

Ionesco et la nostalgie de vivre

Mis à jour : févr. 18


Eugène Ionesco, Journal en miettes

1967

« Pour certains il est si facile de vivre, ils n’ont qu’à se laisser aller. Ils glissent. Moi je dois toujours escalader des montagnes que d’ailleurs je n’escalade pas. »

Eugène Ionesco © Tous droits réservés



On croit connaître Ionesco. On sait qu'il est roumain, qu'il a écrit des pièces de théâtre un peu farfelues, qu'il était un des grands amis de Cioran... Et on pense souvent, à tort, que son talent ne s'exprime que dans son célèbre "théâtre de l'absurde", terme qu'il n'aimera d'ailleurs jamais beaucoup, mais pour lequel il est considéré comme le roi du genre. Dans le Journal en miettes, sorte de journal intime non daté dans lequel il consigne ses souvenirs, ses réflexions diverses et ses opinions littéraires, l'on découvre un autre homme : plus torturé, plus sombre, extralucide sur le monde qui l'entoure et sur sa condition de mortel, volontiers pessimiste... Ionesco confie ses angoisses et ses préoccupations, laisse s'exprimer ses questionnements incessants, parle de ses rêves et tente d'en comprendre les significations. Il se dévoile tel qu'il semble être fondamentalement à travers les pages ; pétri de doutes, anxieux, névrosé, tourmenté par l'idée de la mort qui ne le quittera jamais.

Dans son unique roman Le Solitaire (1973), il fait parler son personnage principal, usé par la vie, dans des pages lucides et mordantes, dans lesquelles on peut lire par exemple :

"Aimer les gens, cela me semblait plus ardu. Ne pas les détester, d'accord. Mais les aimer, ces créatures qui bougent, qui parlent, qui s'agitent, qui font du bruit, qui exigent, qui désirent, qui crèvent ? C'était plutôt comique."

C'est cette facette de Ionesco qui nous intéresse ici. Peut-être parce qu'elle offre un éclairage intéressant sur la pensée d'un homme souvent réduite à ses oeuvres les plus célèbres. A la lueur de son pessimisme, notamment, le grotesque de celles-ci prend une tout autre dimension, plus subtile...



Eugène Ionesco, Journal en miettes

1967

"Je suis partagé entre l'amour de moi-même et l'amour de l'autre. C'est cela mon drame, c'est cela mon enfer. Incapable de renoncer à moi en faveur des autres, incapable de renoncer aux autres en ma faveur."


Journal en miettes (photo personnelle)



Eugène Ionesco, Journal en miettes

1967

"Je me suis senti mal à l’aise dans la vie, toute la vie, pas chez moi, entouré du malheur des autres autant que saturé du mien, avec la conscience que la vie est infernale, inadmissible."
"Les satisfactions que j'ai cherchées pour combler une vie, un vide, une nostalgie et que j'ai obtenues ont réussi parfois, mais si peu, à masquer le malaise existentiel."
"Je vis. Il fait chaud dans la chambre. Il y a la lumière. Je prends un livre. Quand j'ai trop peur, je me blottis dans l'instant. Nid précaire."
"Je souffre de vivre. Vouloir tant vivre, c'est une névrose ; je m'accroche à ma névrose, je m'y suis habitué, j'aime ma névrose. Je ne veux pas guérir. C'est de là que me vient cette peur bleue, cette panique dès la nuit."



"Le mot empêche le silence de parler", écrira-t-il dans son fameux journal. C'est là peut-être une forme de contradiction chez Ionesco. Après une quarantaine de pièces de théâtre, de nombreux essais, des nouvelles, un roman et même des contes pour enfants, il semble que le mot ait largement dominé la vie de l'auteur. Peut-être juste suffisamment pour l'amener à ses captivants questionnements introspectifs...