Stendhal : Conseils à sa sœur Pauline

Dernière mise à jour : juin 9


Portrait de Stendhal, par Henri Lehmann (1814-1882)

(© Musée Stendhal ; Grenoble, France)




Extraits de:


Correspondance de Stendhal (1783-1842)


Tome I




À SA SŒUR PAULINE


[Dimanche, 9 Mars 1800.]

Je ne me reconnais plus, ma chère Pauline, lorsque je pense que j’ai pu rester cinq mois sans t’écrire. Il y a déjà quelque temps que j’y pense, mais la variété de mes occupations m’a toujours empêché de satisfaire mon désir. D’abord, je veux que tu m’écrives tous les huit jours sans faute ; sans cela, je te gronde ; ensuite je veux que tu ne montres tes lettres ni les miennes à personne ; je n’aime pas, quand j’écris de cœur, être gêné.


Tu me diras comment va le piano ; si tu apprends à danser. As-tu dansé cet hiver ? je pense que oui. Apprends-tu à dessiner ? Le diable qui se mêle de mes affaires m’empêche d’apprendre depuis que je suis ici.


J’apprends à danser d’un danseur de l’Opéra. ... Je danse avec Adèle Rebuffel qui, quoiqu’âgée de onze ans seulement, est pleine de talents et d’esprit. Une des choses qui a le plus contribué à lui donner de l’un et de l’autre, ce sont ses lectures multipliées ; je désirerais que tu prisses la même voie, car je suis convaincu qu’elle est la seule bonne. Tes lectures, si elles sont choisies, t’intéresseront bientôt jusqu’à l’adoration et elles t’introduiront à la vraie philosophie. Source inépuisable de jouissances suprêmes, c’est elle qui nous donne la force de l’âme et la capacité nécessaire pour sentir et adorer le génie. Avec elle tout s’aplanit ; les difficultés disparaissent ; l’âme est étendue, elle conçoit et aime davantage. ...


Je te conseille de tâcher de lire la Vie des Grands Hommes de la Grèce, de Plutarque ; tu verras, quand tu seras plus avancée en littérature, que c’est cette lecture qui a formé le caractère de l’homme qui eut jamais la plus belle âme et le plus grand génie, J.-J. Rousseau. Tu pourras lire Racine et les tragédies de Voltaire, si on te le permet. Prie mon grand-père de te lire Zadig, de la même manière qu’il me le lut il y a deux ans. Je croirais bon aussi que tu lusses le Siècle de Louis XIV, si on le veut.


Tu me diras : Voilà bien des lectures. Mais, ma chère amie, c’est en lisant les ouvrages pensés qu’on apprend à penser et à sentir à son tour. Dans tous les cas, lis La Harpe. Adieu. Je ne peux plus écrire sur ce papier ; j’ai mieux aimé le tenter ce soir que de ne pas le faire de quelques jours.



*



[Fin Décembre 1800.]


... Lis-tu un peu ? Voilà l'essentiel, acquiers des connais­sances d'abord pour elles-mêmes, et en­suite pour apprendre à réfléchir. Il est impossible de songer à paraître avec avantage dans le monde sans avoir beaucoup de lectures et surtout de celles qu'il n'est pas permis de n'avoir pas faites. Remarque bien que je n'entends pas, par monde, le poulailler de Mmes Co­lomb, Remanier, Bertrand et autres, mais bien la société dans laquelle tu en­treras un jour lorsque, grande, bien élevée et remplie de talents, on pourra te pré­senter.


Dis-moi si tu lis La Harpe. Je dési­rerais bien que tu l'entreprisses. Prie le Grand-Papa de t'expliquer ce que tu ne comprendras pas. Tu sais bien que lorsque un jour tu assisteras à une tragédie où Achille, par exemple, aura un rôle, si tu ne connais pas l'histoire de ce héros et qu'on t'en parle, forcée de te taire, tout le monde te prendra pour une imbécile. Si, comme je l'ai entendu dire à une dame, tu dis en société que Virgile était l'ami d'Homère, tout le monde te rira au nez et tu resteras confondue. Il n'est pas moins nécessaire de savoir l'histoire litté­raire de notre pays. Ne serais-tu pas bien aise de savoir dans quel temps vivait Molière, dont les comédies t'amuseront tant un jour ? Ne voudrais-tu pas connaître les persécutions que le Tartufe, son chef-d'œuvre, lui fit essuyer ?


Je te conseille aussi de lire les tragédies de P. Corneille, celles de Racine et quelques-unes de celles de Voltaire. Pourrais-tu rester in­sensible à la lecture de Zaïre, de Mérope, d'Alzirel. Tu pourras aussi lire La Henriade. Tu connais un peu l'histoire d'Henri IV, ce si bon roi ; tu la verras racontée là, en vers superbes. Prie le Grand-Papa de te raconter l'histoire des Dailly.


Adieu, je t'embrasse, c'est trop bavarder pour aujourd'hui. J'oubliais de te dire que je t'écris pour te souhaiter la bonne année, je te souhaite d'être toujours bonne et sensible, et de lire plus de volumes que de faire de paires de bas. Réponds-moi sur tout cela.



*



[Samedi, 18 Avril 1801]


J'ai reçu ta petite lettre, ma bonne Pauline, et elle m'a fait bien plaisir. Je suis bien aise que tu t'oc­cupes et que tu acquières des talents : il faut en avoir, à quelque prix que ce soit. Lis beaucoup, car le XIXe siècle sera pro­bablement encore plus raisonneur que son aîné, mais j'espère qu'instruit par son exemple, il raisonnera plus juste.


Je vou­drais que tu lusses l'histoire de France par le président Hénault, c'est un excellent cane­vas que je viens de relire avec beaucoup de plaisir. Tu feras bien aussi de lire les abrégés de l'abbé Lenglet-Dufresnoy. De­mande au grand-papa de te faire lire Esther, Aihalie, Mérope, le Misanthrope, l'Avare, le Malade imaginaire.


Ces ou­vrages immortels te feront connaître et aimer la littérature. Je t'annonce à l'avance qu'ils te feront mille fois plus de plaisir que tous les romans que tu as lus jusqu'à ce jour. Tu pourrais lire aussi les deux poèmes de l'immortel Homère ; juge de l'empire du Beau : il y a plus de 4.000 ans qu'il est mort et on parle tou­jours de lui.


(...)


*



[Dimanche, 8 Décembre 1801.]


Je ne peux te dire, ma chère Pauline, combien ta lettre m'a fait plaisir. Je compte en recevoir souvent, car rien ne t'empêche d'écrire tes lettres chez Mademoiselle Lassaigne et de les donner à Marion lorsque tu viens à la maison. De cette manière l'inquisition sera en défaut.


Tu as très bien fait de ne pas abandonner le piano. Dans le siècle où nous sommes, il faut qu'une demoiselle sache absolument la musique, autrement on ne lui croit aucune espèce d'éducation. Ainsi, il faut de toute nécessité que tu deviennes forte sur le piano ; il faut te roidir contre l'ennui et songer au plaisir que la musique te donnera un jour. J'aurais bien désiré que tu apprisses à dessiner. ...


Il faut accoutumer peu à peu ton esprit à sentir et à juger le beau, dans tous les genres. Tu y parviendras en lisant, d'abord, les ouvrages légers, agréables et courts. Tu liras ensuite ceux qui exigent plus d'instruction et qui supposent plus de capacité. (...) Je vois avec bien du plaisir que tu lis les tragédies de Voltaire. Tu dois te fami­liariser avec les chefs-d'œuvre de nos grands écrivains ; ils te formeront égale­ment l'esprit et le cœur.


Je te conseille de lire Racine, le terrible Crébillon, et le charmant La Fontaine. Tu verras la distance immense qui sépare Racine de Crébillon et de la foule des imitateurs de ce dernier. Tu me diras ensuite qui tu aimes le mieux de Corneille ou de Racine. Peut-être Voltaire te plaira-t-il d'abord autant qu'eux ; mais tu sentiras bientôt combien son vers coulant, mais vide, est inférieur au vers plein de choses du tendre Racine, et du majestueux Corneille.


Tu peux demander au grand papa les Lettres Persanes de Montesquieu et l'His­toire naturelle de Buffon, à partir du sixième volume ; les premiers ne t'amuseraient pas. Je crois, ma chère Pauline, que ces divers ouvrages t'amuseront beaucoup ; en même temps, tu feras connaissance avec leurs immortels auteurs.


Mais c'est assez bavarder sur un même sujet. Donne-moi de grands détails sur tes occupations chez Mlle Lassaigne et sur la manière dont tu passes ton temps. Peut-être t'ennuies-tu un peu ; mais songe que dans ce monde nous n'avons jamais de bonheur parfait et mets à profit ta jeunesse, pour apprendre ; les connais­sances nous suivent tout le reste de notre vie, nous sont toujours utiles et, quelquefois, nous font oublier bien des peines.


Pour moi, quand je lis Racine, Voltaire, Molière, Virgile, L'Orlando Furioso, j'oublie le reste du monde. J'entends par monde cette foule d'indifférents qui nous vexent souvent, et non pas mes amis que j'ai toujours présents au fond du cœur. C'est là, ma chère Pauline, que tu es gravée en caractères ineffaçables. Je pense à toi mille fois le jour ; je me fais un plaisir de te revoir grande, belle, instruite, aimable et aimée de tout le monde. C'est cette douce idée qui me rappelle sans cesse Grenoble ; je compte y être dans neuf mois d'ici. Je pourrais bien y aller tout de suite, mon colonel m'a offert un congé ; mais mon devoir me re­tient au régiment.


Tu vois, ma chère, que nous sommes toujours contrariés par quelque chose ; aussi, le meilleur parti que nous ayons à prendre est-il de tâcher de nous accom­moder de notre situation et d'en tirer la plus grande masse de bonheur possible. C'est là la seule vraie philosophie.


Adieu, écris-moi vite.



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