"Une soirée chez Nina de Villard" (Villiers de L'Isle-Adam)

Dernière mise à jour : 22 mai 2021



Nina de Villard, par Édouard Manet

("La dame aux éventails", 1873)




Extrait de :

Villiers de L'Isle-Adam

Chez les passants

(1890)




Une soirée chez Nina de Villard



C’était au lendemain d’une fête vénitienne, donnée par M me Nina de Villard en son légendaire petit hôtel de la rue des Moines. On dînait dans le jardin. Parmi nous, se trouvait l’invité de passage, un long et bel amateur mondain qui, depuis les hors-d’œuvre, nous observait avec stupeur, en son habit noir. L’on jouissait de la douceur de se sentir méprisé de ce brillant individu. Vers le café, sur un coup d’œil que nous échangeâmes, sa perte fut résolue :


– M. Marras, donc, lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe – auquel, se prenant comme à de la glu, l’attendrissant éphèbe, avec un suffisant sourire, répliqua :


– Cependant, Messieurs, si vous attendez après les mots, votre poésie n’aura souvent pas de sens ?...


– Oh ! répondit, d’un ton froid, M. Jean Richepin, le sens n’est qu’une plante parasite qui pousse, quand même, sur le trombone de la sonorité.


– La sonorité ? reprit le « gommeux », les yeux un peu hagards : mais... le bruit n’est rien : il est des vers discrets, dont le charme...


– Enfin, rimez-vous pour l’œil ou pour l’oreille ?


– Pour l’odorat, Monsieur, répondit, avec mélancolie, M. Léon Dierx.


– Vous riez ? Soit. Mais, au bout du compte, le sentiment, qu’en faites-vous ? essaya de reprendre le malheureux élégant, en se tournant vers M. Stéphane Mallarmé.


– L’élégie, en dépit de nos mœurs, demeure, quand même, d’un succès assuré près des femmes... Dès lors, pourquoi s’en priver ?


– Vous ne pleurez donc jamais, en vers, Monsieur ?


– Ni ne me mouche ! répondit, de sa voix didactique et flûtée, M. Stéphane Mallarmé en élevant, à la hauteur de l’œil, au long du geste en spirale, un index bouddhique.


Durant ce colloque, Nina et les habituées féminines de ces soirées, pour ne point rire au nez de l’intéressant jeune homme, étaient rentrées dans la maison.


– Vous n’êtes, alors, d’aucune école, Messieurs ? continuait celui-ci,


– Nous sommes de l’école des Pas-de-Pré-face ! répondit, en souriant, M. Catulle Mendès.


– Tiens ! ... Je vous croyais de celle de M. Leconte de Lisle, – (!) – murmura le pschutteux désorienté : et, à ce propos, ajouta-t-il en se tournant vers moi, – compte-t-il donner, enfin, bientôt, quelque chose de... sérieux, Leconte de Lisle ?


– Non, Monsieur, répondis-je en m’inclinant : il vous laisse ce soin.


Voyant qu’il avait affaire à des gens insociables, incompréhensibles, qu’il devait renoncer à convertir, l’amateur s’écria, sans transition vaine, après avoir tiré sa montre et en se levant :


– Avant de vous quitter, j’eusse voulu présenter mes devoirs... – Où sont donc ces dames ?


– Mais, au salon... je pense !... répondit négligemment M. Marras.


Sur cette réplique, toute naturelle, – mais dont l’intonation bizarre le fit presque chanceler, – le brillant invité de passage, saluant à l’anglaise, rentra, s’échappa très vite et, sans doute, court encore, – irréprochable.


C’est ainsi que l’on évinçait poliment les curieux dans cette maison fantaisiste et charmante.


Lorsque tout le monde fut revenu au jardin, M. Marras, pour dissiper l’impression quelconque laissée par l’intrus, voulut bien nous lire quelques scènes d’une féerie compassée, aux épithètes voltaïques où ferraillaient mille adverbes, où les amoureux ne s’exprimaient qu’en langue médicale.


Après les éclats de rire, nous nous laissâmes aller au silence de la soirée d’automne, qui était d’un bleu pâle et très douce.


* * *


Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux éclatantes fleurs japonaises, se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil américain, sous un magnolia : près d’elle, M. Marras parlait d’arcanes magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique savant, Charles Cros, dont la récente mort, si chrétienne, me rappelle cette soirée d’étoiles.


Entre des feuillées, M. Jean Richepin, passant la tête, considérait avec « le sourire silencieux du trappeur » M. de Polignac, le jeune et sympathique incendiaire à la mode, l’anarchiste à la tenue correcte, aux manières exquises, – lequel causait, à voix basse, avec M. Henri Delaage, le medium, qui, entre deux évocations, venait parfois consumer un Cigare-des-Brahmes en ce séjour.


Près du jet d’eau qu’elle semblait écouter, Mlle Augusta Holmès, la grande musicienne, au bercer d’un hamac, regardait vaguement la nuit.


– Je vois encore, en ce crépuscule, la tête de Lucius Verus, d’un jeune peintre, M. Franc-Lamy, un disparu de