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Sophocle ; Antigone

Mis à jour : mars 1


Nikiforos Lytras - Antigone devant le corps de Polynice, 1865




Sophocle


Antigone


(442 av. J.-C.)



[Traduction par Nicolas Artaud]



P14



LE GARDE


C’est elle qui a commis le crime ; nous l’avons surprise ensevelissant Polynice.

Mais où est Créon ?

LE CHŒUR


Le voici fort à propos qui revient du palais.

CRÉON


Eh bien ! qu’y a-t-il ? quel événement rend ma présence nécessaire ?

LE GARDE


O roi, les mortels ne peuvent jurer de rien ; en effet, la pensée qui survient dément nos pensées premières. Bouleversé tout à l’heure par tes menaces, j’aurais affirmé que je ne

me presserais pas de revenir ici. Mais, comme une joie inespérée est sans proportion

avec toute autre joie, me voici, malgré mes serments de ne plus revenir, et

j’amène cette jeune fille, que l’on a trouvée à préparer la sépulture.

Dans cette occasion, l’on a pas tiré au sort ; c’est à moi qu’appartient la trouvaille,

et nul autre n’y a droit. Et maintenant, ô roi, reçois toi-même cette jeune

fille de mes mains ; interroge-la à ton gré, pour la convaincre. Mais moi,

il est juste que je me retire, libre désormais de tout embarras.

CRÉON


Toi qui l’amène, où et comment l’as-tu surprise ?

LE GARDE


Elle ensevelissait le cadavre ; te voilà instruit de tout.

CRÉON


Comprends-tu et dis-tu bien ce que tu veux dire ?



LE GARDE


Oui, je l’ai vue inhumer le cadavre que tu avais défendu d’ensevelir :

ce langage est-il clair et intelligible ?

CRÉON


Comment a-t-elle été vue et prise en faute ?

LE GARDE


Voici comment la chose s’est passée. À peine arrivés, préoccupés de tes terribles menaces, nous avons balayé toute la poussière qui couvrait le cadavre déjà putréfié, et nous l’avons mis complètement à nu ; puis nous nous assîmes, abrités du vent par des collines élevées, pour éviter d’être atteints par son odeur fétide ; chacun de nous excitant par de vifs reproches l’attention de celui dont la surveillance se relâchait.


Cela dura jusqu’au moment où le disque brillant du soleil s’arrêta au milieu du ciel, et fit sentir toute son ardeur. Et alors tout à coup un tourbillon, soulevant de la terre un ouragan, fléau des airs, enveloppe la plaine et ravage tous les feuillages des arbres et des plantes ;

le vaste éther était rempli de leurs débris, et nous, les yeux fermés, nous supportions le

fléau envoyé par les dieux.


Lorsque enfin l’ouragan fut dissipé, on voit la jeune fille, poussant des cris aigus, comme un oiseau désolé qui retrouve son nid désert et vide de ses petits ; ainsi, à la vue du cadavre nu, elle aussi laisse éclater ses sanglots, et lance de terribles imprécations contre les auteurs de l’attentat. Aussitôt ses mains le recouvrent de poussière, et, avec un vase d’airain artistement travaille, elle fait de triples libations sur le mort.


À cette vue, nous courons à l’instant et la saisissons, sans qu’elle montre aucun trouble. Nous l’interrogeons sur ce qui a précédé, et sur ce que nous avons vu ; elle ne nia rien, et moi, je ressentis tout ensemble de la peine et de la joie ; car il est bien doux d’échapper au châtiment, mais il est pénible d’y livrer ce qui nous est cher. Cependant il est naturel qu’à toutes ces raisons je préfère mon propre salut.

CRÉON


Toi, oui, toi qui tiens les yeux baissés vers la terre, avoues-tu,

ou nies-tu avoir fait ce dont il t’accuse ?

ANTIGONE


Oui, j’avoue l’avoir fait, et ne prétends pas le nier.

CRÉON

au garde


Toi, tu peux te retirer à ta volonté, tu es libre de l’accusation qui pesait sur toi.

— Pour toi, réponds brièvement et en peu de mots ; connaissais-tu

la défense que j’ai fait proclamer ?

ANTIGONE


Je la connaissais ; pouvais-je ne pas la connaître ?

elle était assez publique.

CRÉON


Et pourtant tu as osé enfreindre ces lois ?

ANTIGONE


Ce n’est, en effet, ni Jupiter qui me les a révélées, ni la Justice qui habite avec les divinités infernales, les auteurs de ces lois qui règnent sur les hommes ; et je ne pensais pas que les décrets d’un mortel comme toi eussent assez de force pour prévaloir sur les lois non écrites, œuvre immuable des dieux. Celles-ci ne sont ni d’aujourd’hui ni d’hier ; toujours vivantes,

nul ne sait leur origine. Devais-je, les oubliant, par crainte des menaces d’un homme, encourir la vengeance des dieux ? Je savais qu’il me faudrait mourir ;

eh ! ne le devais-je pas, même sans ton décret ?


Si j’avance l’instant de ma mort, j’y trouve un précieux avantage. Pour quiconque a vécu comme moi dans le malheur, comment ne serait-elle pas un bienfait ? Pour moi donc,

ce trépas n’a rien de douloureux ; mais si j’avais laissé sans sépulture le fils de ma mère,

c’est alors que je serais malheureuse ; quant à mon sort présent, il ne m’attriste en rien.

Pour toi, si ma conduite te paraît insensée, je pourrais dire que c’est un fou

qui m’accuse de démence.

LE CHŒUR


L’esprit inflexible du père se reconnaît dans le caractère inflexible de la fille ;

elle ne sait point céder à l’infortune.

CRÉON


Mais, sache-le bien, ces esprits inflexibles s’abattent le plus souvent ; et l’on voit

souvent le fer le plus dur, endurci encore à l’action du feu, s’user et se briser.

Un léger frein réprime la fougue des plus fiers coursiers. Les sentiments d’orgueil

ne conviennent pas à qui est esclave des autres. Elle savait qu’elle m’outrageait en

violant les lois proclamées ; mais, après avoir commis le crime, elle ajoute pour

second outrage d’en tirer vanité, et d’en rire.


Certes, je ne serais plus homme, si cette victoire sur mes ordres demeurait impunie.

Mais qu’elle soit fille de ma sœur, ou qu’elle soit encore plus rapprochée de moi que

par tous les liens du sang, elle et sa sœur n’échapperont point à la mort la plus honteuse ;

car j’accuse l’autre autant que celle-ci d’être l’auteur de cette sépulture.


Appelez-la ; tout à l’heure je l’ai vue errer dans le palais, égarée, hors d’elle-même, en proie à une démence furieuse, et l’agitation de l’âme trahit d’ordinaire ceux qui machinent dans l’ombre des projets criminels. Mais je déteste le coupable qui essaie de parer sous de belles paroles un crime manifeste.

ANTIGONE


Je suis ta captive, veux-tu de moi plus que la vie ?

CRÉON


Rien de plus ; cela me suffit.

ANTIGONE


Que tardes-tu donc ? tout comme dans tes discours rien ne me plaît, et ne me plaira jamais, je l’espère, ainsi les miens te sont également désagréables. Cependant quelle gloire

plus belle pouvais-je acquérir, que de donner la sépulture à mon frère ?

Chacun ici applaudirait à mes paroles, si la crainte ne leur fermait pas la bouche.

Mais entre autres heureux privilèges, la tyrannie a encore celui de pouvoir faire

et dire ce qui lui plaît.

CRÉON


De tous les Thébains ici présents, tu es la seule à voir de telles choses.

ANTIGONE


Ils les voient bien aussi, mais leur bouche te flatte !

CRÉON


Et toi, ne rougis-tu pas de penser autrement qu’eux ?

ANTIGONE


C’est qu’il n’y a rien de honteux à honorer ceux qui sont nés du même sein que nous.

CRÉON


N’était-il pas du même sang que toi, celui qui mourut dans le camp opposé ?

ANTIGONE


Oui, du même sang, puis qu’il est né du même père et de la même mère.

CRÉON


Pourquoi donc rendre à Polynice un honneur impie pour son frère, son ennemi ?

ANTIGONE


Il me rendra un autre témoignage, ce mort que je regrette aussi.

CRÉON


Non vraiment, si tu rends des hommages égaux à l’impie.

ANTIGONE


Il est mort, non pas son esclave, mais son frère.

CRÉON


Mais l’un ravageait sa patrie, l’autre combattait pour elle.

ANTIGONE


Pluton impose des lois égales pour tous.

CRÉON


Mais l’homme de bien et le méchant ne doivent pas obtenir

un égal traitement.

ANTIGONE


Qui sait si aux enfers de telles maximes sont irréprochables ?

CRÉON


Certes, jamais un ennemi, même après sa mort, ne devient ami.

ANTIGONE


La nature m’a faite pour partager l’amour et non la haine.



CRÉON


Si tu veux aimer, va donc les aimer chez les morts ; mais, de mon vivant,

jamais femme ne régnera.



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