Rêves – André Suarès


"Je suis dégoûté de ce que je vois, – dégoûté de tout ce que je lis. Partout des livres, partout des auteurs. Point d'oeuvres, et point d'hommes."

André Suarès, "Rêves"

Idées et visions, 1913



Le texte que nous publions ci-dessous est tiré du recueil d'essais d'André Suarès, Idées et visions, initialement publié en 1913. "Rêves", qui parut originellement en 1904 dans la revue La Renaissance latine, fait partie de ce recueil. Il s'agit d'un curieux morceau de prose, mené par un rythme enlevé, saccadé. Des renvois à la ligne séparent les différentes visions, suggérant l'enchaînement des idées. Quels sont ces rêves ? Appartiennent-ils à Suarès ? Sont-ce des pensées transformées, des songes de l'imaginaire ?

Un extrait d’une lettre de Jacques Rivière à Alain Fournier (Correspondance, 5 juillet 1905) évoque le style de l'écrivain, tel qu'on le retrouve dans ce texte : "Suarès, tantôt passionnant, tantôt horripilant. Ce dogmatisme perpétuel, mais aussi ces entrevisions subites, qui font frémir..."Reste que ces entrevisions dévoilent parfois de délectables fulgurances : "Les réalistes ne peignent que le meuble et la façade. Les idéalistes, bien plus pauvres encore, se racontant eux-mêmes, ne rendent que le vide de la salle. Où est la cathédrale, corps et âme, la nef avec les orgues, et la musique de la lumière sur les vitraux ? Où est la Vision ?".


André Suarès




Rêves


C'est fait du soleil et de l'espace libre. L'air gris, l'air mat et sourd ; le temps voilé et la pluie longue. On ne voit plus les mouettes obliques ramer contre le vent, ou se poser sur leurs nids en hotte collée contre la roche. L'impalpable tissu du brouillard marin étoffe d'eau toutes choses. Les murailles se chagrinent d'humidité et de grésil. Une lueur plombée tombe dans l'air malade. Au loin, de noirs sapins surgissent de la buée ; et dans le port, les mâts en deuil, d'un doigt hargneux, tâtent la brume. Sur les maisons de bois rouge, les cheminées s'encapuchonnent de fumée ; un brouillard jaune ouate les membres blessés, les os maigres des arbres. La pluie, la pluie, la pluie.

Il pleut sur le fjord ; les murailles se resserrent. La vie s'enferme jalousement dans les maisons ; lourde, noire, carrée comme un bloc de fer, la Bible sur la table veille au maintien de la clôture et des moeurs rigides. Les yeux ronds du vitrail enchâssés dans le plomb s'écarquillent de sommeil. Le jour tombe dans la chambre ténébreuse ; le poêle ronfle dans un coin, comme un ours à la chaîne, dormant dans sa fourrure ; et son mufle rougeoie. Une tache d'or rouge, là-bas, sur la tenture, une lueur de lumière captive sommeille sur le velours. Et dans le vaste lit, sous les rideaux complices, je devine une femme qui soupire ; mais elle étouffe dans sa gorge la colombe de la volupté ; elle ne veut même pas, dans la ville hypocrite, que son amant s'en doute ; et sur sa bouche même, elle se tait ; seule, dans le miroir de ses yeux fixes, la convulsion du plaisir bat de l'aile, lorsque passe avec lenteur la colombe mourante.

Il pleut. Sur le quai, la bise glacée souffle au visage l'haleine de l'est et le vent des pôles. Le rideau de la pluie, un instant soulevé, retombe, double et triple ses mailles. Sur la pluie, la brume ; et sur la brume, la fumée des nuages, à l'infini. La mer aussi dort sous la brume ; et même la tempête roule dans le brouillard, invisible. La folie amère des vagues, l'aveugle obstination des rochers, un bruit d'eau dans le silence.

On frappe à la porte de velours. La pluie coule sur le vitrail, pareille au compte sans fin d'un sablier liquide. Et tout s'étouffe, dans un frisson : tout se suspend.

J'ai été, cet hiver, à Aberdeen ou bien à Inverness, dans la lointaine Ecosse.



Je me plais avec les petits enfants, quand ils sont beaux. Mais ce n'est qu'un peu de temps. Il faudrait que les jeunes femmes fussent sans force contre le désir impérieux de l'artiste, quand il rêve de beauté à leur propos. Mais c'est contre lui qu'elles sont le plus fortes, contre lui qu'elles s'arment le plus de leur vanité.



Si les fleurs se mouvaient, et si on les entendait un peu souffrir ?

A quoi ne préférerait-on pas les fleurs tièdes, muettes et palpitantes ?



Je suis dégoûté de ce que je vois, – dégoûté de tout ce que je lis.

Partout des livres, partout des auteurs. Point d'oeuvres, et point d'hommes.

Nulle part, depuis Wagner, je ne trouve la grandeur, la rude puissance jaillie de l'âme, l'éclair brûlant du coeur. Ils ne me donnent rien de ce que j'attends, ni de ce que je cherche : ils ne m'offrent que leurs masques en scène. Les réalistes ne peignent que le meuble et la façade. Les idéalistes, bien plus pauvres encore, se racontant eux-mêmes, ne rendent que le vide de la salle. Où est la cathédrale, corps et âme, la nef avec les orgues, et la musique de la lumière sur les vitraux ? Où est la Vision ?

La pauvreté des livres n'est pas si offensante, mais du même ordre que la hideuse ladrerie des milliardaires, rois en Amérique : roi du cochon, roi de la viande, roi du vol, la nouvelle Table Ronde et les Douze Pairs infects de l'impudence. C'est la même gale de matière, la même misère de fond, le même mensonge qui ne se connaît pas, la même bassesse qui se vante. L'avantage des livres, c'est qu'on les brûle et qu'ils ne comptent pas. Ils n'ont point la force de l'ignominie régnante. J'ai lu le discours qu'un roi des porcs, étant promu recteur de son université, a osé jeter, comme de la boue, à la face insultée des siècles, où l'on pouvait être homme. Il chante le triomphe de sa porcherie : ils seront un milliard de têtes, dit-il, avant cent ans ; il compte sur ses doigts les tas d'or, les étages des maisons, les brevets des femmes en toutes sciences, les droits et les devoirs, enfin tous les rouages de la mécanique universelle.

Où fuir cet immonde génie ? Où n'avoir plus vent de ses oeuvres scélérates ? Je rougis de honte ; je voudrais ne pas respirer un atome de l'air que cet homme et ses pareils respirent. Cependant, dès demain, ils seront les plus forts ; ils sont le nombre. Ces misérables jugent du monde, de l'énergie et de la force à mesure de leurs orphéons et de leurs architectes. Ils ont les maisons de trente étages, et Chartres n'a que Notre-Dame. Ils hurlent en choeur de dix mille mâles et dix mille femelles leurs hymnes patibulaires ; et Beethoven, dans une chambre d'auberge, seul avec le crépuscule, chante sa grande peine. Un Wagner en Allemagne et un Bismarck, un homme en Norvège, un ou deux en Angleterre, trois ou quatre en Russie et trois ou quatre en France, voilà tout le siècle. A l'entour, le désert.

La divine musique, seule, me console. Encore, toute la musique n'est-elle qu'un seul homme. Mais sans pareil : en lui toutes les forces, toutes les beautés, toutes les vertus, toute la profondeur, toute la création de l'âme, toute la source du coeur jaillissant pour le coeur, — les énergies de ta douleur et de ta solitude, mon Beethoven, les ont connues.



J'ai vu tuer un grand arbre, un frêne séculaire, lumineux, et dans sa vaste vieillesse, plein de grâce. Je l'appelais la Reine ; et c'était pour moi la mère vénérable des fées.

J'ai vu les assassins le frapper, l'arracher de la terre ; le fer criait dans les entailles ; il semblait frémir sous les coups ; et quand parurent au jour ses racines, ses poumons dégouttaient d'un sang noir. Comme la femme tirée de son lit, il soulevait avec sa masse l'odeur nocturne de la terre, une senteur profonde de sommeil. Cependant il allait mourir. Sans doute, en tombant, tandis qu'on le brisait, il faisait entendre un cri ; il poussait parfois un sombre gémissement. Mais il ne se plaignait pas ; et son chef spacieux, ainsi que tous ses membres écartelés, est resté impassible. O grand arbre, ami puissant et sûr, frère aîné, puisses-tu m'enseigner ; puissé-je apprendre ta sagesse, bon maître. Tu n'as rien dit ; et tu étais si beau. Et tu mourais.



La mer.

Toujours pure ; et par là plus séduisante encore que cruelle. Elle est l'horizon de l'ineffable dédain.

Elle renvoie les coupables ; les hommes morts, ces pauvres fous, qui croyaient vivre, — les restes d'un soleil et d'un orage.

Et les hommes regardent la mer avec crainte, — les hommes toujours travaillés de désirs, toujours travaillés de remords... — Pourquoi le remords, puisque le temps passe ?...

— Il passe, c'est cela.