Christopher Lasch : "Consommation et culture de masse"




Extrait de :

Christopher Lasch

Le moi assiégé

(1984)



Consommation et culture de masse



La justification la plus plausible du consumérisme et de la culture de masse moderne a toujours affirmé qu’ils proposent à tout un chacun un éventail de choix personnels jusque-là réservés aux seuls riches. « La société nouvelle est une société de masse, estimait Edward Shils, en ce sens que, précisément, la masse de la population s’est vue incorporée dans la société. » Pour la première fois, les masses émergèrent de leur « existence de toute éternité vieille et fruste » et eurent au moins la « possibilité de devenir des membres à part entière de leur société, de mener une existence humaine dotée d’un minimum de goût en matière de culture ». Herbert Gans ne dit pas autre chose lorsqu’il critique ceux qui proposent de se « débarrasser de la production en série et de la consommation de masse une génération à peine après qu’un grand nombre d’Américains des classes ouvrière et moyenne ont eu la chance d’accéder aux conforts, aux commodités et aux plaisirs jusqu’alors réservés aux riches et aux membres de la haute bourgeoisie ».


L’argument clé que Gans oppose aux critiques de la culture de masse est qu’ils ont eux-mêmes, intellectuels libérés des contraintes provinciales, effectué le périlleux voyage de la tradition vers la modernité, et qu’ils s’attendent désormais à ce que tout le monde partage leurs critères « de créativité et d’expression » ainsi que leur éthique « d’individualisme et de résolution individuelle de problèmes ». Il soutient, non sans condescendance, loin s’en faut, que « nombre d’Américains des classes ouvrière et même moyenne n’ont pas fini de s’émanciper des cultures parentales traditionnelles, et qu’ils en sont encore à apprendre à être des individus dotés de leurs propres besoins et valeurs ». Autrement dit, ils approchent tout juste des critères élevés fixés par l’élite éclairée ; quant aux mass-médias, si décriés, ils jouent selon Gans un rôle « progressiste » en détruisant la culture patriarcale, restrictive et « traditionnelle » dont les gens ordinaires viennent de commencer à se libérer.


Ainsi donc les mass-médias affranchissent-ils la ménagère issue de la classe moyenne des diktats parentaux, lui permettent de prendre ses propres décisions et d’agir suivant son jugement et ses goûts. « À la ménagère qui a décidé de décorer son intérieur à sa façon, plutôt que de faire comme ses parents et voisins ont toujours fait », les médias « fournissent non seulement une légitimation de sa soif d’expression individuelle, mais aussi une gamme de solutions empruntées à diverses cultures de goût à partir desquelles elle pourra commencer à développer ses propres goûts ». De plus, l’« avalanche d’articles sur la libération des femmes que l’on trouve dans la presse féminine populaire aide une femme encore profondément immergée dans une société dominée par les hommes à trouver des idées et des sentiments qui lui permettent de lancer sa lutte de libération ». À en croire cette vision du processus de « modernisation », c’est l’abondance même de choix auxquels les gens sont désormais exposés qui sous-tend le malaise de l’homme moderne. « Quand des alternatives complexes sont disponibles dans une société, analysent Fred Weinstein et Gerald Platt, il devient nécessaire à l’individu de mener sa vie sans se préoccuper des soutiens traditionnels - liens ethniques, familiaux ou de classe. » Le besoin d’effectuer des choix parmi un éventail croissant de possibilités donne lieu à de « persistants sentiments de mécontentement ».


Nous revoilà confrontés à une explication de la « crise d’identité » moderne qui, confondant identité et rôles sociaux, en vient à conclure, avec une bonne dose de suffisance, que des sentiments de mécontentement persistants sont le prix à payer pour la liberté. L’argument va plus loin : au lieu d’attribuer aux individus une identité ou un statut social prédéterminé, les arrangements sociaux modernes les laissent libres de choisir le mode de vie qui leur convient ; choix pouvant devenir déroutant, voire douloureux. Et pourtant, les mêmes commentateurs qui célèbrent la « modernisation » comme étant une abondance sans cesse croissante de choix personnels vident le choix de son sens en niant que son exercice aboutit à des conséquences d’une quelconque importance. Ils réduisent le choix à une affaire de style et de goût, comme l’indique leur préoccupation des « styles de vie ». Leur conception fade et inoffensive du pluralisme prétend que toutes les préférences, tous les « styles de vie », toutes les « cultures de goût », pour reprendre l’expression de Gans, sont d’une pertinence égale. Employant à mauvais escient la maxime de l’anthropologie culturelle selon laquelle chaque culture doit être jugée suivant ses propres critères, ils affirment que personne n’a le droit d’« imposer » ses préférences ou ses jugements moraux à quiconque. Ils semblent estimer que les valeurs morales ne peuvent plus s’enseigner ou se transmettre par l’exemple et la persuasion, mais qu’elles sont toujours « imposées » à des victimes non consentantes. Toute tentative visant à rallier autrui à votre point de vue, ou ne serait-ce qu’à lui exposer une vision différente de la sienne, devient un intolérable parasitage de sa liberté de choix.


Ces affirmations excluent toute discussion publique des valeurs. Elles lient le choix à la liberté morale et politique, avant de le réduire au rang d’absurdité. Ainsi Peter Clecak célèbre-t-il la diversité de la culture américaine sans tenir compte de la possibilité qu’elle intensifie les conflits ethniques et religieux. Selon lui, la plupart des Américains n’abordent pas la religion dans un esprit « sectaire » - assertion erronée quand on pense à la longue histoire du sectarisme américain, mais qui se fond à merveille dans une théorie du pluralisme, héritée non seulement de Shils et de Gans mais aussi de Louis Hartz, Daniel Boorstin et Richard Hofstadter. Théorie qui met l’accent sur le consensus culturel par opposition au conflit, et exalte le sens pratique américain ainsi que la supposée indifférence de ce pays vis-à-vis de l’idéologie. Adhérant à ces dogmes, Clecak évite de conclure que le renouveau actuel des sectes évangéliques, charismatiques et fondamentalistes trahit une fracture croissante entre la culture des Américains moyens et celle - éclairée laïque et thérapeutique — des élites instruites, fracture que certains analystes qualifient de « guerre civile culturelle ». Clecak estime qu’il faut rejeter l’hypothèse d’un conflit culturel car « ces divisions ne mettent en péril ni la culture ni le tissu social ». (À ce compte-là, combien de « vrais » conflits l’Histoire a-t-elle vus ?) Les valeurs « traditionnelles » se sont maintenues au côté de valeurs nouvelles. Ce mélange n’aboutit pas au conflit mais à « plus d’options culturelles : des choix anciens clairs, des choix nouveaux clairs, ainsi qu’une gamme fertile de synthèses des deux ».


À l’instar d’autres pluralistes, Clecak minimise la persistance du conflit idéologique en soutenant que l’exercice d’« options » culturelles est sans conséquences, dans la mesure où jamais un choix ne paraît en exclure un autre. Hélas, les choses se passent rarement aussi bien pour la plupart des gens. Par exemple, ceux qui choisissent d’élever leurs enfants en chrétiens affirment que les mass-médias et l’école ruinent leurs efforts en propageant l’hédonisme et l’« humanisme laïque » ; les modernistes, eux, voient dans les demandes de rétablissement de la peine de mort, de lois strictes contre l’avortement, et de l’enseignement du « créationnisme », autant de menaces à tout ce en quoi ils croient. Dans la vraie vie, par opposition au fantasme pluraliste, chaque choix moral et culturel de quelque conséquence qu’il soit écarte toute une série d’autres choix. Toutefois, dans notre époque d’images et d’idéologie, la différence entre réalité et fantasme devient de plus en plus insaisissable. La conception pluraliste de la liberté repose sur le même sens fluctuant du moi qui trouve son expression populaire dans des panacées tels le « mariage sans exclusivité » et les « engagements non contraignants ». Les deux découlent de la culture de la consommation. Une société de consommateurs définit le choix non comme la liberté de choisir une suite d’actions plutôt qu’une autre, mais comme la liberté de tout choisir en même temps. La « liberté de choix » signifie « ne pas s’engager ».


L’idée selon laquelle « vous pouvez être ce que vous voulez », bien qu’elle conserve des échos d’une idée plus ancienne, celle de la carrière ouverte aux talents, signifie désormais que l’on peut changer d’identité comme de chemise. Dans l’idéal, les choix relatifs aux amis, aux amours et aux carrières devraient tous être sujets à l’annulation immédiate : ainsi de la conception expérimentale, ouverte, de la bonne vie qu’appuie la propagande des marchandises (elle-même assiégeant le consommateur avec des images de possibilités illimitées). Mais lorsque le choix n’implique plus ni engagements ni conséquences - comme celles que comportait autrefois l’acte sexuel, surtout pour une femme —, la liberté de choix se résume en pratique à une absence de choix. A moins qu’elle ne comporte la possibilité d’apporter des modifications, de changer le cours des événements ou d’amorcer une chaîne d’événements qui pourrait se révéler irréversible, l’idée du choix nie en fait la liberté qu’elle prétend soutenir. La liberté se réduit à la liberté de choisir entre les marques X et Y, entre des amants interchangeables, des emplois interchangeables et des quartiers interchangeables. L’idéologie pluraliste reflète avec précision le trafic des marchandises, dans lequel il devient de plus en plus difficile de différencier des produits soi-disant concurrents qui doivent donc être promus sous l’angle de l’illusion de la variété ainsi que sous celui de l’innovation révolutionnaire, de l’avancée stupéfiante de la science et de

l’ingénierie modernes (dans le cas des produits de l’esprit, on parlera de découvertes intellectuelles dont la consommation apportera instantanément la perspicacité, le succès ou la tranquillité d’esprit).



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