"Une soirée chez Nina de Villard" (Villiers de L'Isle-Adam)

Dernière mise à jour : mai 22



Nina de Villard, par Édouard Manet

("La dame aux éventails", 1873)




Extrait de :

Villiers de L'Isle-Adam

Chez les passants

(1890)




Une soirée chez Nina de Villard



C’était au lendemain d’une fête vénitienne, donnée par M me Nina de Villard en son légendaire petit hôtel de la rue des Moines. On dînait dans le jardin. Parmi nous, se trouvait l’invité de passage, un long et bel amateur mondain qui, depuis les hors-d’œuvre, nous observait avec stupeur, en son habit noir. L’on jouissait de la douceur de se sentir méprisé de ce brillant individu. Vers le café, sur un coup d’œil que nous échangeâmes, sa perte fut résolue :


– M. Marras, donc, lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe – auquel, se prenant comme à de la glu, l’attendrissant éphèbe, avec un suffisant sourire, répliqua :


– Cependant, Messieurs, si vous attendez après les mots, votre poésie n’aura souvent pas de sens ?...


– Oh ! répondit, d’un ton froid, M. Jean Richepin, le sens n’est qu’une plante parasite qui pousse, quand même, sur le trombone de la sonorité.


– La sonorité ? reprit le « gommeux », les yeux un peu hagards : mais... le bruit n’est rien : il est des vers discrets, dont le charme...


– Enfin, rimez-vous pour l’œil ou pour l’oreille ?


– Pour l’odorat, Monsieur, répondit, avec mélancolie, M. Léon Dierx.


– Vous riez ? Soit. Mais, au bout du compte, le sentiment, qu’en faites-vous ? essaya de reprendre le malheureux élégant, en se tournant vers M. Stéphane Mallarmé.


– L’élégie, en dépit de nos mœurs, demeure, quand même, d’un succès assuré près des femmes... Dès lors, pourquoi s’en priver ?


– Vous ne pleurez donc jamais, en vers, Monsieur ?


– Ni ne me mouche ! répondit, de sa voix didactique et flûtée, M. Stéphane Mallarmé en élevant, à la hauteur de l’œil, au long du geste en spirale, un index bouddhique.


Durant ce colloque, Nina et les habituées féminines de ces soirées, pour ne point rire au nez de l’intéressant jeune homme, étaient rentrées dans la maison.


– Vous n’êtes, alors, d’aucune école, Messieurs ? continuait celui-ci,


– Nous sommes de l’école des Pas-de-Pré-face ! répondit, en souriant, M. Catulle Mendès.


– Tiens ! ... Je vous croyais de celle de M. Leconte de Lisle, – (!) – murmura le pschutteux désorienté : et, à ce propos, ajouta-t-il en se tournant vers moi, – compte-t-il donner, enfin, bientôt, quelque chose de... sérieux, Leconte de Lisle ?


– Non, Monsieur, répondis-je en m’inclinant : il vous laisse ce soin.


Voyant qu’il avait affaire à des gens insociables, incompréhensibles, qu’il devait renoncer à convertir, l’amateur s’écria, sans transition vaine, après avoir tiré sa montre et en se levant :


– Avant de vous quitter, j’eusse voulu présenter mes devoirs... – Où sont donc ces dames ?


– Mais, au salon... je pense !... répondit négligemment M. Marras.


Sur cette réplique, toute naturelle, – mais dont l’intonation bizarre le fit presque chanceler, – le brillant invité de passage, saluant à l’anglaise, rentra, s’échappa très vite et, sans doute, court encore, – irréprochable.


C’est ainsi que l’on évinçait poliment les curieux dans cette maison fantaisiste et charmante.


Lorsque tout le monde fut revenu au jardin, M. Marras, pour dissiper l’impression quelconque laissée par l’intrus, voulut bien nous lire quelques scènes d’une féerie compassée, aux épithètes voltaïques où ferraillaient mille adverbes, où les amoureux ne s’exprimaient qu’en langue médicale.


Après les éclats de rire, nous nous laissâmes aller au silence de la soirée d’automne, qui était d’un bleu pâle et très douce.


* * *


Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux éclatantes fleurs japonaises, se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil américain, sous un magnolia : près d’elle, M. Marras parlait d’arcanes magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique savant, Charles Cros, dont la récente mort, si chrétienne, me rappelle cette soirée d’étoiles.


Entre des feuillées, M. Jean Richepin, passant la tête, considérait avec « le sourire silencieux du trappeur » M. de Polignac, le jeune et sympathique incendiaire à la mode, l’anarchiste à la tenue correcte, aux manières exquises, – lequel causait, à voix basse, avec M. Henri Delaage, le medium, qui, entre deux évocations, venait parfois consumer un Cigare-des-Brahmes en ce séjour.


Près du jet d’eau qu’elle semblait écouter, Mlle Augusta Holmès, la grande musicienne, au bercer d’un hamac, regardait vaguement la nuit.


– Je vois encore, en ce crépuscule, la tête de Lucius Verus, d’un jeune peintre, M. Franc-Lamy, un disparu de nos réunions, mais dont nous avons tous admiré, aux derniers Salons, les toiles si curieusement lumineuses, si remarquables par la délicatesse des tons et la richesse des lignes, notamment sa Narcissa.


Debout, appuyée à la petite charmille, qu’elle dépassait presque de son front, la belle Manoël de Grandfort méditait sans doute l’une de ses fantaisies de la Vie parisienne ou de Gil Blas : – dans une allée, se promenant, sous la clarté lunaire, MM. Catulle Mendès et Stéphane Mallarmé devisaient.


Une plaisante incidence vint égayer, en ce moment, le jardin. Des cris s’élevaient du côté d’un guéridon solitaire, auprès duquel, aux lueurs d’une bougie et ses lunettes d’or sur le nez, l’auteur de la chanson célèbre : À la Grand-Pinte, M. Auguste de Châtillon, venait de lire, à l’auteur des Roses remontantes, M. Toupié Béziers, une récente poésie intitulée : Moutonnet.


Or, il était arrivé que, discutant une rime, le fougueux dramaturge, en gesticulant, avait fait sauter au ciel, sans le vouloir, les lunettes du poète, lesquelles, retour des astres, s’étant accrochées à une branche folle, y demeuraient suspendues – « damonoclétiquement » selon la remarque de M. de Polignac. L’on accourut, pour éviter, s’il se pouvait, l’effusion du sang.


Mais, en homme de 1830 et en parfait gentleman, M. Toupié Béziers, modulait déjà les regrets qu’il devait à son vieil ami, – lequel, cependant, aigri par l’éloquence de son offenseur, évita, par la suite, le voisinage du trop nerveux écrivain, et lui garda, secrètement, rancune de cette incartade, – qu’il ne lui pardonna qu’en mourant.


Bientôt nous nous réunîmes autour de quelques verres de champagne, qui furent placés sur une table verte, sous les ombrages. Nous étions un peu las de la fête de la veille et la conversation se ressentait de notre tendance un peu physique au recueillement.


Nous étions aussi sous l’influence mélancolique de cette stellaire obscurité, où, froissées par le vent de septembre, des feuilles tombaient déjà, tout près de nous.


Ce fut alors que Nina, se tournant vers M. Léon Dierx, qui se trouvait assis auprès de moi, le pria de dire quelques vers.


* * *


Léon Dierx avait alors trente ans, à peu près. On avait représenté de lui un drame en un acte, en vers, La Rencontre, se résumant en trois scènes d’une donnée amère, mais laissant l’impression d’une très pure poésie.


Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle. C’était un pâle jeune homme, aux regards nostalgiques, au front grave ; il venait de l’île Bourbon, dont l’exotisme le hantait. En ses premiers vers, d’une qualité d’art qui nous charma, Dierx disait le bruissement des filaos, la houle vaste où s’endormait son île natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les étendues ; – puis, les forêts, les lointains, l’espace, et les figures de femmes, ayant des yeux merveilleux, Les yeux de Nyssia, par exemple, apparaissaient en ses transparentes strophes.


Avec les années, sa poésie s’est faite plus profonde. Sans l’inquiétude mystique dont elle est saturée, elle serait d’un sensualisme idéal. Bien qu’il devienne peu à peu célèbre dans le monde supérieur de l’Art littéraire, ses livres : les Lèvres closes, la Messe du vaincu, les Amants, Poèmes et Poésies, etc., édités par M. Lemerre, sont peu connus de la foule, – et je suis sûr qu’il n’en souffre pas.


C’est qu’en cette poésie vibrent des accents d’un charme triste, auquel il faut être initié de naissance pour les comprendre et pour les aimer ; c’est que, sous ses rythmes en cristal de roche, ce rare poète, si peu soucieux de réclame et de « succès », connaît l’art de serrer le cœur ; c’est qu’il y a, chez lui, quelque chose d’attardé, de mélancolique et de vague, dont le secret n’importe pas aux passants.


Et le fait est que la sensation d’adieux, qu’éveille sa poésie, oppresse par sa mystérieuse intensité ; le sombre de ses Ruines et de ses Arbres, et de ses Femmes aussi, et de ses deux, surtout ! donnent l’impression d’un deuil d’âme occulte et glaçant. Ses vers pareils à des diamants pâles, respirent un tel détachement de vivre qu’en vérité... ce serait à craindre quelque fatal renoncement, chez ce poète, – si l’on ne savait pas que, tôt ou tard, les âmes limpides sont toujours attirées par l’Espérance.


Quant à la physionomie de M. Dierx, elle donne l’idée de l’un de ces enfants du Rêve, désireux de ne s’éveiller qu’au-delà de toutes les réalités. Aussi, en toute sa noble poésie, semble-t-il qu’il ait le front touché d’un rayon de cette Étoile du soir que chanta, dans les vallées, au pays des visions du Harz, Wolfram d’Eischembach.


Voici le court poème qu’alors nous récita M. Léon Dierx, – poème dont j’ai précieusement gardé l’autographe :


Au jardin


Le soir fait palpiter plus mollement les plantes

Autour d’un groupe assis de femmes indolentes

Dont les robes, qu’on prend pour d’amples floraisons,

À leur blanche harmonie éclairent les gazons.

Une ombre, par degrés, baigne ces formes vagues,

Et, sur les bracelets, les colliers et les bagues

Qui chargent leurs poignets, leurs poitrines, leurs doigts,

Avec le luxe lourd des femmes d’autrefois,

Du haut d’un ciel profond d’azur pâle et sans voiles

L’étoile qui s’allume allume mille étoiles.


Le jet d’eau, dans la vasque au murmure discret,

Retombe en brouillard fin sur les bords. L’on dirait

Qu’arrêtant les rumeurs de la ville au passage,

Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage

Pour recueillir l’écho d’une mer qui s’endort

Très loin, au fond d’un golfe où fut jadis un port.

Elles ont alangui leurs regards et leurs poses

Au silence divin qui les unit aux choses

Et qui fait, sur leurs seins qu’il gonfle, par moment,

Passer un fraternel et doux frémissement.


Chacune, dans son cœur, laisse, en un rêve tendre,

La candeur de la nuit par souffles lents descendre ;

Et toutes, respirant, ensemble, dans l’air bleu

La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu,

Exhalent en retour leurs âmes confondues

Dans les parfums où vit l’âme des fleurs perdues.



Ne sont-ce pas là des vers exquis et adorables ? Nous étions encore sous leur charme lorsque nous nous séparâmes, la soirée finie.



* * *