• Irène de Palacio

René Maizeroy, l'inconsidéré


"Maizeroy. Il est à Maupassant, "son vieux Guy", ce qu’un pain de sucre est à un bonbon."

Jules Renard, Journal, 14 janvier 1898


René Maizeroy vu par le dessinateur Georges Villa



René Maizeroy (1856-1918) ; un autre grand nom de jadis, oublié aujourd'hui... et pourtant très lu en son temps. Sa popularité un peu facile, sans doute, lui a nui. Pourrait-on expliquer ce désaveu par son apparente légèreté ? Aristocrate, ancien militaire, amateur de femmes, Maizeroy — baron René-Jean Toussaint de son vrai nom —, écrivit souvent des histoires que l'on pourrait qualifier de badines. Les illustrations de femmes peu vêtues, posant lascivement sur les couvertures et pages de garde de ses œuvres, en attestent... Ainsi que certains titres de ses ouvrages, eux-mêmes équivoques ; Le Mal d'aimer (1882), Celles qu'on aime (1883), Petites femmes (1885), Les Passionnées (1888) mais aussi Cas passionnels (1892), Journal d'une rupture (1895), ou encore La Chair en joie, Le coeur en peine (1899)... Sans oublier le joli Toujours aimer, toujours souffrir (1911), qui illustre parfaitement la probable préoccupation d'un auteur visiblement tourmenté par les afflictions du coeur.


Photographie de René Maizeroy

Album Reutlinger de portraits divers. Vol. 54 Vue 40, Gallica BNF



Il fut parfois méprisé par certains, — dont quelques intellectuels de l'époque comme Octave Mirbeau, qui qualifie de "niaiseries fades" les romans de Maizeroy, dans un court article du journal Les Grimaces du 1er décembre 1883, dans la rubrique « Les livres » — mais se trouve aussi défendu par d'autres. Paul Ginisty, dans le Gil Blas du 21 juin 1889, parle d'"art enveloppant" lorsqu'il évoque l'écriture de René Maizeroy. Un "expert à analyser les éveils de désirs (...)", ajoute-t-il. Ceux qui ne sont ni foncièrement critiques, ni particulièrement élogieux, sont parfois mitigés. Marcel Lheureux écrit, dans le Gil Blas du 31 décembre 1895 ("La Vie littéraire") :


"Ce qui l'a toujours séduit, c'est assurément plus la forme des êtres et des choses que les êtres en eux-mêmes ; c'est leur apparence momentanée, ondoyante et multiple qui l'attire, qui se fixe en instantané dans son esprit et dont son style cherche à rendre en même temps que la lumière les sinuosités et les vibrations. Tout l'écrivain est, d'ailleurs, dans ce style, qu'il est permis de ne pas aimer, à qui je reproche volontiers d'être alambiqué, parfois diffus, toujours trop encombré d'épithètes, mais dont on ne peut nier l'originalité — si vive que chaque phrase porte la marque de son auteur et que c'est vainement que Maizeroy chercherait à se dissimuler sous un pseudonyme."


Quant aux critiques, elles sont parfois dures. On trouve dans Le Bulletin de la presse française et étrangère du 3 mars 1899 un encart corrosif à propos du roman La Chair en joie, Le Coeur en peine, cité plus haut :


"C'est le quatrième volume de la collection "Excelsior". Jusqu'à présent, j'avais cru, me fiant à mes souvenirs classiques, qu'Excelsior voulait dire : plus haut..., toujours plus haut ! La collection dont s'agit (sic) ne me fait pas cet effet-là. Passer par (...) René Maizeroy me paraîtrait plutôt justifier la devise : Degringolabor. Ce nouveau livre, avec son titre aguicheur à la façon d'une maison à gros numéro, n'a d'intéressant que ses illustrations obtenues par la photographie d'après nature. Elles font une large place aux petites femmes court vêtues et pourraient se dispenser du texte, qui n'est ici qu'un prétexte. C'est l'éternelle histoire charnelle que ressasse René Maizeroy. Le coeur n'y est pour rien. C'est peut-être ce qui le met en peine."


En outre, Octave Mirbeau n'est décidément pas tendre avec Maizeroy, qui lui-même ne l'est pas lorsqu'il qualifie le roman Le Calvaire de Mirbeau d'"oeuvre sacrilège, décousue, médiocre et malpropre." Maizeroy lui reprocha également de se servir de ses "vieux fonds de cuvette sale" et de "tirer de ses tiroirs ses vieux billets d'amour fanés". Mirbeau explique tout cela à Maupassant dans une lettre datée du 16 ou 17 décembre 1886, dans laquelle il se moque, à la fin, d'une telle critique de la part d'un auteur plus qu'accoutumé aux histoires d'amour un peu répétitives...


La publication controversée de son roman le plus célèbre, Deux Amies (1885), représentation osée du saphisme à l'époque fin-de-siècle, n'argumenta pas en la faveur de Maizeroy. Un peu fâché d'être considéré comme un auteur pornographe (le terme est régulièrement employé à son sujet), il se défend dans un article du Matin, daté du 27 février 1885 :


"Je ne veux pas qu'on croie (...) que j'aie voulu spéculer sur un goût malsain du public. Je prétends que mon oeuvre est exclusivement littéraire, et que je n'ai fait qu'une étude consciencieuse d'un mal social. Mon but est d'une moralité irréprochable."


Il sera malgré tout condamné par la Cour d'Assises pour outrage aux bonnes mœurs, le 27 avril 1885.

Séducteur ? Il l'était, assurément. Ce n'est pas un hasard s'il a servi d'inspiration pour le personnage de Georges Duroy dans le Bel-Ami de Maupassant (1885). Le même article du Matin, cité plus haut, le décrit comme un "grand jeune homme blond au teint rosé", une "sorte d'athlète, dont les yeux bleus, un peu vagues, gardent toujours une nuance de mélancolie rêveuse." "C'est un langoureux et un triste", est-il ajouté. René Maizeroy n'est pas un bellâtre écervelé ; c'est un homme de sensibilité.


Maupassant, moins célèbre que lui en leur temps, - étonnant constat au vu de la popularité actuelle du grand Normand - fut son ami. Maizeroy en brosse un très beau portrait dans Le Gaulois du 3 juillet 1912, "Maupassant à Sartrouville". L'écriture, poétique, est d'une grande délicatesse :


"Le torse et les bras nus, nous partions sans but, descendant ou remontant le courant, glissant, durant des heures, au bruit cadencé des avirons, de même qu’un argyronète. O la féerie splendide des aubes nacrées où le soleil semble une rose jaune qui se déplie au loin, pétale par pétale, où les feuilles paraissent translucides, vous donnent l’impression qu’elles vous regardent ! O l’émouvante extase des soirs magnifiques où la nuit tombe comme à regret pailletée d’étoiles vagues, où sur les berges obscures les crapauds préludent, clochettes de cristal aux tintements mélancoliques, où dans la houle des arbres chantent, à la fois, concert éperdu, des milliers de rossignols ! O les belles choses que Maupassant me disait alors avec de la ferveur et de l’angoisse sur l’enchantement et sur le mystère de l’Eau, le regard de vertige qu’il avait en s’exaltant !"


La lecture de ces lignes confirme que considérer les (très nombreux) écrits de Maizeroy — une cinquantaine de volumes, romans et nouvelles, — au prisme réducteur de l'histoire grivoise serait une grave erreur. Au-delà de la légèreté et des plaisirs de la chair se trouvent la mélancolie et l'intelligence aiguë d'un auteur déconsidéré, mais dont le talent est frappant et mérite d'être découvert ou redécouvert.


Maupassant, de son côté, a composé la préface du roman de Maizeroy Celles qui osent !, dans laquelle il se livre à un exposé passionné sur l'amour et les femmes. Il y fait entendre un vibrant éloge de la sensibilité et du talent artistique de son confrère et ami :


"J'aime ton art subtil, coloré, odorant, complexe, qui multiplie les sensations et fait vibrer dans les profondeurs intimes de la pensée un tas de petites cordes dont on ignorait presque l'existence en soi."


Il conclut par ces mots, très caractéristiques de Maupassant :


"Te rappelles-tu certains vers, que nous savourions parfois, des vers réputés abominables mais qui sont doux comme des caresses ?

Tu viens de faire en prose quelque chose dans ce genre. Laisse crier les sots, et continue."


Portrait de René Maizeroy par Edouard Manet, ca.1880-1884

Museum of Fine Arts, Boston



En 1905, l'Abbé Louis Bethléem (1869-1940) porte un jugement sans nuance sur Maizeroy dans son ouvrage Romans à lire et romans à proscrire :


"D'abord officier, il écrivit des romans et des nouvelles très nombreuses où il peint de la manière la plus lascive et dans un langage "élégamment obscène et innocemment corrompu" les moeurs de la vie parisienne. Collabore aussi à des journaux conservateurs."


Constat renouvelé dans les éditions ultérieures, et ce jusque dans la dixième édition de 1928... Un écrivain décidément sulfureux et réprouvé par-delà la tombe.