Sully Prudhomme : poésie et philosophie

Dernière mise à jour : 12 janv. 2021


"Il n'est ni poète ni artiste celui qui parle de la volupté sans tristesse."

Sully Prudhomme — Journal intime

(Jeudi 9 octobre 1862)



Sully Prudhomme, 1875



René Armand François ("Sully") Prudhomme pourrait presque faire son entrée dans notre catégorie des poètes à réhabiliter. Certes, il n'a rien d'un poète maudit, bien au contraire. Premier écrivain à recevoir le prix Nobel de littérature, le 10 décembre 1901, reconnu par Sainte-Beuve dès la publication de son premier recueil Stances et poèmes en 1865, il participa activement à la vie littéraire de son époque. Et son nom est encore connu aujourd'hui, bien sûr. Mais c'est avec une certaine distance, désormais, que l'on cite Sully Prudhomme. Poète académique, plutôt discret de caractère, introverti et pudique, selon les mots de Gabriel d'Aubarède, il fut tout entier dévoué à la poésie, à l'art et, un peu plus tard, à la philosophie. Pas de frasques notables dans sa vie, peu de choses extra-ordinaires, donc, à conter sur le poète : peut-être est-ce là la meilleure manière de célébrer son indéniable talent. Ode à la Beauté, son oeuvre mêle exigence du style, élégance des mots, et profondeur d'une pensée lucide, tout en contrastes. Le plus souvent d'une facture presque classique, sa poésie connaît aussi de superbes envolées lyriques. Peu à peu, il s'éloignera du genre poétique pour s'adonner à l'écriture d'essais philosophiques et esthétiques.


Catulle Mendès brosse un superbe portrait de Sully Prudhomme dans La Légende du Parnasse contemporain :


"C'est aussi dans le bureau de la Revue fantaisiste que j'ai vu Sully Prudhomme pour la première fois. (...) Doux, calme, grave, vêtu avec une correction qui, pour un observateur subtil, aurait pu être le pronostic déjà du futur habit à palmes vertes, il parlait d'une voix lente, lointainement sonore, comme si on l'eût entendue d'une chambre voisine, ne faisait guère de mouvements; seulement des gestes de politesse, qui saluent, tendent la main un peu, ne se rétractent pas mais se restreignent ; — n'était pas timide, mais modéré, mais paisible, avait dans toute son attitude comme un ennui d'être vu, comme une recherche de solitude, et dans sa parole parlée presque à regret un infini désir de silence ; dans ses yeux presque tristes, purs comme des yeux de jeune fille, se plaignait tout le songe des aspirations sacrées et des mourantes tendresses. (...) Toujours cette paix, cette calme réserve, ce charme poli qui a des reculs de sensitive ; toujours dans les regards ce rêve qui s'isole. Et qui sait si ce n'est point à cet éloignement instinctif de l'éclat, à cet amour du silence et de la bonne solitude, que Sully Prudhomme, avec Coppée, le plus illustre d'entre nous, a dû en grande partie sa belle renommée. (...) Il est, sinon l'un des plus vastes, du moins l'un des plus délicats esprits du dix-neuvième siècle. Aucun fracas, turbulence excessive, aucune contorsion grimaçante de désespoir. Il est, paisiblement, avec un dandysme serein qui rappelle celui d'Alfred de Vigny, le songeur subtil et raffiné, celui qui, troublé par l'éternel mystère de l'infini et de l'inconnu, — que cet infini, que cet inconnu se dérobe dans la profonde nature ou dans le cœur plus profond de la femme, — s'élance perpétuellement à la poursuite de l'insaisissable et parfois le saisit, veut exprimer l'inexprimable, et quelquefois l'exprime."


Catulle Mendès, La Légende du Parnasse contemporain (2e édition), 1884



Nous proposons ici une petite sélection personnelle de poèmes, issus de ses recueils principaux : Stances et poèmes (1865), Les Solitudes (1869) et Les Vaines Tendresses (1875) :



Soupir

(Recueil : Les solitudes, 1869)

Ne jamais la voir ni l’entendre, Ne jamais tout haut la nommer, Mais, fidèle, toujours l’attendre, Toujours l’aimer. Ouvrir les bras et, las d’attendre, Sur le néant les refermer, Mais encor, toujours les lui tendre, Toujours l’aimer. Ah ! Ne pouvoir que les lui tendre, Et dans les pleurs se consumer, Mais ces pleurs toujours les répandre, Toujours l’aimer. Ne jamais la voir ni l’entendre, Ne jamais tout haut la nommer, Mais d’un amour toujours plus tendre Toujours l’aimer.


Pensée perdue

(Recueil : Stances et poèmes, 1865)


Elle est si douce, la pensée,

Qu'il faut, pour en sentir l'attrait,

D'une vision commencée

S'éveiller tout à coup distrait.


Le cœur dépouillé la réclame ;

Il ne la fait point revenir,

Et cependant elle est dans l'âme,

Et l'on mourrait pour la finir.


À quoi pensais-je tout à l'heure ?

À quel beau songe évanoui

Dois-je les larmes que je pleure ?

Il m'a laissé tout ébloui.


Et ce bonheur d'une seconde,

Nul effort ne me l'a rendu ;

Je n'ai goûté de joie au monde

Qu'en rêve, et mon rêve est perdu.