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Icare ou la folie des grandeurs (par Paul Diel)

Mis à jour : juin 14


Peter Paul Rubens - La Chute d'Icare, 1636




Extract from :

Paul Diel

Le symbolisme dans la mythologie grecque

(1952)




ICARE



"Pour débuter par un mythe — ne serait-ce que par un fragment mythique — dont la traduction ne rencontre pas trop de difficulté, l’histoire d’Icare se propose au choix.


Sur la demande de Minos, roi de Crète, Dédale, père d’Icare, a construit le Labyrinthe pour y enfermer un monstre, le Minotaure. Dans cet épisode, des éléments historiques et mythiques s’entremêlent. On montre encore de nos jours en Crète un édifice, appelé « le labyrinthe ». Minos et Dédale semblent être des personnages historiques, l’un resté légendaire pour sa sagesse, l’autre pour son ingéniosité et sa ruse. Par contre, le Minotaure, mi-homme mi-taureau, est un être fabuleux. Il doit avoir une signification symbolique, ce qui confère un sens voilé à tout l’épisode, aussi bien au Labyrinthe qu’aux personnages historiques : Minos, Dédale, Icare. Seule la signification symbolique, greffée sur les faits historiques, les a préservés de l’oubli, dont sont frappés tant d’autres faits historiques de ces temps reculés. D’après le récit fabuleux, Minos avait enfermé Dédale dans le Labyrinthe pour le punir de sa trahison. Dédale avait, en effet, conspiré contre Minos en aidant Poséidon, divinité régnante, à séduire la femme de Minos, Pasiphaé. C’est de cette union que naquit le monstre Minotaure.

L’histoire de Minos et du Minotaure ainsi résumée contient trop de faits illogiques et de personnages irréels pour qu’il soit possible de tenter son déchiffrement dès maintenant. L’explication de la signification sous-jacente sera ultérieurement donnée par la traduction du mythe de Thésée. L’histoire de la fuite de Dédale et d’Icare n’est dans le mythe de Minos qu’un épisode, mais il contient des symboles (c’est-à-dire, des expressions en apparence absurdes, ou du moins illogiques), dont la signification psychologique est relativement facile à comprendre. Le mythe raconte que Dédale, homme ingénieux, voulant s’enfuir du Labyrinthe, construisit pour lui et son fils des ailes. Mais ces ailes sont de cire. Voilà de nouveau un fait irréel et illogique. Personne ne croira qu’on puisse voler à l’aide d’ailes de cire, artificiellement attachées aux épaules. C’est donc également un fait mythique, un symbole. Que signifie-t-il ?


Si les ailes construites par Dédale ont la valeur d’un symbole, Dédale, le constructeur, doit avoir lui-même une signification symbolique. D’après le principe de cette traduction, la signification cachée de chaque symbole doit avoir un rapport avec une fonction psychique, et Dédale, l’homme ingénieux, ne peut figurer que l’intellect. Dédale serait-il donc un symbole de l’intellect ? Certains prétendent que l’intellect en dépit de toute son ingéniosité ne saurait construire que des « ailes artificielles » ; que la technique entière n’est qu’un obstacle pour atteindre les régions élevées de la vie. Une telle condamnation sommaire de l’intellect reste une opinion individuelle et contestable, inapte à servir à l’explication d’un mythe. Elle contient pourtant un trait à retenir, qui vise une forme dépravée de l’intellect : le mésusage des inventions techniques. Il faudrait donc examiner si les mythes savent faire la distinction entre une forme perverse et une forme saine de l’intellect.


La divinité qui symbolise dans le mythe grec l’intellect est Hermès (du moins parmi les divinités olympiennes, car il existe d’autres divinités qui figurent l’intellect, tel Héphaistos : dieu du feu et du travail ingénieux). Hermès est l’intellect au service de l'esprit symbolisé par Zeus. Hermès est le messager de Zeus, tout comme l’intellect est l’intermédiaire entre l’esprit de l’homme et son affectivité. Hermès a pour attribut symbolique les sandales ailées, qui signifient la force d’élévation. C’est une variante du symbole central du mythe de Dédale.


Mais il convient de souligner que l’intellect demeure, comparé à l’esprit, un moyen partiel et imparfait d’élévation. Bien qu’Hermès, divinité olympienne, symbolise l'intellect sous sa forme saine, proche de l’esprit, il n’empêche que dans la signification d’Hermès se retrouve l’allusion à une forme de l’intellect peu élevée et purement utilitaire : Hermès est la divinité qui préside au commerce. Mais, de plus, dans cette figuration olympienne de l’intellect se trouvent unies toutes les transformations possibles de cette fonction lucide, et Hermès possède même la signification de l’intellect perverti : il est le protecteur des voleurs. Le mythe sait donc très bien discerner la forme perverse de l’intellect, tout en condensant souvent les deux formes en un seul symbole.


Dédale, constructeur des ailes artificielles qui ne portent guère, doit être plutôt une configuration de l’intellect pervers, encore que, sous certains aspects, il puisse signifier également l’intellect sain. Dédale n’est pas seulement l’inventeur des ailes de cire, il est aussi le constructeur de sa propre prison, le Labyrinthe. Autant que Dédale, son œuvre doit avoir une signification cachée, et quel sens caché pourrait convenir au Labyrinthe dans lequel l’homme enfermé erre sans espoir d’issue, si ce n'est celui du subconscient ? Dédale, constructeur du Labyrinthe, symboliserait donc l’intellect perverti, la pensée affectivement aveuglée, qui, perdant sa qualité lucide, devient imagination exaltée et s’emprisonne dans sa propre construction, le subconscient. Si le Labyrinthe est symbole du subconscient, il s’ensuit que Dédale et son fils s’efforcent d’échapper au pervertissement dont Dédale lui-même fut l’inspirateur (le constructeur). L’intellect, cherchant à s’affranchir de l’entreprise du pervertissement, s’efforce de retrouver sa forme saine, mais le moyen insuffisant qu'il emploie (les ailes de cire) laisse prévoir qu’il échouera dans sa tentative.


Le mythe exprime — on dirait, le plus clairement possible — ces deux significations : le désir exalté d’élévation et l’insuffisance des moyens employés. Mais, de plus, tout en invitant son fils à se servir de l’invention insuffisante que sont les ailes de cire, Dédale lui donne un conseil des plus sensés qui concerne les deux dangers à éviter. Il conjure Icare de ne pas rester trop à ras de terre, mais aussi et surtout d’éviter une ascension trop audacieuse, l’approche imprudente du soleil. Ce n’est pas seulement un conseil intellectuellement sensé, c’est bien plus : une première indication de l’idéal grec, l’idéal du juste milieu, l’idéal de la mesure, preuve éclatante que tout le mythe, selon son sens caché, doit parler en effet des fonctions psychiques qui permettent d’approcher la réalisation de l’idéal ou qui menacent de s’en éloigner.


En remplaçant le soleil par son sens symbolique, l’esprit, il apparaît que Dédale met son fils en garde contre le danger auquel il s’exposerait, s’il nourrissait le désir démesuré de fuir les régions perverses (Labyrinthe) dans l’espoir vain de pouvoir atteindre la région sublime par le seul moyen trop insuffisant de l’intellect (les ailes de cire). La vigueur d’élévation supérieure à celle de l’intellect, l’élan capable d’atteindre les régions sublimes, est symbolisé dans le mythe par de vraies ailes, naturellement attachées au corps, figurant un besoin vital, une force d’ascension qui émane d’une manière toute naturelle et saine de l’organisation psychique. Les vraies ailes symbolisent donc l’imagination sublime telles les ailes des esprits purs, des anges, les ailes de Pégase, le cheval des muses, symbole clair de l’inspiration sublime, de l’imagination créatrice.


L’imagination perverse, par contre, est souvent symbolisée par des ailes d’animaux nocturnes. C’est ainsi que, par exemple, le diable, l’ange déchu, personnification chrétienne de l’imagination perverse, porte, dans certaines représentations, des ailes de chauve-souris. Les ailes artificielles symbolisent donc le contraire de l’imagination sublime, l’imagination perverse, le vol trop à ras de terre, la séduction diabolique propre aux désirs exaltés qui tournent en rêverie. Icare, figurant l’intellect non pas sous son aspect astucieux comme Dédale, mais sous un aspect vaniteusement aveuglé, n’écoutera pas le conseil de son père. Psychologiquement parlant : de l’intellect prévoyant et prudent naît l’aveuglenent vaniteux, lorsque la lucidité ingénieuse, trahissant l’esprit, n’est appliquée que d'une manière utili- taire et astucieuse. Le mythe l’exprime par le rapport de père à fils, qui est un symbolisme typique : il figure une « filiation », c’est-à-dire une liaison génitrice entre les qualités ou des défauts de l’âme. L’intellect (le père) donne naissance, au fur et à mesure de son pervertissement, à l’imagination exaltée (le fils) trop aveuglée pour mettre à profit les conseils sensés.


Icare, fils de Dédale, de l’intellect ingénieux, espère que ses ailes le porteront vers le soleil. Le soleil étant symbole de l’esprit, l’envol vers le soleil symbolise la spiritualisation ; mais le vol à l’aide d’ailes de cire ne peut signifier que la forme insensée de la spiritualisation : l’exaltation vaniteuse. Se fiant vaniteusement à ses ailes qui ne sont qu’artifice, l’intellect devenu imagination perverse n’écoute plus aucun conseil prudent, ne connaît plus de mesure; il veut être l’esprit, il se propose d’atteindre le soleil. C’est le stade final et décisif de la révolte de l’intellect contre l’esprit. Mais l’élan exalté, l’imagination perverse, la vanité, les ailes de cire, ne portent guère. Plus Icare s’approche du soleil, de la vie de l’esprit, plus ses ailes artificielles le trahissent. C’est l’esprit qui inflige le châtiment ; c’est le soleil qui fait fondre les ailes artificielles. Icare s’abat et tombe dans la mer.


La mer est symbole de la vie : naviguer sur la mer, c’est « voyager » à travers la vie. La surface infinie de la mer symbolise la vie avec ses aventures et ses dangers, tandis que les profondeurs sous-marines, peuplées de monstres mythiques, deviennent symbole du subconscient. Souvent, les héros errent sur la mer de la vie, voyage qui symbolise leurs combats essentiels, leurs conflits intérieurs, leurs efforts vers l’esprit. Ils sont secourus parles divinités de l’Olympe et poursuivis par Poséidon qui voudrait les faire sombrer, les attirer vers les profondeurs (subconscient).


Tout comme Zeus tient l’éclair, symbole de l’éclaircissement spirituel, mais qui peut devenir la foudre, symbole du châtiment spirituel, Poséidon, frère-ennemi de Zeus, figurant l’esprit sous une forme négative, tient le trident qui est également attribut du diable. Poséidon est donc une figure mythique d’une signification apparentée à celle de Satan prince du Mal, principe du Mal (du pervertissement) dans le mythe chrétien, signifiant aussi bien la séduction que le châtiment qui sont inéluctablement inhérents au pervertissement.


La fable rapporte que, en guise de châtiment, Icare devient — pour ainsi dire — la proie de Poséidon. Ayant voulu atteindre, par des moyens insuffisants, le soleil, l’esprit, les régions sublimes, Icare se noie, englouti par les régions sous-marines. Il périt définitivement en se noyant dans le subconscient dont, avant sa tentative trop téméraire de fuite, il fut déjà le prisonnier (Labyrinthe). Icare, symbole de l'intellect devenu insensé, symbole de l’imagination perverse, est une personnification mythique de la déformation du psychisme caractérisée par l'exaltation sentimentale et vaniteuse envers l’esprit. Icare représente le nerveux et son sort. La tentative insensée d’Icare est restée proverbiale pour la nervosité à son plus haut degré, pour une forme de maladie de l’esprit : la folie des grandeurs, la mégalomanie.


Ce n’est pas dans les mythes seulement que le vol exprime l’envie de s’élever au-dessus de la vie matérielle et terrestre. Expression du désir de sublimation, le vol est fréquent dans le rêve nocturne. Puisque la spiritualisation-sublimation est le phénomène essentiel de la vie psychique, il n’est pas étonnant que le rêve d’envol soit typique. Mais c’est sur- tout un rêve de nerveux dont la maladie consiste précisément à vouloir et ne pas pouvoir spiritualiser. Symboliquement : à ne pas pouvoir voler. Moins il spiritualise en réalité, plus il s’impose de le faire en imagination. Il aime s’imaginer être doué d’une capacité exceptionnelle de spiritualisation. Cette imagination, parce qu’elle n’apporte aucune satisfaction réelle, poursuit le nerveux jusque dans le sommeil et s’exprime subconsciemment, symboliquement : il rêve qu’il vole.


Ce vol rêvé est l’expression de la vanité : le nerveux satisfait par l’envol symbolise son désir réel, mais exalté, de se surpasser lui-même ; n’ayant — en raison de son incertitude intérieure — aucune autre mesure de ce dépassement que la comparaison avec autrui, voler en rêve exprime le désir vaniteux de surpasser autrui, tous les autres. Cependant, tout désir exalté se transforme facilement en angoisse, la vanité en culpabilité, d’où vient que, dans le rêve, le vol est fréquemment compliqué d’obstacles infranchissables, juste expression de ce qui se passe dans la psyché du nerveux. Le désir d’élévation et sa satisfaction rêvée se transforment en angoisse de tomber et même en rêve de chute (expression symbolique de la réalité vécue, des échecs réels, conséquence inéluctable d’une fausse attitude envers la vie réelle). Le rêve de vol se transforme en cauchemar.


(...)"


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