• Irène de Palacio

Remy de Gourmont : Florilège #1

Mis à jour : févr. 18

Poète, romancier, excellent (parfois acerbe) critique littéraire, Remy de Gourmont laisse derrière lui une oeuvre littéraire colossale, d'où nous tirons, dans ce premier florilège, ces quelques petites phrases "qui font mouche"... :


Remy de Gourmont par Pierre Eugène Vibert (Gravure)

Date inconnue



Promenades littéraires

(Plusieurs volumes)

« Toutes les intelligences originales sont ainsi faites : elles sont l’expression, la floraison d’une physiologie. Mais, à force de vivre, on acquiert la faculté de dissocier son intelligence de sa sensibilité : cela arrive, tôt ou tard, par l’acquisition d’une faculté nouvelle, indispensable, quoique dangereuse, le scepticisme. »

« Il y a des spectacles de beauté que l’on goûte mal lorsqu’on y est soi-même acteur ; il faut sortir, il faut s’éloigner pour en sentir vraiment le charme. »


« Mais que la mer devait être belle, quand elle était inconnue, quand elle était solitaire ! Maintenant, elle a trop d’amants ; princesse trop adorée, elle a une cour trop nombreuse. Très peu d’hommes et quelques femmes seulement embellissent les paysages. La nature s’accommode mal d’une foule hébétée qui vient à la mer comme on vient à la foire. Il faut s’abstraire, tel un fidèle qui, à l’église, oublie ses voisins, et parle avec Dieu.

Dieu ne répond pas à tout le monde ; - la mer non plus. »



Remy de Gourmont par Pierre Eugène Vibert (Gravure)

1911


Des pas sur le sable (1919)

« Savoir ce que tout le monde sait, c’est ne rien savoir. Le savoir commence là où commence ce que le monde ignore. La vraie science aussi est située au-delà de la science. »

« L’homme ne peut pas plus voir le monde qu’un poisson ne voit la rivière. »

« Il y a deux voies pour le prophète : ou annoncer un avenir conforme au passé, — ou se tromper. »

« Un imbécile ne s’ennuie jamais : il se contemple. »


« Une opinion n’est choquante que lorsqu’elle est une conviction. »

« Ce qu’il y a de terrible quand on cherche la vérité, c’est qu’on la trouve. »

« Les hommes qui vivent avec le plus d’intensité sont souvent ceux qui ont l’air de s’intéresser le moins à la vie. »

« Apprendre pour apprendre est peut-être aussi grossier que manger pour manger. »

« L’homme est un animal arrivé, voilà tout. »

« La propriété est nécessaire ; mais il ne l’est pas qu’elle reste toujours dans les mêmes mains. »

« La pensée fait mal aux reins. On ne peut à la fois porter des fardeaux et des idées. »

« L'homme de génie peut vivre ignoré ; on reconnaît toujours le sentier qu'il a suivi dans la forêt. C'est un géant qui a passé par là. Les branches sont cassées à une hauteur où ne peuvent atteindre les autres hommes. »

« Il faut flatter les imbéciles et les flatter dans leurs facultés les moins nocives. C'est peut-être un instinct de conservation qui pousse la société à conférer provisoirement la gloire à tant de médiocres esprits. »

« Qu’est-ce que la vie ? Une suite de sensations.

Qu’est-ce qu’une sensation ? Un souvenir.

On ne vit pas. On a vécu. La vie, disait un vieillard, c’est un regret. »

« Si la beauté promet le bonheur, c’est souvent l’imperfection qui tient la promesse. »




Remy de Gourmont par Hélène Dufau

Circa 1920


« Comme il y a des épidermes délicats, il y a des cœurs qui saignent facilement. »

« On ne se débarrasse pas d’une mauvaise pensée comme cela, d’une chiquenaude. Non, non, elle est entrée dans la chair, il faut l’arracher, il faut que le sang coule. »

« Ce qui fait ma valeur, peut-être, disait M…, c’est que je ne comprends pas seulement les idées, mais que je les ressens ; et que je n’éprouve pas seulement les sentiments, mais que je les comprends.

Avoir ce que j’appelle l’intelligence de l’émotion, ou l’émotion intellectuelle, tout vient de là. Le talent seul, celui du rhéteur, n’a aucun intérêt. »

« Je n’aime que les gens qui recèlent de l’infini. »

« Il faut avoir beaucoup de génie pour ne pas sombrer dans la popularité. »

« C’est dans l’ennui, le profond ennui, que nous goûtons le mieux notre existence. »

« Il y a toujours quelque chose de supérieur dans l’être qui sait s’ennuyer. »

« Plutôt l’ennui qu’un plaisir médiocre. »

« Il y a des plaisirs profonds, émouvants, déchirants. Ceux-là seuls valent la peine qu’on sorte de l’ennui. »

« Ô délices de mon ennui, que valent près de vous les amusements des hommes ? »

« Le meilleur moyen de vivre allègrement est peut-être de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Il est vrai qu’alors, si on diminue le poids de ses peines, on diminue aussi la densité de ses plaisirs et que la vie, au total, perd en valeur. Cela a été, semble-t-il, la méthode du dix-huitième, jusqu’au moment de l’influence de Jean-Jacques, qui apprit aux hommes de son temps à laisser les sentiments peser de toute leur plénitude sur l’esprit, où ils laissent l’empreinte de leur nature. Rousseau ne sait pas jouer avec la vie. La découverte d’une pervenche dans la haie lui donne des palpitations, parce qu’il mêle aussitôt le souvenir de Mme de Warens et d’une de ses paroles. Mais quand Mme de Warens avait dit, en montant avec lui la côte : « Ah ! voici une pervenche ! », elle n’y mettait pas un monde d’intentions. Pour elle c’était une petite fleur attardée. Pour Rousseau, c’est une étoile, un souvenir, le sentiment, la poésie même qu’elle enfonce dans son cœur. »

« L’intelligence est une faculté d’inadaptation. »

« Monter au-dessus de soi-même, pour se regarder. »


« J'estime les animaux. Voyez l'écureuil : il se réveille, broute les jeunes pousses, fait l'amour, guette les noisettes, en croque, en cueille dont il emplit son nid, grimpe aux arbres, redescend, bondit, joue ; venu le froid, il s'endort.

- Mais l'homme n'est pas un écureuil !

- L'homme est un écureuil prétentieux. »