Charles Baudelaire: Les Foules / Crowds

Dernière mise à jour : févr. 22





Charles Baudelaire



Les foules



Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage. Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée. Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées. Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente. Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe. Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.




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Crowds

"It is not given to every man to take a bath of multitude; enjoying a crowd is an art; and only he can relish a debauch of vitality at the expense of the human species, on whom, in his cradle, a fairy has bestowed the love of masks and masquerading, the hate of home, and the passion for roaming. Multitude, solitude: identical terms, and interchangeable by the active and fertile poet. The man who is unable to people his solitude is equally unable to be alone in a bustling crowd. The poet enjoys the incomparable privilege of being able to be himself of someone else, as he chooses. Like those wandering souls who go looking for a body, he enters as he likes into each man's personality. For him alone everything is vacant; and if certain places seem closed to him, it is only because in his eyes they are not worth visiting. The solitary and thoughtful stroller finds a singular intoxication in this universal communion. The man who loves to lose himself in a crowd enjoys feverish delights that the egoist locked up in himself as in a box, and the slothful man like a mollusk in his shell, will be eternally deprived of. He adopts as his own all the occupations, all the joys and all the sorrows that chance offers. What men call love is a very small, restricted, feeble thing compared with this ineffable orgy, this divine prostitution of the soul giving itself entire, all it poetry and all its charity, to the unexpected as it comes along, to the stranger as he passes. It is a good thing sometimes to teach the fortunate of this world, if only to humble for an instant their foolish pride, that there are higher joys than theirs, finer and more uncircumscribed. The founders of colonies, shepherds of peoples, missionary priests exiled to the ends of the earth, doubtlessly know something of this mysterious drunkenness; and in the midst of the vast family created by their genius, they must often laugh at those who pity them because of their troubled fortunes and chaste lives."



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