Stefan Zweig: L’école au siècle passé

Dernière mise à jour : janv. 12





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L’école au siècle passé



"Il allait de soi qu’après l’école primaire on m’enverrait au lycée. Dans toutes les familles fortunées, on tenait, ne fût-ce que dans l’intérêt des relations sociales, à avoir des fils "cultivés" ; on leur faisait apprendre le français et l’anglais, on les initiait à la musique, on engageait d’abord des gouvernantes, puis des précepteurs chargés de leur enseigner les bonnes manières. Mais seule la formation "académique", qui ouvrait les portes de l’université, conférait toute sa valeur à un jeune homme en ces temps de libéralisme "éclairé".


C’est pourquoi toute "bonne" famille avait l’ambition qu’un de ses fils au moins fît précéder son nom de quelque titre de docteur. Or cette voie qui menait à l’université était assez longue et n’avait rien de rose. Pendant cinq années d’école primaire et huit ans de lycée, il fallait passer cinq à six heures par jour sur les bancs de la classe, puis, une fois les cours terminés, faire ses devoirs, et aussi — ce qu’exigeait la « culture générale » — apprendre le français, l’anglais et l’italien, à côté du latin et du grec qui s’enseignaient en classe ; en tout cinq langues, à quoi s’ajoutaient la géométrie et la physique, et toutes les autres disciplines scolaires. (…)


Jusqu’à l’âge de quatorze ou quinze ans, nous nous accommodions encore assez bien de l’école. Nous plaisantions sur nos professeurs, nous apprenions nos leçons avec une froide curiosité. Puis vint un moment où l’école ne fit plus que nous ennuyer et nous troubler. (...)

Notre amour refoulé du savoir, nos curiosités spirituelles et artistiques, notre avidité de jouissance, qui ne trouvaient nul aliment à l’école, se jetèrent donc avec passion au-devant de tout ce qui se produisait hors de l’école.


Nous fûmes tout d’abord deux ou trois seulement à découvrir en nous cet intérêt pour les arts, la musique, la littérature, puis une douzaine, et pour finir presque tous subirent la contagion.


Car l’enthousiasme est chez les jeunes gens comme une maladie infectieuse. Dans une classe, il se transmet de l’un à l’autre à l’instar de la rougeole ou de la scarlatine, et comme les néophytes, avec leur orgueil ostentatoire et enfantin, cherchent à surpasser le plus rapidement possible les autres par leur savoir, chacun pousse autrui de l’avant. Le fait que je me trouvais parmi des camarades fanatiques des beaux-arts a peut-être déterminé l’orientation de toute ma vie.



Stefan Zweig (debout) et son frère Alfred, vers 1900




En soi, cet enthousiasme pour le théâtre, la littérature et l’art était tout naturel à Vienne ; le journal faisait une place importante à toutes les manifestations culturelles ; partout où l’on allait, on entendait de gauche et de droite, chez les adultes, des discussions sur l’Opéra ou le Burgtheater, toutes les papeteries exposaient dans leurs vitrines les portraits des grands acteurs ; le sport passait encore pour un exercice brutal dont un lycéen eût plutôt à rougir, et le cinéma, avec ses idéaux de masse, n’avait pas encore été inventé.


Nous n’avions pas non plus à craindre d’opposition de la part de nos parents : le théâtre et la littérature comptaient au nombre des passions « innocentes », au contraire du jeu de cartes et des amourettes. Après tout, mon père, comme tous les pères viennois, avait été dans sa jeunesse tout aussi épris du théâtre, et il avait assisté à la représentation de Lohengrin sous la direction de Richard Wagner avec le même enthousiasme que nous aux premières de Richard Strauss et de Gerhart Hauptmann.


Car il allait de soi que nous autres, lycéens, nous nous pressions à toutes les premières — comme nous aurions eu honte devant nos collègues plus heureux si le lendemain, à l’école, nous n’avions pas pu rendre compte de tous les détails ! Nos professeurs, s’ils n’avaient pas été totalement indifférents, auraient dû être frappés du fait que tous les après-midi précédant une grande première — où nous devions faire la queue depuis trois heures pour obtenir les places debout qui seules nous étaient accessibles — les deux tiers des élèves tombaient mystérieusement malades.


S’ils y avaient prêté une stricte attention, ils auraient dû découvrir aussi que les poèmes de Rilke se cachaient sous la couverture de nos grammaires latines et que nous utilisions nos cahiers de mathématiques pour y copier les plus belles poésies que nous trouvions dans des livres empruntés. Chaque jour, nous inventions de nouvelles techniques pour consacrer à nos lectures les ennuyeuses heures de classe. Pendant que le maître débitait sa leçon ressassée sur la « poésie naïve et sentimentale » de Schiller, nous lisions sous nos pupitres Nietzsche et Strindberg, dont ce brave vieillard n’avait jamais entendu prononcer les noms.


Le désir de connaître tout ce qui se produisait dans tous les domaines de l’art et de la science nous avait gagnés comme une fièvre.


L’après-midi, nous nous pressions parmi les étudiants de l’université pour assister aux cours, nous pénétrions dans les amphithéâtres d’anatomie pour assister à des dissections. Nous fourrions notre nez partout avec une avide curiosité. Nous nous glissions aux répétitions de la Philharmonique, nous furetions chez les bouquinistes, nous inspections tous les jours les vitrines des libraires afin de savoir aussitôt ce qui avait paru la veille. Et avant tout, nous lisions, nous lisions tout ce qui nous tombait entre les mains. Nous empruntions des livres dans les bibliothèques publiques, nous nous prêtions mutuellement tout ce que nous dénichions.


Mais le meilleur endroit pour nous instruire de toutes les nouveautés restait le café. Pour comprendre cela, on doit savoir que les cafés, à Vienne, constituent une institution d’un genre particulier, qui ne peut se comparer à aucune autre au monde. Ce sont en quelque sorte des clubs démocratiques accessibles à tous pour le prix modique d’une tasse de café et où chaque hôte, en échange de cette petite obole, peut rester assis pendant des heures, discuter, écrire, jouer aux cartes, recevoir sa correspondance et surtout consommer un nombre illimité de journaux et de revues.




Le Café Central à Vienne, vers 1900




Dans un bon café de Vienne, on trouvait non seulement tous les journaux viennois, mais aussi ceux de tout l’Empire allemand, les français, les anglais, les italiens et les américains, et en outre les plus importantes revues d’art et de littérature du monde entier, Le Mercure de France aussi bien que la Neue Rundschau, le Studio et le Burlington Magazine. Chaque jour, nous y passions des heures et rien ne nous échappait.


Car grâce au caractère collectif de nos intérêts, nous suivions des événements artistiques non pas avec une paire, mais avec dix ou vingt paires d’yeux. Ce qui échappait à l’un, l’autre le remarquait pour lui, et comme, avec notre orgueil enfantin et dans un esprit d’émulation presque sportif, nous cherchions sans cesse à l’emporter dans notre connaissance des dernières nouveautés, nous nous trouvions en fait dans un état de permanente jalousie à l’égard de ce qui pouvait faire sensation.


Quand, par exemple, nous discutions Nietzsche, qui était encore honni, l’un de nous déclarait soudain, en jouant les esprits supérieurs : « Mais il est pourtant clair que, dans l’idée de l’égotisme, Kierkegaard lui est supérieur », et aussitôt nous nous inquiétions :


« Qui est ce Kierkegaard qu’il connaît et que nous ne connaissons pas ? »


Le lendemain, nous nous précipitions à la bibliothèque afin d’y dénicher les œuvres de ce philosophe danois oublié, car nous éprouvions comme une humiliation le fait de ne pas connaître quelque chose d’étranger qu’un autre connaissait.


Notre passion — à laquelle, d’ailleurs, je me suis encore personnellement adonné pendant bien des années — était de découvrir en devançant les autres ce qu’il y avait de plus récent, de plus nouveau, de plus extravagant, de plus extraordinaire, ce sur quoi personne ne s’était appesanti, ce à quoi surtout n’avait pas touché la critique littéraire officielle de nos vénérables quotidiens. Il nous fallait connaître ce qui n’était pas encore généralement reconnu, nous portions un amour particulier à ce qui était difficilement accessible, excentrique, insolite et radical ; c’est pourquoi rien n’était si bien dissimulé, si peu à portée de notre vue que nos curiosités collectives et rivales ne finissent par le tirer de sa cachette.


Stefan George ou Rilke, par exemple, n’avaient paru en tout et pour tout durant nos années de lycée qu’en éditions de deux ou trois cents exemplaires, dont à peine trois ou quatre avaient trouvé le chemin de Vienne ; aucun libraire ne les avait en magasin, aucun des critiques officiels n’avait jamais mentionné le nom de Rilke. Mais notre bande, par un miracle de la volonté, connaissait chaque vers et chaque ligne de lui. Nous, gamins imberbes et encore en pleine croissance, contraints à rester assis toute la journée sur les bancs de l’école, nous formions réellement le public idéal dont un jeune poète pouvait rêver, un public curieux, critique et compréhensif, et enthousiaste de s’enthousiasmer.


Car nos capacités d’enthousiasme étaient illimitées ; pendant nos heures de classe, en allant au lycée ou en en revenant, au café, au théâtre, au cours de nos promenades, nous n’avons rien fait d’autre, pendant nos années d’adolescence, que de discuter de livres, de tableaux, de musique, de philosophie ; qui se produisait en public comme acteur ou chef d’orchestre, qui avait publié un livre ou écrivait dans un journal était une étoile à notre firmament. (...)


Aujourd’hui encore je m’étonne de la précocité avec laquelle nous avons acquis notre capacité de discernement critique grâce à cette pratique ininterrompue de la discussion et de l’analyse méticuleuse, grâce à cette exaltation de notre passion pour les lettres. A dix-sept ans, non seulement je connaissais tous les poèmes de Baudelaire ou de Walt Whitman, mais j’en savais par cœur les plus remarquables, et je crois qu’au cours de toute mon existence ultérieure, je n’ai plus jamais lu de façon aussi intensive que durant ces années de lycée et d’université."