Søren Kierkegaard : Le calme de la nuit

Dernière mise à jour : 9 août


Portrait de Kierkegaard par Luplau Janssen





Extrait de :

Søren Kierkegaard

Etapes sur le chemin de la vie

(1845)





"Le 12 mai. Minuit.



A présent tout est calme, mais ce n’est pas un calme acquis par une passion ayant raison du vacarme le plus bruyant. Non, tout est calme dans le sens où le négociant dit : les céréales sont calmes, il n’y a aucune demande ; calme comme une ville de province où le calme règne parce qu’aucun événement n’y a lieu et qu’on ne s’attend à aucun, tandis que les choses habituelles arrivent : le coq chante sur le fumier, et le canard bat l’eau et la fumée de midi sort de la cheminée, et Morten Frandsen rentre chez lui dans sa voiture, et tout est en mouvement jusqu’à ce que le paysan ferme sa porte et jette ses regards sur la soirée calme, car avant ce n’était pas calme.


Calme, non pas en un sens fantaisiste comme on le dit d’une maison dont la réserve cache quelque chose qu’on devine, mais comme on le dit en un sens bourgeois d’une maison où les familles calmes font chacune ses propres affaires et où tout se fait comme cela s’est

toujours fait ; calme comme on le dit des « gens calmes du peuple », qui toute la semaine vaquent à leur métier, font leurs comptes, ferment la boutique et, le dimanche, vont à l’église.


Plus je pense à ce calme, plus ma nature se transforme. J’ai abandonné l’espoir d’une décision passionnée, tout se passera sans doute calmement. Mais ce calme, cette assurance me semble être la fausseté la plus insidieuse de l’existence. Oui, quand le calme est un

néant infini, et que, précisément en raison de cela, il prend la forme spacieuse de la possibilité d’un contenu infini, oui, alors je l’aime, car alors il est un élément de l’esprit et plus riche que des changements de rois et que des grands événements historiques.


C’est pourquoi je t’aime, ô calme des tombes ; car les morts dorment et, pourtant, ce calme est la forme de la conscience éternelle de leurs actes !


C’est pourquoi je t’aime, ô calme de la nuit, où la nature la plus intime se trahit plus clairement en pressentiments que lorsqu’elle se proclame bruyamment dans la vie et le mouvement de toutes choses !


C’est pourquoi je t’aime, ô le calme de l’heure des revenants dans ma chambre où aucun son et aucune voix humaine ne limitent l’infini de l’esprit et des pensées, où conviennent les paroles de Pétrarque :


« La mer n’a pas autant d’animaux dans ses vagues, jamais la nuit n’a vu autant d’étoiles sur la voûte céleste, la forêt n’abrite pas autant d’oiseaux, il n’y a pas autant d’herbes aux champs et aux prés, que mon cœur a de pensées tous les soirs ! »

C’est pourquoi je t’aime, ô calme solennel d’avant la bataille, que ce soit celui de la prière qu’on ne prononce pas, ou celui du mot de ralliement qui est chuchoté, ton calme signifie plus que le vacarme de bataille !


C’est pourquoi je t’aime en frissonnant, ô calme du désert, tu es plus terrible que tout ce qui arrive et qui est arrivé !


C’est pourquoi je t’aime, ô calme de la solitude, plus que tout ce qui est vaste, parce que tu es infini !


Mais ce calme végétatif, dans lequel la vie humaine est ensorcelée, où le temps arrive et le temps passe et se remplit de quelque chose de sorte qu’il n’y manque de rien, car tous les fleuves coulent dans la mer et ne peuvent pourtant pas remplir la mer infinie, mais parler de choses et d’autres peut remplir le temps des hommes, — ce calme végétatif, dis-je, est étranger à mon âme. Et pourtant, c’est avec lui qu’à présent je dois essayer de me familiariser.


(...)"


* * *