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"Education", par Remy de Gourmont

Mis à jour : il y a 6 jours





Remy de Gourmont

Epilogues. Réflexions sur la vie




Education



1er novembre 1903



M. DELARUE. – C’est une belle chose que la géographie, je l’avoue ! Ainsi, tenez, j’ai passé toute une matinée sur les cartes d’un atlas historique, et cela m’a plus instruit que tous les livres. Avec un tel atlas, on n’apprend pas l’histoire, on la voit. Pourquoi ne renseigne-t-

on pas d’après cette méthode dans les collèges, les écoles ?


M. DESMAISONS. – Hein ?


M. DEL. – Ai-je émis une idée déraisonnable ?


M. DESM. – Tout à fait déraisonnable.


M. DEL. – Ah !


M. DESM. – C’est ainsi.


M. DEL. – Expliquez-vous.


M. DESM. – Mon ami, si l’on enseignait d’après des méthodes sensées, non seulement la géographie, mais tout le reste, le cycle des études secondaires serait complet en cinq ou six ans. Que deviendraient les professeurs, que deviendraient les parents, si les lycées ne renfermaient plus aucun enfant de plus de quatorze ans ? Vous voulez donc révolutionner à la fois la famille et l’Université ?


M. DEL. – Je ne comprends toujours pas.


M. DESM. – Croyez-vous, par hasard, que les programmes, les célèbres programmes, aient jamais été rédigés pour les enfants ?


M. DEL. – Cependant...


M. DESM. – Croyez-vous que ce soit pour leur bonheur que les enfants sont clos pendant huit ou dix ans dans les internats ?


M. DEL. – Cependant...


M. DESM. – Les familles n’ont guère qu’une idée : se débarrasser de leurs enfants le plus tôt et pour le plus longtemps possible. L’Université, profitant de ce bon vouloir, rédige un programme de huit, dix, douze ans. Elle en rédigerait de cinquante ans, si l’on si prêtait un peu. N’est-elle pas arrivée déjà à maintenir sur les bancs, oui, sur les bancs, jusque vers la trentaine, plus ou moins, les candidats aux plus hauts grades ? Les méthodes lentes, confuses, sont merveilleusement adaptées à un pareil système.

Avez-vous admiré, puisque vous parlez de géographie, qu’il y ait des géographies pour la huitième, la septième, la sixième et ainsi de suite jusqu’à ce que les écoliers, ayant décidément la barbe et les idées trop longues, on se décide à les lâcher par les brasseries ? Que de géographies ! J’en ai vu la collection. C’est admirable. La première année on apprend ce que c’est qu’une île, ce que c’est qu’un volcan. M. Foncin ne dévoile qu’à bon escient le Vésuve et il faut voir les précautions raffinées avec lesquelles il lâche successivement les cinq parties du monde ! Il est un âge pour apprendre l’existence de l’Amérique et un autre auquel, sans danger, on peut acquérir la notion de l’Asie. Songez qu’il existe des livres de géographie ainsi énoncés : L’Europe sans la France !


M. DEL. – Énorme !


M. DESM. – Pratique. M. Foncin sait bien ce qu’il fait, et tous les autres Foncins, car ils pullulent, cette méthode du découpage géographique étant à la fois aisée et lucrative. La France, c’est pour l’année suivante. On obtient alors la France sans l’Europe. Plus tard

on essaie de rassembler les morceaux du jeu de patience, on les recolle comme on peut. Notez que l’histoire s’enseigne à côté, de sorte qu’on obtient une géographie abstraite, vide de tout contenu historique ou stable, et une histoire qui ne se passe nulle part, qui évolue dans les espaces infinis.


M. DEL. – Ils n’ont pas l’esprit très synthétique.


M. DESM. – Non, pas beaucoup. Mais croyez qu’ils ne songent ni à l’analyse, ni à la synthèse. Ils suivent le programme, et le programme est ordonné pour satisfaire les familles. Elles le sont, dès que débarrassées de leur progéniture, elles savent aussi qu’on occupe

sa jeune activité à d’honorables et innocentes études.


M. DEL. – Vous n’exagérez pas un peu ?


M. DESM. – Je généralise voilà tout. Mais l’examen des exceptions empêche de résoudre les problèmes. Et c’est encore un problème que nous allons résoudre, n’est-ce pas ?


M. DEL. – Quel problème ?


M. DESM. – Celui de l’éducation.


M. DEL. – Oh ! non, je vous en prie.


M. DESM. – Il est pourtant fort à la mode.


M. DEL. – Cela m’est égal.


M. DESM. – Il est fondamental.


M. DEL. – Je n’en doute pas, mais...


M. DESM. – L’avenir de la patrie en dépend.


M. DEL. – Croyez-vous ?


M. DESM. – On le dit.


M. DEL. – Dans ce cas, je me résigne. Il ne sera pas dit que je me serai dérobé à l’étude...


M. DESM. – À la solution.


M. DEL. – À la solution d’un problème dont dépend l’avenir de la France.


M. DESM. – À la bonne heure.


M. DEL. – Commencez, cher ami.


M. DESM. – Après vous, cher ami.


M. DEL. – Hein !


M. DESM. – Quoi donc !


M. DEL. – C’est que je n’ai pas beaucoup d’idée sur la question.


M. DESM. – Moi, j’en ai une.


M. DEL. – Bravo ! Dites.


M. DESM. – Eh bien voilà. Le premier article de mon programme serait la suppression pure et simple de tous les livres élémentaires. Si j’avais un enfant à instruire et qu’il sût lire et, qu’il s’agisse par exemple de l’histoire de France, je le lancerais tout d’abord dans Michelet. Je ferais soigneusement abstraction de tous les manuels de première, deuxième, troisième années, de tous ces petits guide-âne dont les auteurs, pour se mettre à la portée des intelligences enfantines, font assaut de puérilité. Il se trouverait, à sa première rencontre, face à face avec un grand écrivain, un grand évocateur des civilisations, et je crois que mon élève garderait éternellement le souvenir de cette confrontation avec le génie. Quoi, j’ai à mes ordres, comme éducateurs, les éducateurs même de l’humanité, et j’irais choisir des régents de collèges aux idées étroites, au style humble, aux manières douteuses ?


M. DEL. – Mais votre enfant comprendrait-il Michelet ?


M. DESM. – Pourquoi pas ? Il comprend bien Jules Verne. Il comprend bien Walter Scott. J’ai lu, à huit ans, des Chroniques de l’histoire de France que je n’ai jamais relues, et j’en vois encore tous les personnages. Il y avait, il est vrai, des images. J’approuve les images,

j’en voudrais beaucoup, et des plus belles, des plus exactes.


M. DEL. – Il y a du vrai, dans ce que vous dites. Et puis, comprendre ! On apprend à comprendre.


M. DESM. – C’est peut-être même tout le bénéfice d’une bonne éducation.


M. DEL. – On ne retient bien que ce qu’on a appris à la fois difficilement et avec passion.


M. DESM. – C’est pourquoi il faudrait proscrire le livre élémentaire, le livre qui prépare d’avance toutes les bouchées. Il faut mordre à même le pain.


M. DEL. – Savez-vous que c’est une idée, cela, une vraie idée ?


M. DESM. – Je l’espère bien, et qu’elle n’en restera pas là.



* * *