Rembrandt ou le retour à la vie intérieure

Dernière mise à jour : janv. 27


Rembrandt - Autoportrait avec hausse-col, 1629





L'ART ENTRE LE VISIBLE ET L'INVISIBLE


par René Huyghe

(1906-1997)

de L'Académie française



(Extrait)



Le retour à la vie intérieure



La conscience du vide est un constat ; elle n'est pas une réponse. La vie intérieure, placée en face du matérialisme rationnel que lui propose le monde extérieur, ne trouve plus où nourrir sa substance ; et notre conscience profonde, ce que naguère encore on osait appeler notre âme, réclame de vivre selon ses propres aspirations et sa propre nature, auxquelles jadis le sacré répondait.


Or, depuis longtemps, l'iconographie religieuse était fixée dogmatiquement et traditionnellement, souvent même figée. L'âme aspirait à se retrouver et à se reconquérir.


Dès le XVème siècle, l'Espagne, comme la France, en ont laissé d'intenses témoignages, de Zurbaran à Georges de La Tour. Mais c'est la Hollande, où l'oppression du positif était plus lourde, plus étouffante qu'ailleurs, qui suscita le plus grand sursaut vers les profondeurs intérieures frustrées.


Ce fut l'œuvre de Rembrandt.




Autoportrait aux cheveux ébouriffés, 1628




C'est Rembrandt qui tenta le plus prodigieux retour à la vie de l'âme, rétablie dans sa priorité. Il comprit tout le parti que l'on pouvait tirer de l'ombre, dont les caravagesques, particulièrement en Hollande, avaient déployé toutes les ressources techniques ; il s'en servit pour estomper le monde physique, le dissoudre dans les ténèbres, afin qu'y éclatent mieux les lumières de l'âme.


Il se met en quête de celles-ci dès sa première manière réaliste, en interrogeant sans répit les vieillards, leur regard qui se fait plus profond au sein du déclin physique.




Vieil homme barbu, 1630




Il aborde même le philosophe, qu'il montre de plus en plus reclus dans l'obscurité de sa retraite, où, par la lecture, par la méditation, il tisonne le foyer de la vie intérieure.




Philosophe en méditation, 1632



Parfois, même, il fait jaillir l'autre lumière, celle qui naît des profondeurs inconnues : telle celle qui éclate pour le seul regard de Faust, dans une gravure célèbre.




Le Docteur Fautrieus, 1652




Cette lumière rejoint parfois le surnaturel : ce sera alors l'éclatement du « Mané, Thécel, Phares » durant le Festin de Balthazar ;




Le Festin de Balthazar, ca 1635-1638




ce sera encore celle que l'ange apporte au vieillard Tobie.




L'Archange Raphaël quittant la famille de Tobie, 1637




En même temps, les portraits de Rembrandt, d'abord mondains, étalant les richesses positives des broderies et des bijoux, ou attachés à l'expression démonstrative de sentiments déterminés qu'il aimait étudier sur son propre visage dans un miroir, glissent

progressivement à l'ombre pour n'en plus extraire que la présence intérieure émanant des mains, du visage, et surtout du regard.




Portrait d'un vieil homme, 1645




Portrait d'un vieil homme (détail), 1645




Cette lumière qui émane, au lieu d'être seulement réfléchie, qui monte des profondeurs, il en perçoit aussi la chaleur : celle de l'amour. Elle transfigure le couple de la Fiancée juive ;

elle transfigure les paupières closes du vieillard Siméon aveugle ; elle se sublimise dans le divin, dans le Christ : ainsi elle est, dans le Pèlerins d'Emmaüs, dont il multiplie les versions, la lumière qui émane tout à coup du Christ révélé, mais que ne perçoivent pas les yeux du serviteur, car ils ne savent voir que les réalités terrestres.




Les Pèlerins d'Emmaüs, 1628




Le Souper à Emmaüs, 1629



Hélas ! par la logique du destin, en cette Hollande du XVIIème siècle, à mesure que Rembrandt pénétrait plus avant le secret « qui gît dans la Ténèbre », le public bourgeois, dérouté, se détachait de lui, l'abandonnait à la misère.


C'est le juste retour des « choses ».


Et la leçon de Rembrandt sera perdue."





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Huyghe - L'ART ENTRE LE VISIBLE ET
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