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"Présence d'Anna de Noailles" – Léon-Paul Fargue, Portraits de famille (1947)

Dernière mise à jour : 17 janv.


"Elle était royale, péremptoire, cinglante et secrètement endolorie. Elle se répandait, elle éclatait en trouvailles saisissantes, en courts-circuits d'idées qui vous pinçaient le bulbe, en raccourcis de vertige, en formules crépitantes qui rayaient le ciel des salons comme des éclairs."

Léon-Paul Fargue, Anna de Noailles



Présence d'Anna de Noailles

Texte issu du recueil Portraits de famille de Léon-Paul Fargue, 1947



Je dormais, je m'éveille et je sens mon malheur.

Comme un coup de canon qu'on tire dans le coeur

Vous éclatez en moi, douleur retentissante !

A. N.


A Amphion, au bord d'une eau calme comme le passé, profonde comme la mémoire, un jardin ouvre son coeur au souvenir d'Anna de Noailles et porte son visage et son nom pour continuer, le long des esprits et des jours, sa présence parmi nous. Témoignage immobile et charmant des sentiments que nous eûmes pour cette chère et grande amie, ce jardin est le fils de son âme.

A Amphion, des visiteurs, des frissons de ciel, des recueillements et des pensées ont consacré ce bouquet votif à la morte qui ne saurait mourir, et dont l'image est plus nécessaire à notre esprit que beaucoup de vivants. Aussi ce lieu est-il délivré pour moi de toutes les ombres d'un tombeau. Je le vois comme un rêve éternellement prolongé dans la vie, comme le rêve ineffaçable de celle que nous aimions, comme le sillage sans fin, statique et doré, que ce cygne noir, gourmand et amer, a marqué sur le lac des ans.

J'avais fait la connaissance d'Anna de Noailles chez Mme Lucien Muhlfeld, une de ces rares maîtresses de maison qui aiment à recevoir parce qu'elles savent recevoir, et Jeanne Muhlfeld savait parce qu'elle aimait. Tout de suite, Paul Painlevé, qui se plaisait à mon goût pour le brio féerique et l'intérêt plastique du style, me présenta à la poétesse, et j'en fus presque instantanément conquis. Cette déesse de petite taille et qui avait l'air d'un diamant noir, cette figure aux yeux avides, brûlants et précis comme des papillons exotiques, me séduisait par ses comportements subtils. Anna de Noailles, dans la conversation, dans le récit de ce qu'elle avait vu, dans la pochade ou dans le rendu des obligations journalières et mondaines, c'était vraiment tout ce qu'il y avait de mieux.

Que de fois l'ai-je aperçue, pareille à un oiseau ou à un serpent sacré, fascinant, dominant de sa petite taille et de son regard de forêt, les foules composites, sans trame et sans reflets, que Paris distribue sur plusieurs points de son territoire mondain. Elle était royale, péremptoire, cinglante et secrètement endolorie. Elle se répandait, elle éclatait en trouvailles saisissantes, en courts-circuits d'idées qui vous pinçaient le bulbe, en raccourcis de vertige, en formules crépitantes qui rayaient le ciel des salons comme des éclairs. J'ai vu de jeunes stylistes, des poètes en bourgeon, confondus par les déroutantes possibilités de ce vocabulaire, par ce côté Chopin qu'elle trouvait le moyen de développer dans ce saut de la Mort du bavardage, auquel elle se raccrochait comme une fine silhouette d'athlète à son trapèze.

J'ai bien dit : elle se raccrochait. Anna de Noailles, en effet, avait peur, une peur mystique de la Mort. Il semblait qu'elle voulût vivre, qu'elle voulût se réfugier à l'étage supérieur, et ses talons, pour moi, ont toujours cherché sur le sol (et ça me connaît), cet invisible tremplin qui l'eût fait bondir vers ses vieilles amies les étoiles, presque toutes assurées de vivre très longtemps... Il y avait, dans les yeux d'Anna de Noailles, dans l'inquiétude de sa voix, dans le fantastique verbal qui la caractérisait, des appels vers une magique survivance, des implorations et des terreurs. Elle redoutait les ténèbres, la fin du jour aux yeux mi-clos, le chapeau baissé de la nuit, le sentier perfide et noir où nous cheminons dans le sommeil vers l'insondable.

Alors, elle s'agitait comme pour se peupler de forces, comme pour s'augmenter d'ailes. Partout elle rayonnait de curiosité, d'avidité, de contentement, toujours égale à cet éclat d'obsidiane et d'astre qu'elle promenait parmi les grandes ombres d'alors, Clemenceau, Briand, Foch, Proust, Ravel, Mangin.

Je la vois accueillir, il y a bien des années, mon pauvre grand Charles-Louis Philippe, qui était timide, assis sur le bord d'une chaise. Elle le questionnait presque violemment, avec son grand appétit de l'esprit. Je la vois encore, un soir, au Pen Club, disant parfaitement un poème d'elle. Je la vois partout où elle était fêtée, choyée, longuement attendue, enfin présente.

Anna de Noailles, écrivons-le sans balancer, fut notre dernier poète "inspiré". Minerve encore, elle sortait toute armée, toute sonore, toute scintillante d'un cerveau de dragon, et touchant terre, négligeant parfois forme, coutumes, règles, contrôle, donnant un coup de pouce aux coupes, aux rimes, elle frappait du coup la perfection. Son clavier fut un de ses plus étendus, un des plus éclatants que nos attentions eussent à examiner. Et que de prolongements encore, dans nos oreilles penchées sur les murmures d'Amphion, où passe comme le soupir de cette mort ardente...

Cependant, pour ceux qui l'approchèrent, qui connurent les grandes entrées de ce Versailles poétique, quel coeur il y eut derrière ces glaces et ces tumultes ! Violoniste, pianiste, vocératrice, avocat général, Sapho, Marceline, elle fut tout cela. Mais ce volcan tendre, toujours actif, ouvrait dans son ciel romantique, avec le doux tonnerre d'un sanglot, des mains pleines de fleurs. Elle nous ensorcelait d'un bonheur de grenades et de braises, ocellé de jardins et de papillons, bourdonnements de roses, saulaies de chagrins, haies de souvenirs, horizons de ferveurs.

Son caractère n'était pas toujours facile. L'abord parfois se hérissait de hauteurs et d'épines. Le geyser montait plus haut, la parole portait plus sec. Mais il fallait la prendre telle qu'elle était, pour ce qu'elle nous donnait : un merveilleux enfant incendié de dons, despotique, insatiable, capricieux, parfois autoritaire et dur, susceptible, impatient et révolté, mais ensoleillé d'un soleil de minuit, mais douloureux, souvent attendri, dans un fléchissement secret, mais perceptible.

Cette voix s'est-elle tue ? Sans doute elle n'inventera plus rien, du moins pour nos sens grossiers de vivants mêlés à tous les bruits de la vie évidente. Mais, dans les reflets du jardin d'Amphion, ne trouverons-nous pas quelque persistance insinuante et qui vient, parmi les parfums et les rides de l'Eternité, nous rappeler que notre chère Anna n'a plus peur de la Mort, puisque nous sommes là, nous ses amis, à l'écouter, morts futurs autour d'un vivant souvenir.


Anna de Noailles — Portrait figurant dans Nos poètes, lib. Alphonse Lemerre, 1926