"Voyages" – André Suarès


"Retiré du monde, c'est le plus sûr bonheur, quand on lutte pour une vie supérieure et qu'on se met tout entier dans ses rêves."

André Suarès, "Voyages"

Sur la vie, (Éditions Émile-Paul Frères, 1925)



Voyages

Texte paru dans le premier volume d'essais Sur la vie publié aux Éditions Émile-Paul Frères en 1925.


Je suis le sédentaire qui ferme sa porte quand tout le monde s'en va, et se met à la fenêtre. J'ai certain balcon d'où je vois.

L'ordre de l'ancien temps était le plus sage. On vivait sur sa terre, et l'on voyageait à Paris, deux ou trois mois par an. On prenait l'air de société, qui suffit bien à nous ragoûter au bon silence de campagne. Voici que je vis dans le marais étouffant d'une ville, où grouillent toutes les villes, où coassent toutes les vanités. Je n'y ai que des ennemis, et les pires de tous, ceux qui gardent une réserve jalouse et qui redoutent même, tant ils sont avares, de faire le don de leurs offenses. Je reste et ils voyagent.

Le voyage ennuie. Il fatigue et déçoit. On ne voit rien qui vaille et qu'on rêvait de voir, et qu'on se flatte encore d'avoir vu. Quel voyage nous donne les paysages de l'amour ? ou les déserts étincelants de la gloire ? Ma Venise est en moi, et mes Indes, et ma Troade. Et enfin nul pays ne vaut celui que j'aime sous la brume, là où l'océan offre ses palmes vertes à la terre de l'occident, vierge dure.

Il n'y a rien de si étrange que le souvenir du voyage. On se rappelle les voyages comme les années d'enfance : même si l'on y fut malheureux, on ne veut pas le dire. On s'y regrette, on y lamente le temps qui n'est plus. Il nous souvient de tous nos ennuis, sans ennui. On rit d'avoir pleuré. On se fait un plaisir de toutes les vieilles peines. Le voyage est un herbier du passé, une provision d'images pour l'hiver, que feuillette la saison sédentaire.

Il faudrait voyager en prince : alors il ferait bon partir. Tout voir et être libre, comme Montaigne. Il faudrait être aimé. Il siérait aussi d'aller en conquérant, ou comme le roi de Lydie, entrer dans tout secret sans être vu.

Encore le voyage n'a-t-il qu'un temps. Il est fait pour ceux qui s'ennuient et qui n'ont rien à faire. Le voyage est un passe-temps. Ha, je n'ai pas besoin qu'il passe. Qui me donnera un fixe-temps ?

J'ai mon monde à parcourir, avant de courir le monde. Aux pays qui sont à tous, je préfère celui qui n'est qu'à moi.

Je ne puis vivre à la ville, où je suis forcé d'être. On n'est chez soi qu'à la campagne, où je ne suis pas. Oublions donc où je suis et où je ne suis pas. Ce ne sera jamais en voyage.

La seule apparence de bonheur, c'est de vivre dans un beau paysage, avec la femme que l'on aime. Là, les souffrances ont une odeur de joie, et les tourments un aiguillon de délices.

Ou bien, retiré du monde, c'est le plus sûr bonheur, quand on lutte pour une vie supérieure et qu'on se met tout entier dans ses rêves. Au manoir, entre mes livres et un ami grand comme l'or, créer des actions sereines et donner à la tragédie la puissance de la contemplation, tout plonger avec soi dans le calme souverain, ce serait une vie ! J'y touchais, mais mon manoir a été vendu. Mon ami est parti, et il faut que je reste.

Et enfin, je médis du voyage, parce que je demeure.


Photo collection personnelle



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À lire aussi sur anthologia :

- "Rêves", texte d'André Suarès publié dans le recueil Idées et visions, 1913

- Portrait de Dostoïevski par André Suarès, Essai paru dans la Grande Revue, puis dans les Cahiers de la Quinzaine ; repris dans Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski, éditions de la Nouvelle Revue française, Paris, 1913