Marguerite Yourcenar : Ravenne ou le péché mortel

Dernière mise à jour : 11 mai


Ravenne, Italie (Lucien Hervé 1964)




Marguerite Yourcenar

Ravenne ou le péché mortel

(1935)




J’ai lu hier pour la première fois le roman d’Huysmans A Rebours et je l’ai lu à Ravenne. Ce livre contestable sort de la mode ici pour rejoindre l’Histoire. Des Esseintes n’y est jamais venu, qu’importe ? Les voyages ne faisaient pas partie de ses exercices spirituels. Le personnage chaudement emmitouflé de brocarts aurait pu s’envelopper de cette ville comme d’une douillette de pierre plus résistante et plus vaste, presque imperméable à l’air du Temps. Dans ces rues plantées de maisons basses, où éclate de temps en temps le tapage banal d’une fanfare, où des magasins étalent leurs appâts démodés, tout respire l’ennui des journées trop longues, aux tâches monotones, où l’Envie est le plus choyé des sept péchés. Seules, par-ci, par-là, dissimulées derrière leurs façades de briques rêches, presque souterraines, accessibles seulement par des couloirs aux longs détours, les églises s’ouvrent comme les soupiraux d’un monde de l’âme.


Ici, Des Esseintes aurait pu satisfaire ce désir désespéré de fraternité dans la solitude, le seul qui rattache encore aux hommes ceux qui, volontairement ou non, se sont éloignés de l’ordre humain. A travers les siècles, il aurait pu constater ici l’existence de complices de rêve, de silence, de catalepsie.


Hyperbole de ma mémoire…


L’hyperbole et la parabole sont ici les deux sésames mathématiques des absides, les deux formes de la courbe auxquelles obéit la pesanteur des pierres. Grammatical ou géométrique, leur emploi éclate à chaque page de ces livres de verre et d’or. Paraboles du Christ, fraîcheur des objets, simplicité enfantine de l’âme. Hyperbole du langage impérial, déclamation pompeuse autour des Césars. Ici, des empereurs ont coupé en quatre des cheveux de dogmes, ont violenté des vérités, ont traité des textes comme des villes conquises, ont fait subir au sens des phrases de l’Écriture l’équivalent des transpositions de sexe auxquelles s’étaient essayés les Césars. Tous les feux d’artifice célestes ont été épuisés sur ces murs par une race impatiente, décidée à manger en herbe ici-bas les promesses de Dieu.


C’est cette herbe paradisiaque que broutent les douze agneaux qui symbolisent les Apôtres ; c’est elle qui nourrit depuis des siècles les cerfs obligés de brouter sur le plafond d’une tombe. Après les lourdes parades de caserne de la Rome impériale, que seul dérange parfois le beau cri dément d’un empereur, les processions humaines s’avouent enfin pour ce qu’elles sont : une théorie de martyrs. Les épais bas-reliefs impériaux rentrent dans la muraille, et deviennent une procession d’ombres. L’Empire d’Occident, dévoré d’ulcères, couvert de sanies phosphorescentes, se vautre comme Job, mais sur un fumier de pierres précieuses. Les personnages ne sont plus que des écrans de saphir, des fantômes de rubis où transparaît la lumière d’un Dieu.


Nulle ville où s’accuse davantage l’hiatus entre le dedans et le dehors, entre la vie publique et la secrète vie solitaire. Sur la place, le soleil chauffe les chaises de fer à la porte d’un café ; des enfants sales, des femmes débordantes de maternité braillent dans les rues tristes. Mais ici, dans ces pures ténèbres que l’habitude rend bientôt transparentes, des feux luisent çà et là, limpides comme ceux d’une âme où se forment lentement les cristallisations du malheur. Les piliers tournent avec la terre. Les voûtes tournent avec le ciel. Les Apôtres valsent comme des derviches aux sons aigus d’une valse lente. Des mains divines pendent au hasard, vagues comme celles qui frôlent les visages dans les séances spirites, dérisoires comme les mains dessinées sur les murailles pour nous montrer le chemin que nous avons toujours tort de suivre. Impuissantes à recréer le monde, ces mains se contentent de le bénir.


L’un des secrets de Ravenne, c’est que l’immobilité confine à la vitesse suprême : elle mène au vertige. Le second secret de Ravenne est celui de la montée en profondeur, l’énigme du Nadir. A la lettre, les personnages des mosaïques sont minés : ils ont creusé en eux-mêmes d’énormes cavernes, où ils recueillent Dieu. Enfoncés dans les entrailles de l’extase, ils partent en quête d’un soleil de minuit, aux mystiques antipodes du jour. Leur expérience contredit l’élan gothique, qui tend les bras vers Dieu. Prisonniers d’un rêve, captifs sous la cloche à plongeur des dômes, ils échappent à l’agitation du monde dans la sérénité du gouffre.



Ravenne, Italie - Mosaïque Byzantine Historique Dans La Basilique Saint Vitale




Il n’est pas vrai que ces hommes et ces femmes fuyaient en Dieu un monde inondé de sang, où le passant risquait sans cesse de recevoir sur la tête le débris d’un empire. Le plus souvent, ces époques de claustration méditative et de tristesse ardente préparent les catastrophes plus qu’elles ne les déplorent. Elles les précèdent, comme le péché précède la punition. Les absides de Ravenne sont les boxes sublimes des quatre chevaux de la Mort. S’il a suffi pour faire basculer l’Empire du coup d’épaule des races barbares, c’est peut-être que ses possesseurs émaciés se désintéressaient de tout ce qui n’était pas leurs joies tristes. Ces personnages embaumés dans les parfums s’arrangent pour être en avance sur la tombe.


Tous commettent avec délices ce suprême péché contre la nature qui consiste à refuser d’être au monde. Leur haine de la figure humaine est si grande qu’ils réussissent à enlever aux images saintes tout poids, toute épaisseur, et quelquefois toute forme : ils précèdent le Greco dans l’art des flammes qui tremblent. Leur craintive tendresse va surtout aux étoffes somptueuses, qu’on veut froisser sans offense, aux pierres précieuses, qui elles du moins brûlent sans souffrir. Qu’ils croient ou non à la réalité du Christ, ils s’arrangent pour en donner l’image la plus éloignée possible des réalités de l’histoire ; ils font tomber la fausse barbe du Messie, qui cachait l’éternelle jeunesse de Dieu. Ils rendent à l’adolescent divin sa figure de grand Ange. Une fois de plus, les dogmes ne sont ici qu’une grille sous laquelle transparaissent les significations instinctives. Ces mystiques croyaient que le renoncement est la seule voie vers le salut, qu’il faut fuir le monde, que l’ordre universel repose sur un agneau sacrifié. Tous les malheureux leur donneront raison.


Pour l’homme qui va au delà des réalités humaines, il n’y a que deux partis à embrasser. Posséder la vie comme une femme, la conquérir comme un monde, la mater comme un fauve, la dévorer comme un gibier, ou cracher sur cette pourriture.


On n’a que le choix entre la pure sensualité et la perversité pure, entre le réalisme magique qui s’associe victorieusement au rythme même des choses, et le renoncement mystique, qui les repousse pour s’inventer un ciel. Il faut choisir d’être César à Rome, ou de rêver au désert. Des Esseintes, et ses frères couronnés de Byzance ou de Bavière, choisissent la pente intérieure. Ces personnages debout au bord de l’abîme, collés au mur, sont autant de Khosroès qui s’arrangent pour avoir à eux tout seul leur firmament, leur croix, leur soleil. Des fous, ces personnages du Bas-Empire ont la manie écrivassière, le ressassement stérile, les arguties sans fin, l’indifférence à tout ce qui n’est pas leur délire, l’incapacité de créer. Mais ils ont aussi le don des larmes, le privilège d’entendre dans leurs cellules on ne sait quels concerts d’anges. Leurs seuls chefs-d’œuvre sont précisément les accessoires de leur ivresse solitaire, ses instruments, ses décors. Leurs Paradis artificiels sont plaqués à même le moellon, la brique grossière : ils trichent éperdument à l’aide de bouts de verre colorés, et de rognures d’or. Leurs mains tremblantes laissent une empreinte confuse, mais sublime, sur les murs éclaboussés de phosphore et de sang. Ce sont les châteaux de Bavière sur les rives du Bosphore, les Forêts-Noires des pins de Ravenne.


Byron médite dans la Pinède, et les lentes foulées de son cheval sont silencieuses sur les aiguilles tombées. Il est las de Ravenne, puisqu’il y vit. Les larges seins de la Guiccioli ne sont plus pour lui que deux gourdes épuisées. Les mosaïques des églises de Ravenne ne peuvent tout au plus intéresser en lui que la partie la plus superficielle de l’âme, ce sens du pittoresque, qui lui tient lieu de goût des arts. Puisque tout se compense, il est fatal que Napoléon souhaite écrire des tragédies, et Byron gagner des batailles. L’action est le violon d’Ingres des poètes, qui savent mieux que personne en tirer de déchirants accents. Le sublime Lord est las d’errer au fond de lui-même, parmi les fresques écaillées de ses rêves, et les inscriptions presque effacées de ses souvenirs.


Ces personnages perdus dans une brume d’or n’ont réussi qu’à se changer en fantômes : Byron veut davantage ; il veut se faire Dieu. Il aspire à mourir, donc à vivre. Une fois de plus, le vieux mythe de l’Homme-Dieu sacrifié naît dans les profondeurs d’un sang tout prêt à se répandre. Les feux du bûcher de Shelley fument encore de l’autre côté des Apennins. Sur le sable du rivage, le galop du cheval pâle se fait plus doux encore que sur la mousse des bois. Les vagues courbent l’échine, prêtes à être enfourchées. Byron tourne le dos au marécage de l’âme et regarde vers Missolonghi.


Ravenne, 1935