Un poète effacé : Grégoire Le Roy

Dernière mise à jour : 25 avr.

"Celui qui n’a pas tout mon cœur Ne saura rien de ma pensée."

Les Voix lointaines

Mon Cœur pleure d’autrefois, 1889


Grégoire Le Roy



Maurice Maeterlinck, Charles Van Lerberghe, Grégoire Le Roy, Georges Rodenbach, Emile Verhaeren. De ces poètes belges, qui passèrent tous par le Collège Sainte-Barbe de la ville belge de Gand, (Rodenbach et Verhaeren y étudièrent avant les trois autres, puisque nés plus tôt), Grégoire Le Roy (1862-1941) reste le moins illustre. Maurice Maeterlinck et Georges Rodenbach connurent tous deux une renommée certaine, Rodenbach dès 1886 avec La Jeunesse blanche, Maeterlinck en 1892 avec la pièce symboliste Pelléas et Mélisande. Van Lerberghe quant à lui se fit remarquer un peu plus tard, avec la publication de La Chanson d'Eve (1902). Enfin, on sait qu'Émile Verhaeren fit scandale avec la publication de son premier recueil, Les Flamandes (1883), et sut, naturellement, se faire un nom par la même occasion. Le discret Grégoire Le Roy en revanche fait figure d'exception, n'ayant pas eu la chance de connaître le même succès que ses amis avec son premier titre, la plaquette La Chanson d'un soir (1887), tirée à seulement vingt exemplaires. Il faut bien dire que, contrairement au symbolisme marqué de Rodenbach, Maeterlinck et Van Lerberghe, les vers de Leroy sont d'une facture plus classique. Mais cela n'ôte rien à leur sensibilité délicate et mélancolique, qui n'éveille pas l'attention de tous, mais sait toucher profondément. A bien des égards, Le Roy n'est pas un poète maudit ; il n'eut pas l'âme torturée, vécut une vie discrète, sans grands bouleversements, et mourut relativement âgé. Il n'est pas non plus ce que l'on peut appeler un "poète oublié", n'ayant jamais la chance d'accéder à une véritable renommée de son vivant. Son talent de poète mérite cependant d'être évoqué, afin de pallier la méconnaissance de cette œuvre.

Les débuts littéraires de Grégoire Le Roy, plutôt prometteurs, auraient pourtant pu laisser présager son succès. Aux côtés de ses camarades Maeterlinck et Van Lerberghe, mais aussi d'Éphraïm Mikhaël ou encore de Saint-Pol-Roux, qu'il rencontra lors d’une venue à Paris pour retrouver Maeterlinck, il siégea au comité de rédaction de la revue La Pléiade, fondée par Rodolphe Darzens, et y publia ainsi dès sa création en 1886. Plus généralement, il fréquenta beaucoup de grands noms de la poésie ; à Paris, il eut l'occasion de se lier d'amitié avec Villiers de L'Isle-Adam et Mallarmé. Il fonda même une revue, Le Masque, avec Stuart Merrill et Georges Marlow, et fut aussi l'ami du poète Pierre Quillard. Ce dernier, qui écrivit lui aussi pour le premier numéro de La Pléiade, donna un bel article en l'honneur de Le Roy dans la revue du Mercure de France (n° 242, 16 juillet 1907) : "Mon Cœur pleure d’autrefois fut composé entre 1885 et 1889, à Paris et en Belgique. Lorsque parut cet exquis livret de vers, quelques amis seuls le lurent, et, sans être égarés par leur amitié, augurèrent que, parmi les nouveaux poètes, M. Grégoire Le Roy se distinguerait par la simplicité et la grâce délicate. C’était une mélancolique cantilène célébrant un passé sentimental et légendaire qui ne fut jamais le présent et qui se reflétait encore décoloré dans un pâle miroir d’eaux mourantes."


Plus généralement, ce "poëte très humain", au "lyrisme tantôt naïf, tantôt mordant" (Les Nouvelles littéraires, 22 septembre 1934) semblait être, au début de sa vie, apprécié par ses pairs. Sa compagnie était recherchée, et ses vers, loués initialement, auraient pu l'être encore davantage si Le Roy avait su faire parler de lui. Il faut aussi noter que, outre la poésie, Le Roy s’essaya aussi à la peinture et à la musique. A Paris, il étudia à l’École des Beaux-Arts, et commença à intégrer les Salons de la capitale. Pourtant, progressivement, le discret poète sembla renoncer à sa vocation artistique. Tandis qu’il s’établissait plus tard à Bruxelles et à Anvers, il s'essaya successivement au journalisme, à la finance et au commerce, notamment dans un domaine bien concret ; celui des installations électriques. Une forme d'instabilité caractérise cette vie professionnelle pour le moins atypique, et il est probable qu’il perdit ainsi progressivement la « légitimité littéraire » qu’il était parvenu à bâtir. Quelqu’un n'entendit pourtant pas ce renoncement à la poésie d'une bonne oreille. Le camarade Charles Van Lerberghe, agacé, poussa son ami à faire publier La Chanson du pauvre, recueil qui dormait jusqu’à alors dans un tiroir. Sans hésiter, Van Lerberghe le fit transmettre à l’éditeur Alfred Vallette pour publication. Initiative louable, de la part d’un homme qui ne fut pourtant pas toujours si fidèle au "Greg" dont il parle avec mépris dans son Journal. "Greg n'a en aucune façon la vocation de poète. Il s'est égaré dans les lettres à notre suite" écrit par exemple Van Lerberghe en 1891. On découvre d'ailleurs avec étonnement son mauvais esprit à l’égard de son confrère en poésie Grégoire Le Roy. La Chanson d'un soir est ainsi pour lui un recueil "archimauvais" (sic). A peu de choses près, il estimait que Le Roy ne devait son talent qu'aux Maîtres dont — selon lui —, il s'inspirait très largement (Verlaine, Laforgue, François Coppée, Henri Heine et Rodenbach, mais aussi Maeterlinck, son contemporain, et bien sûr, Van Lerberghe lui-même...).

En 1907 parut donc La Chanson du pauvre, au Mercure de France. Ce fut la première véritable publication de Le Roy depuis 1890. Une autre longue période sans écrire, qui n'est pas sans rappeler la lettre de Maurice Maeterlinck à Le Roy dès 1889 : "Il y a déjà quelques temps que tu me sembles découragé (...)." Et, poursuivant : "Il y a dans ta lettre, une phrase où tu affirmes un renoncement, et qui m'aurait rendu très triste si je n'envisageais pas la part que doit y avoir l'impression du moment que tu subis toujours plus fortement que les autres."

Malgré ces découragements réguliers, malgré ce caractère fluctuant, doublé d’une certaine humilité, Le Roy retrouva quelque peu son aspiration initiale vers 1909. C’est à cette époque qu’il devint bibliothécaire à l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, poste qui lui permit de renouer avec le milieu littéraire. Cette période vit la publication de diverses chroniques dans La Belgique artistique et littéraire, et L'Art moderne. Deux recueils poétiques virent également le jour : La Couronne des soirs (1911), et Le Rouet et la besace (1912), ainsi que les recueils de nouvelles Contes d'après minuit (1913) et, la même année, Joe Trimborn.* La guerre, naturellement, vint bouleverser ce rythme de publication. Puis, de 1919 à 1940, ce fut à son poste de conservateur du musée Wiertz d'Ixelles que se consacra Grégoire Le Roy. Quelques parutions continuèrent à voir le jour ; le recueil Les Chemins dans l'Ombre (1920), l'étude sur le peintre James Ensor (1922), ou encore un dernier volume de vers, La Nuit sans étoiles (1940). Celui-ci sera publié un an avant sa mort, le 15 décembre 1941.

Grégoire Le Roy fut une ultime fois oublié par la frénésie humaine. Sa mort n'eut "aucun retentissement dans le monde des lettres, la presse étant saturée par les nouvelles de la guerre" (Marie-José Jacob, La Vie et les débuts poétiques de Grégoire Le Roy, 1964). Il aura bel et bien traversé son existence d’artiste sans laisser de trace. Reste le talent de ses écrits ; on en jugera en lisant les quelques poèmes qui suivent cette note. N’en déplaise aux critiques, Grégoire Le Roy n’abandonna jamais tout à fait le navire poétique.



* Quelques-unes des informations de cet article proviennent de la précieuse introduction à l'édition de Mon coeur pleure d'autrefois avec La chanson d'un soir et L'Annonciatrice (Grégoire Le Roy), par Richard Bales (Exeter Press, 2005).


Portrait de Grégoire Le Roy par Georges Lemmen, 1907


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Poésie


Résurrection

La Chanson d'un soir, 1887


A travers le passé mon âme se promène...

Ces chemins, je les ai parcourus bien souvent,

Pourtant je n'y sentis jamais auparavant

La désolation qui maintenant y traîne...


C'est comme si depuis cette époque lointaine

Ils étaient délaissés ! Oh ! quel air décevant

De septembre éternel, dont le froid et le vent

Fâneraient à jamais les fleurs sous leur haleine !


Là, jadis, de gais voeux après un temps lointain

Qui, dans ces jours, venu, me laisse, hélas ! certain

Qu'attendre était meilleur... Ô froid ! ô monotone


Retour aux printemps morts ! Mon âme est tout en pleurs ;

Comme un qui sortirait de sa tombe, en automne,

Tristement étonné de ne plus voir de fleurs...


Paris 1886.



Vers l'oubli

La Chanson d'un soir, 1887


Que de barques déjà, car mon coeur est très-vieux,

S'ennuyant de la rive, au loin s'en sont allées !

Que d'ailes, et si loin de la grève envolées !

Ma vie est seule et triste ainsi qu'un soir d'adieux.


Oh ! Regarder parfois là-bas d'où l'on arrive !

C'est si doux cette fuite et cet éloignement

Sans rames et sans rythme et porté seulement

Sur du temps et du rêve ! Oh ! vivre à la dérive !


Être pour l'oublier, comme un beau soir d'été,

Impassible et voilé, la vie un clair de lune !

Et puisque l'espérance au calme est importune,

Se souvenir très vaguement d'avoir été...


Castel 1886.



Misère

Mon Coeur pleure d'autrefois, 1889


Depuis que le palais de mes songes

Et de mes amours fut dévasté

Par le peuple jaloux des mensonges,

Je traîne ma pâle royauté.


Je suis l'étrange indigent de rêves,

Ce mendiant d'anciens parfums,

L'exilé des faméliques grèves,

Qui prie aux routes des temps défunts.


Et vous, passantes en ma misère,

Si mon amour vous implore, il ment

Car mes mains pauvres sont en prière

D'un peu de souvenir seulement.


1888.



Échos de valses

Mon Coeur pleure d'autrefois, 1889


Valses d'antan, valses muettes !

Rythmes bercés aux jardins d'autrefois...

Cloches d'antan, minces, fluettes.

Fuite d'échos qu'en mon âme je vois...


Choses d'antan, subtilisées :

Chambre déserte où se fane un parfum...

Choses d'amour, éternisées :

Fleur de baiser qui s'effeuille en chacun.


Voix du passé, voix incertaines,

Comme un écho de refrains bien connus ;

Voix qui s'en vont loin, et lointaines,


Bons souvenirs, en allés, revenus...

Rythmes en rond d'escarpolettes !

Valses d'antan... pourquoi muettes ?



Les portes closes

Mon Coeur pleure d'autrefois, 1889


Ô vous chères, que j'ai connues

Et qu'aux jours tristes je revois,

Vous voici, ce soir, revenues,

Car mon coeur pleure d'Autrefois.


Quand, me rappelant vos caresses,

Je pense à celles qui viendront,

Mes mains sont lourdes de paresses,

Je ne tends même plus mon front.


Car c'est vous seules que j'écoute,

Qui, dans le crépuscule aimé,

De nos voix où tremble le Doute,

Chantez en un palais fermé.


Moi j'attends qu'à travers la porte,

Close par mon fol abandon,

Votre chanson de deuil m'apporte

Un peu de rêve et de pardon...


Oui, c'est vous seules, vous lointaines,

Dont me revienne encor la voix,

Ô vous toutes qui fûtes miennes

Dans l'inoubliable autrefois.


Là, vous êtes dans l'ombre, seules,

Telles que vous m'apparaissez

Déjà semblables aux aïeules,

Parlant de très lointains passés,


Et j'entends vos voix paresseuses,

Si douces que j'en souffre un peu,

Comme un choeur de tristes fileuses,

Assis, un soir, autour du feu.



Soir intense

Mon Coeur pleure d'autrefois, 1889


C'était un soir d'étranges extases,

Un soir où les roses trop écloses

Se mouraient d'épanouissement,

Comme meurent les roses des vases.


C'était un soir où même les choses

Semblaient mourantes étrangement

Et comme lentes, évanouies,

D'être, en ce soir, trop épanouies.


Et nous vîmes tomber des pétales

Dans l'attente amoureuse des heures

Et nous gardons à jamais au coeur,

La langueur de ces heures fatales.


Car jamais tes lèvres de bonheur

Ne seront plus douces ni meilleures

Qu'en ce soir de trop lentes extases

Où les roses, trop épanouies,

Se mouraient d'extases inouïes,

Ainsi que les roses dans les vases.



La maison

La Chanson du pauvre, 1907


Adieu, pauvre réduit, toi qui fus la maison. C'est de ton humble seuil ouvert sur la nature,

Que mon premier regard découvrit l'horizon.

C'est là que j'entendis, pour la première fois,

La chanson des oiseaux et le profond murmure

Des vents à travers les bois.

C'est là que le soleil, éclairant mes paupières,

Fit tomber dans mes yeux sa première lumière.


Quand ta porte s'ouvrit devant mes premiers pas,

Mon instinct fut de fuir de l'ombre vers la vie. La route tentatrice et si souvent suivie

M'entraînait doucement vers l'inconnu, là-bas,

Vers la forêt pensive et propice au mystère,

Vers le marais tragique où jaillissait de l'eau,

En des éclairs d'argent, des carpes centenaires.


Ô monde de silence et d'âpre solitude,

Où le vent qui se plaint, où le chant des oiseaux,

Où le galop furtif des bêtes fugitives

Et le roucoulement des colombes plaintives,

Où tous les bruits et tous les pas

Sont du silence encore et de la solitude.


Après-midis d'Août que je n'oublierai pas,

Quand, loin de la maison, oublieux de l'école,

Parmi les bêtes et les fleurs et les oiseaux qui volent,

Ivre de bon soleil, éperdu de nature,

Je sentais vivre, en moi, les mille créatures

Dont le seul instinct est de vivre et d'être heureux.


Adieu, monde entrevu, monde d'enfant, adieu.

Les rêves puérils sont encore en mon âme

Et si mon bras est fort, mon coeur n'est qu'un enfant ;

Mais, dans notre maison, une âpre et dure femme,

Qu'on nomme la misère, a passé ce matin.

Il faut plier l'échine et changer de chemin.


Avant que le soleil ne monte dans l'espace,

Avec un bruit d'orgueil, de haine et de menace,

J'entendrai se fermer une grille de fer.

Je serai dans l'usine où se tord et se broie,

Parmi des hurlements et des flammes d'enfer,

La vie et la pitié, l'espérance et la joie.


Il fera soir et noir, dans la rue et moi-même,

Quand l'heure sonnera de rentrer au logis...

Pour voir et pour aimer les êtres qui les aiment

Les malheureux n'ont que la nuit.


1905.



Village endormi

La Chanson du pauvre, 1907


Mon âme est une plaine en l'Infini couchée ;

Au milieu, le village avec ses chaumes blonds

Sous des vergers en fleurs. Ce sont les cent maisons

Qu'habitent les espoirs et les douces pensées.


Mais le soir est tombé. Les ombres s'amoncellent

Et l'astre de la mort, la lune froide et belle,

Dans la plaine d'abord, ensuite au firmament,

Epand sur le village une clarté d'argent.


Les espoirs, las d'errer, les rêves inutiles,

Sans mémoire et sans bruit, vivent leurs derniers jours,

Et, seule dans la nuit, survivance stérile,

Brille à chaque fenêtre une lueur d'amour.


Un pauvre, en ce moment, sur la route perdue,

Regarde ce village et, sans le reconnaître,

Et c'est le sien pourtant, il va passer peut-être...

Mais il regarde encore les chaumes inconnus.


Mon coeur, tu es ce pauvre égaré d'un autre âge.

Voici la nuit tombée, il est temps de mourir ;

Regarde, l'une après l'autre, s'évanouir

Les lampes qui veillaient aux maisons du village.


1906.


Grégoire Le Roy à la fin de sa vie.