Socrate et la valeur de la pédagogie

Dernière mise à jour : sept. 24





Socrate et la valeur de la pédagogie


par Tibor Dénes


Socrate disait que si la vérité de l'homme contredit celle de la cité, c'est la première qu'il faut choisir. Et par homme, il entendait celui qui pense et parle raisonnablement. Mais la cité n'était pas mûre pour la raison. Socrate venait trop tôt. Et c'est pourquoi il faudra toujours rouvrir le dossier de son tragique destin. Qu'il nous soit permis de rouvrir le dossier de Socrate. Non pas le Socrate philosophe dont beaucoup s'emparent ces temps-ci, et dans des intentions diverses. Historiens, philologues, philosophes, idéalistes et marxistes ; tous cherchent à faire de lui leur ancêtre. Mais, pour notre part, ce qui nous intéresse, c'est Socrate pédagogue et, partant, la valeur de son exemple humain de pédagogue. Car, avant tout, il était, il voulait être pédagogue, éducateur envoyé par les dieux, comme il l'a dit à plusieurs reprises. C'est la réponse à une seule question que nous cherchons : en semant le vent, Socrate n'a-t-il pas récolté la tempête ? Telle était, cependant, sa raison de vivre : faire surgir la tempête des esprits, des âmes.


Ouvrons donc notre dossier. Notre homme vivait dans la rue, mais il n'introduisait guère ses concitoyens dans ses affaires privées. En parlant de sa vie intime — des futilités domestiques — il aurait transgressé les lois les plus sacrées : la mesure, l'harmonie, la raison même. Nos documents évoquent plutôt le personnage public qu'était Socrate. Leur nombre est restreint, mais ils renferment bien des contradictions. Par documents, nous entendons les témoignages des contemporains ; ceux de la postérité ne sont que des paraphrases, ils circonscrivent mais ne décrivent pas. Aristophane fut un de ses contemporains. Mais que savait-il de Socrate ? Le peu qu'il connaissait, il l'a déformé, volontairement. Dans les Nuées, il assimile Socrate aux sophistes, qui n'étaient pas d'ailleurs ces vauriens malfaiteurs que présente Platon, leur ennemi acharné. Socrate se distingue des sophistes, non parce qu'il était de pure souche athénienne de la tribu d'Antiochis, alors qu'eux étaient des étrangers ; la différence ne réside pas non plus dans le fait que ces arrivistes vendaient cher leurs connaissances, tandis que Socrate n'acceptait aucun salaire. La différence est plus profonde.


Les sophistes enseignaient à la jeunesse athénienne comment elle pouvait réussir dans la Cité. Ce n'était d'ailleurs pas inutile. Après les guerres médiques, en ce siècle d'or de Périclès, Athènes avait besoin d'hommes énergiques et à la fois avisés. Evénos de Paros, pour la somme de 500 drachmes, initiait son auditoire aux mystères de la politique. Socrate, qui fixait son regard plus loin que les Longs Murs, au-delà de la Grèce et des choses de la vie quotidienne, enseignait à ses jeunes amis, à titre gracieux, comment ils pouvaient devenir des hommes. Mais Aristophane, aristocrate conservateur et moqueur de nature, pouvait-il voir la différence ? Xénophon, le gentilhomme-farmer, pouvait-il comprendre Socrate ? Il fut son disciple pendant un certain temps. Mais il serait aussi vain d'identifier notre héros au pathétique harangueur des Mémorables que de le confondre avec l'insupportable sophiste des Nuées. N'oublions pas que Xénophon lui-même brossa un tout autre portrait de son ancien maître dans le Banquet. (...)


Faisons taire nos doutes : la personnalité de Socrate, son activité, son rôle historique correspondent exactement aux lignes que nous a laissées Platon à son sujet. Ses paroles sont authentiques dans la mesure où est fidèle la main d'un disciple qui désire transmettre l'enseignement du maître vénéré. Qui nous permet de l'affirmer ? L'Histoire. Certes, l'Histoire est pauvre en renseignements sur l'homme privé. Voyons brièvement : Socrate naquit à Athènes en 469 av. J.-C. et en 399, après quatre semaines de captivité, il but la ciguë, condamné à mort par sa ville natale. Ainsi, sa vie s'étend entre deux guerres : né après la victoire de Platée, il mourut après la catastrophe de Sicile, qui eut certainement quelque influence sur son tragique destin. Son père, Sophronisque, était, à ce qu'on prétend, sculpteur; il aurait voulu, dit-on, enseigner son art à son fils, mais sans succès. Nous sommes mieux informés par sa mère, Phénarété, qui était sage-femme. Socrate se maria, et Xantippe, sa femme, lui donna plusieurs enfants. L'historiographie n'a pas pu identifier ses descendants ; les fils d'un condamné ne se vantaient guère de leur naissance, à Athènes.


Sans doute Socrate ne fut-il pas un mari modèle, ni un père de famille exemplaire. Il n'était guère fait pour des idylles domestiques. Il avait d'autres occupations. Il parcourait les rues et les places publiques du matin au soir, pieds nus, hiver comme été, et couvert du même manteau usé, la tête haute, comme les riches, malgré son maigre revenu. Sa modeste fortune (500 drachmes, maison comprise] ne lui rapportait que 100 drachmes par an. En chemin, il abordait puissants et vagabonds, sans distinction, pour les interroger sur la vérité et leur expliquer l'essence de la vertu. Ce comportement lui causa beaucoup de tort ; le Conseil des Trente promulgua une loi contre ceux qui exerçaient le métier de la parole, visant principalement Socrate. Celui qui proposa la loi n'était autre que Critias, son ancien élève.


Ses vrais disciples étaient les jeunes gens beaux et issus de famille noble. Tous le connaissaient, l'aimaient, tous auraient pu dire, comme le charmant petit Charmide :


Comment sais-tu mon nom? — Je serais bien coupable si je l'ignorais, tu es fort connu -parmi ceux de mon âge, et dans mon enfance, je me souviens de t'avoir vu en compagnie de Critias.


Et Phédon résume par cette formule l'admiration de son entourage : il suffisait de rencontrer ses yeux de taureau.... Socrate avait-il des yeux de taureau, comme tous ceux qu'on disait beaux dans la Grèce antique ? Avait-il, au contraire, la laideur d'un satyre, comme le suggère un buste du temps, et comme Platon le dépeint dans ses premiers dialogues ? De même que Socrate voyait beaux tous ses jeunes élèves, ne devenait-il pas beau lui-même, par sa sagesse et sa bonté, dans leurs frais regards ? Dans un magnifique éloge de Socrate, conservé dans le Banquet de Platon, Alcibiade raconte lui-même comment, une certaine nuit, il voulut gagner l'amitié de son maître. A quelle honte le refus de ce laid vieillard n'exposait-il pas le jeune et brillant capitaine ? Et pourtant, dans l'antique Athènes, certains rapports entre maître et élève — qu'il est inutile de préciser — étaient moins un vice qu'une vertu.


Une toute autre sorte d'amour liait Socrate à ses disciples. C'est dans sa mission d'éducateur qu'il les voyait tous beaux et qu'il voulait les rendre plus beaux encore, en ennoblissant leur âme. Car c'était un pédagogue-né. C'est ce qui fut cause de sa perte et de son apothéose. Ses accusateurs — Anytos, le seigneur ruiné, Mélétos, le rimailleur conspué et Lycos, le rhéteur sans succès — tout en critiquant son impiété, s'en prenaient à l'éducateur. Socrate corromp la jeunesse, ses disciples bafouent les lois de la Cité. Curieuse accusation ! Nul n'avait plus de respect des lois de l'État, et, c'est pourquoi, précisément, il refusa de s'enfuir après avoir entendu la sentence de mort, bien qu'on lui en donnât la possibilité. Mais sa vérité, dans cette affaire comme dans les autres, n'était pas de ce monde. Socrate fut le premier à affirmer l'autonomie de l'homme : l'homme autonome décide lui-même de ses lois. Et il a dit aussi que, si la vérité de l'homme se heurte à celle de la cité, il faut choisir la première.


Par homme, il entend celui qui pense et parle raisonnablement, c'est-à-dire le sage. Le mot logos a deux sens en grec : parole et raison. Tout cela n'était pas à la portée de ses juges — cordonniers, bouchers, tailleurs de pierre. Deux sphères différentes qui ne coïncidaient jamais. En voici la preuve : le maître désirait éduquer, par ses hautes idées, non seulement les [citoyens], mais aussi ses propres juges. Il voulait former Athènes, la Cité. Cependant, la Cité, par une majorité de trente voix à peine, l'emprisonna et le fit mettre à mort. Socrate, qui avait semé le vent, ne récolta pas la tempête. Et pourtant, c'était son intention. Sinon, il n'aurait pas été cet éducateur « en mission », instruisant par la parole et l'exemple. Fils de sage-femme, il voulait aider à mettre au monde une nouvelle race d'homme, celle qui pense et parle raisonnablement, l'homme qui s'est retrouvé. Il le dit lui-même à Théètète :


Or, ça, ridicule garçon, n'as-tu pas ouï dire que je suis fils d'une accoucheuse, qui fut des plus nobles et des plus imposantes, Phénarète ? [...] Et que j'exerce le même art, l'as-tu ouï dire aussi ? [...] Sache-le donc bien [...] Ce qu'éprouvent ceux qui me viennent fréquenter ressemble à ce qu'éprouvent les femmes en mal d'enfentement : ils ressentent les douleurs, ils sont remplis de perplexités qui les tourmentent [...] Or, ces douleurs, mon art a la puissance de les éveiller et de les apaiser [...] Livre-toi donc à moi comme au fils d'une accoucheuse, lui-même accoucheur; efforce-toi de répondre à mes questions le plus exactement que tu pourras [...] Mais cet art d'accoucher, moi comme ma mère, l'avons reçu de Dieu : elle pour délivrer les femmes, moi pour délivrer ceux des jeunes hommes qui sont nobles ou beaux de quelque beauté que ce soit (Théètète).


Le jeune homme a-t-il suivi son conseil ? Ses compagnons d'armes ont-ils imité son exemple ? A vrai dire, Socrate n'était pas né soldat ; mais dans le courage militaire aussi, il aurait pu être l'idole d'un peuple qui vénérait les héros, dans la réalité comme dans la mythologie. N'a-t-il pas sauvé, au plus fort de la mêlée, Alcibiade blessé ? N'a-t-il pas, à lui seul, couvert à Délion la retraite de l'armée athénienne ? Enfin n'a-t-il pas arrêté l'ennemi ? Pour la seule gloire militaire ? Une telle idée aurait été loin de lui. Et voilà comment réagissaient ces braves soldats :


Ainsi un jour entre autres, que nous avions la plus terrible gelée qui se puisse et que chacun, ou bien s'abstenait de quitter son abri ou ne sortait en tout cas que couvert d'un tas de choses extraordinaires, les pieds ficelés et entortillés dans des bandes de feutre ou de peau d'agneau, lui [Socrate], au contraire, en cette occurrence, il sortait n'ayant pas sur lui d'autre manteau que celui-là même qu'il avait aussi coutume de porter auparavant, et, pieds nus, il circulait sur la glace plus aisément que les autres avec leurs chaussons : en sorte que les soldats le regardaient en-dessous convaincus que son intention était de les humilier (Le Banquet) .


C'est un texte fort éloquent. Mais on voit à quel point l'exemple du pédagogue peut être mal interprété. Soit dit en passant, la scène et cette catégorie d'hommes nous sont bien connus. Dans les camps scouts, dans les casernes, sur le front et comme prisonnier de guerre, nous avons rencontré de ces éducateurs zélés, mais dont l'enseignement demeurait sans effet. Socrate, lui, était le plus tenace des pédagogues. Opiniâtre jusqu'au bout, devant ses juges et devant la mort, il répétait inlassablement qu'il faut éduquer l'humanité. En promettant de se tenir coi, il sauverait sa peau, mais l'immortalité, non pas.


Athéniens, je vous sais gré et je vous aime; mais j'obéirai au dieu plutôt qu'à vous; et, tant que j'aurai un souffle de vie, tant que j'en serai capable, soyez surs que je ne cesserai pas de philosopher, de vous exhorter, de faire la leçon à qui de vous je rencontrerai. Et je lui dirai comme j'ai coutume de le faire : Quoi! cher ami [...] tu ne rougis pas de donner tes soins à ta fortune [...], à ta réputation et à tes honneurs. Quant à ta raison, quant à la vérité, quant à ton âme, qu'il s'agirait d'améliorer sans cesse, tu ne t'en soucies pas, tu n'y songes pas [...] Cet office est celui pour lequel le dieu semble m'avoir attaché à votre ville, et voilà pourquoi je ne cesse de vous stimuler, de vous exhorter chacun de vous, en l'obsédant partout, du matin jusqu'au soir (Apologie de Socrate) .


Là-dessus, ses juges le condamnèrent à boire la ciguë. Et la cité — que lui seul aurait pu sauver — marchait à sa perte. Ce n'est pas une affirmation gratuite ; l'Histoire le prouve de façon irréfutable.


Etais-tu en personne, Phédon, aux côtés de Socrate, ce jour ou il but le poison dans sa prison ? — J'y étais en personne, Echécrate. — Eh bien ! de quoi a-til parlé, lui, avant de mourir ? Quelle a été sa fin ? Voilà ce que j'aimerais à apprendre.


Le bateau, attendu depuis quatre semaines, entra dans le port par une belle journée printanière. Socrate allait donc mourir. Il renvoya les femmes qui pleuraient. Le Sage ne voulait pas que sa mort fût troublée. Il était en train d'écrire un poème, sur le bonheur peut-être, ou sur la beauté, préoccupation primordiale du Grec. Survint Criton, l'ami de toujours : Vite, il n'est pas trop tard pour fuir ! Mais Socrate secoua la tête : Je ne veux qu'une vie dans le bien. Enfreindre la loi, c'était s'exposer à vivre mal le peu qui restait. Toujours, la vie de l'exilé est mauvaise... Socrate voulut offrir en libation aux dieux quelques gouttes du breuvage, mais le bourreau retint son bras. Le calice contenait juste le poison nécessaire. Comme le corps commençait à se raidir et froidir, ses disciples étaient secoués de sanglots.


Qu'est-ce que vous faites-là? s'écria-t-il alors; vous êtes extraordinaires! [...] On me l'a enseigné, c'est avec des paroles heureuses qu'il faut finir. Soyez calmes, voyons ! ayez de la fermeté!


Alors les disciples, saisis de honte, refoulèrent leurs larmes. Ils étaient vingt, pas un de plus. Quelques mois plus tôt, cependant, ils avaient été dix fois, vingt fois plus nombreux. Platon, on l'a vu, s'était fait excuser pour raison de maladie ; craignant le pire, il gagna en toute hâte Mégare. Il avait été pendant dix ans, douze ans peut-être, l'élève de l'école socratique. Le mot [scholeío] a un double sens : école et loisir. Répétons-le : Socrate n'était pas un professeur ; c'était un éducateur. Il amusait ses élèves ; en leur posant des questions, il jouait avec eux. Il était déjà âgé, quand il apprit à danser. Il désirait rester jeune comme « ses enfants ». C'est pourquoi ceux-ci l'aimaient tant. Néanmoins, devant le dénouement tragique, ils se déclarèrent malades, ils prirent la fuite ou encore s'enfermèrent dans leur maison de campagne, comme le fit Xénophon. Il en restait vingt, qui pleuraient sur son destin. Certains, il est vrai, ne pouvaient être présents, malgré leur désir probable : ceux qui avaient occupé un haut rang dans la société. Leurs succès contribuèrent-ils à la gloire de Socrate pédagogue? Non pas. L'un d'eux, Critias, celui-là même dont la main fut souillée de sang, avait déjà renié son maître de son vivant. Quant à Alcibiade, un ambitieux, un impie qui bafouait les mystères d'Eleusis et mutilait les Hermès, il poussa les Athéniens dans la désastreuse expédition de Sicile, qui conduisit la cité au bord de l'abîme. A eux tous Socrate enseignait de soigner leurs âmes, d'apprendre à se connaître, pour devenir des hommes. Ses dernières paroles ne s'adressèrent pas à cette poignée de disciples, mais au vieil ami :


Criton, nous sommes le débiteur d'Asclépios pour un coq; eh bien! payez ma dette, pensez-y. — Bon, ce sera fait, dit Criton. Mais vois si tu n'as rien d'autre à dire.


Silence. La question de Criton resta sans réponse. La mission de Socrate était achevée : il n'avait plus de dettes, ni envers les dieux, ni envers les hommes. Les vingt disciples se retirèrent. Ils attendirent, pour se réunir, que la tempête se fût apaisée. Alors, chacun à sa manière, ils évoquèrent le pédagogue bien-aimé. Le silence se fit et le mythe apparut. Le Grand Interrogateur ne récolta pas la tempête. Tempête qui aurait rendu meilleure et plus humaine l'argile humaine, faite de lumière et de boue. Destin de pédagogue, destin tragique.


Y


Dénes Tibor. Socrate et la valeur de la pédagogie.

In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé, n°2, juin 1969. pp. 201-207

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