Giacomo Leopardi: Les Souffrances d’un penseur italien






Extraits de:


Les Souffrances d’un penseur italien


Leopardi et sa correspondance


par Charles de Mazade




Né le 29 juin 1798, mort à Naples le 14 juin 1837, flétri dans son corps, arrivant à peine à être un homme après avoir été à peine un enfant, ne vivant que par l’esprit, violenté dans tous ses instincts, Leopardi, dès les premiers jours de sa jeunesse, ne songe plus qu’à attendre sa dernière heure, l’accusant d’être trop lente à venir, l’invoquant sans cesse comme l’heure de la délivrance. Pendant vingt-cinq ans, il ne vit pas autrement qu’en disputant un souffle vacillant et en répétant sous toutes les formes le mot d’un des personnages de ses dialogues :

« Je suis mûr pour la mort ! »

(...)


Leopardi s’enveloppait dans une sorte de stoïcisme qui plaisait à son âme fière, et qui n’était peut-être après tout qu’une noble pudeur, comme un refus de laisser pénétrer le vulgaire dans l’intimité de ses souffrances. Ce qu’il ne voulait pas qu’on sût ou ce qu’il voulait du moins laisser sous le voile de la forme poétique et philosophique, ses lettres le disent après lui avec une ingénuité austère. (...) Le mal de Leopardi est le mal du temps certainement, c’est le mal du temps arrivé par un prodige d’électricité morale jusqu’à un lieu perdu de la Marche d’Ancône, jusqu’à l’âme d’un enfant inconnu ; mais comment se développe-t-il ?


Il vient d’une jeunesse fatalement comprimée et altérée dans sa source. Cette jeunesse de Leopardi fut un vrai duel contre des obstacles qui n’eussent été rien pour d’autres peut-être, qui étaient tout pour lui, parce qu’il les ressentait violemment, parce qu’il s’épuisait à les vaincre et ne réussissait qu’à les aggraver. (...) Leopardi avait le malheur de vivre dans un monde où ses instincts d’enfant supérieur étaient peu compris, où tout était piqûre pour lui, et où, lorsqu’on le voyait s’enfermer dans la bibliothèque de son père, on le regardait en riant. Alors il s’irritait de se voir traité en enfant, de n’avoir pas même un compagnon de tous les jours à qui confier ses rêves : il se sentait étouffer dans cette atmosphère. (...)


L’air et l’espace, un horizon plus étendu, une atmosphère plus vivifiante, c’était là ce que demandait la nature élevée, délicate et ardente de Leopardi. Il s’agissait seulement pour lui de savoir comment se frayer une issue, quel moyen trouver, et ici commençait une lutte pleine de froissements intimes, où la sévérité paternelle était la complice involontaire de cette œuvre de compression morale.


Le père, le comte Monaldo Leopardi, n’était ni un cœur dur ni un esprit vulgaire et inculte ; il avait quelque littérature, il a même fait quelques ouvrages dans sa vie de gentilhomme de campagne. Il a illustré Recanati d’une histoire, sa bibliothèque était une des plus riches du pays ; mais c’était l’homme des vieilles opinions et des vieilles mœurs, naïvement imbu de son autorité de chef de famille, ingénument despote, n’ayant nulle idée du caractère de son fils et ne comprenant pas qu’on pût désirer autre chose que de vivre à Recanati, à moins d’être employé du gouvernement ou prélat.


Le comte Monaldo Leopardi fît sans y songer un grand mal en laissant peser sur cet enfant d’une timidité farouche, d’une ardeur contenue, un joug qui le tuait, en le retenant enchaîné sur son rocher, en lui refusant enfin les plus petites ressources matérielles pour aller se familiariser un peu avec la vie et prendre au moins l’air du monde. (...)


Il le dit à Brighenti :


« Vous n’avez pas une idée de mon père. Il ne veut pas m’entretenir hors d’ici, et il ne remuerait pas une paille pour me procurer un moyen de subsistance qui pût m’arracher à ce désespoir. Il serait plus facile de remuer une montagne que de l’amener à faire quelque chose pour moi… »

Leopardi cherche sans doute par lui-même, il essaie de s’affranchir, il voit luire un espoir, quelque petit moyen de vivre à Bologne ou à Milan ; puis aussitôt il retombe dans sa déception, voyant l’horizon se fermer de nouveau. Il ne manque jamais de respect à son père dans ses lettres les plus intimes : on sent pourtant percer l’amertume de ce jeune cœur froissé et agité d’un précoce instinct d’indépendance.


« Entre ne rien avoir et demander, finit-il par dire, mon choix est fait ; je ne demande rien. »

Avec une autre nature, cette lutte aurait été peut-être un stimulant et eût fécondé sa virilité. Pour Leopardi, il s’enfermait en lui-même, il se dévorait, il s’isolait dans l’étude, dans un travail étrange, incroyable, qui de sa dixième à sa vingtième année faisait de lui un helléniste des plus éminents, un esprit qui abordait tout, qui sondait tout, et qui par malheur aussi allait au bout de tout.

Ce fut là pour Leopardi la source d’une double et désastreuse altération dans son être moral et dans son être physique. Son premier malheur, c’est le développement prématuré de l’intelligence aux dépens de toutes les autres facultés. Qu’on imagine un jeune homme, un enfant, qui, par un travail obstiné aidé d’un puissant instinct de divination, sans avoir eu d’autre maître que lui-même après les premiers maîtres de son enfance, arrivait à pénétrer les secrets de l’antiquité hellénique au point de faire illusion aux érudits étonnés.


De son obscure solitude de Recanati, il envoyait à un journal de Milan un hymne à Neptune qu’il attribuait à Callimaque, et on crut un instant à cette innocente supercherie. À seize ans à peine, il traduisait et annotait la Vie de Plotin par Porphyre ; il recueillait et commentait les Fragments des pères grecs du second siècle, il écrivait un Essai sur les erreurs populaires des anciens. Que sais-je ? ce jeune critique de moins de dix-huit ans allait de Virgile à Hésiode, de Jules Africain à Horace.