"Pourquoi est-ce que j'écris ?", Eugène Ionesco




Eugène Ionesco

Antidotes

(1977)




Pourquoi est-ce que j'écris ?



"Je suis encore à me le demander. J'écris depuis très longtemps. A treize ans j'écrivais une pièce de théâtre, à onze-douze ans des poèmes, à onze ans encore j'ai voulu écrire mes mémoires : deux pages de cahier d'écolier. Pourtant il y en aurait eu des choses à dire. Je sais que je gardais à l'époque des souvenirs de ma toute première enfance, quand j'avais deux ou trois ans, dont je n'ai plus que le souvenir du souvenir d'un souvenir. Il y avait déjà eu l'éveil de l'amour vers sept-huit ans quand j'étais tellement attiré par une petite fille de mon âge. Puis, à neuf ans par une autre, Agnès. Elle habitait à 8 kilomètres du moulin de La Chapelle-Anthenaise où j'ai passé mon enfance, une ferme à Saint-Jean-sur-Mayenne. Je faisais toutes sortes de grimaces pour la faire rire, elle riait en effet, en fermant les yeux, elle avait des fossettes quand elle riait, elle avait les cheveux blonds. Qu'est-elle devenue ? Si elle vit encore, c'est une grosse fermière, peut-être grand-mère.


Il y aurait eu aussi d'autres choses à raconter : la découverte du cinéma ou de la lanterne magique ; mon arrivée à la campagne, une étable, l'âtre, le père Baptiste à qui il manquait le pouce de la main droite. Beaucoup d'autres choses encore : l'école, l'instituteur, le père Guéné, le curé, le Père Durand qui s'en retournait ivre mort après ses tournées dans les fermes de la commune. On lui donnait à boire du cidre ou du poiré. Il y avait eu ma première confession, lorsque j'avais répondu oui à toutes les questions du prêtre parce que je ne les comprenais pas, à cause de sa diction, et il valait mieux prendre sur soi des péchés fictifs que d'en oublier quelques-uns. J'aurais pu parler de mes petits amis, Raymond, Maurice, Simone et raconter mes jeux. Mais il fallait toute une technique pour cela que l'on apprend bien plus tard. On parle de son enfance lorsque déjà on n'y est plus, lorsqu'on ne la comprend plus très bien. Il est évident qu'on ne se comprend pas non plus quand on est enfant, mais, en tout cas, j'avais conscience que je vivais, lorsque j'étais dans la Mayenne, dans le bonheur, la joie et que chaque instant était plénitude, sans connaître le mot plénitude. C'est dans l'éblouissement que je vivais. Ma première déchirure fut de quitter La Chapelle-Anthenaise. Mais avec le temps, la lumière se serait ternie et je ne vois pas comment j'aurais fait pour être cultivateur, si peu doué que je suis pour les travaux manuels. Certains de mes camarades de l'école communale, Lucien, Auguste sont devenus de gros fermiers. Il me semble qu'ils mènent une vie quotidienne bien dure et que leur vie n'est plus un jeu. C'est avec un œil indifférent qu'ils regardent les enfants qui jouent. J'aurais pu devenir l'instituteur du village mais je n'aurais plus eu de vacances hors des vacances qui ne sont plus de vraies vacances pour les adultes.


Une des raisons principales pour lesquelles j'écris, sans doute, c'est pour retrouver le merveilleux de mon enfance au-delà du quotidien, la joie au-delà du drame, la fraîcheur au-delà de la dureté. Le dimanche des Rameaux, les petites rues du village étaient jonchées de fleurs et de branches et tout était transfiguré sous le soleil d'avril. Les jours de fête, je montais le petit chemin rocailleux, en pente, au son des cloches de l'église que je voyais apparaître petit à petit, d'abord le haut du clocher avec la girouette, puis le clocher tout entier sur un fond de ciel bleu. Le monde était beau et j'en avais conscience, tout frais et tout pur. Je le répète, c'est pour retrouver cette beauté, intacte dans la boue, que je fais de la littérature. Tous mes livres, toutes mes pièces sont un appel, l'expression d'une nostalgie, je cherche un trésor enfoui dans l'océan, perdu dans la tragédie de l'histoire. Ou si vous voulez, c'est la lumière que je cherche et qu'il m'arrive de sembler retrouver de temps à autre. C'est la raison pour laquelle non seulement je fais de la littérature, c'est aussi la raison pour laquelle je m'en suis nourri. Toujours à la recherche de cette lumière certaine par-delà les ténèbres.


J'écris dans la nuit et dans l'angoisse avec, de temps à autre, l'éclairage de l'humour. Mais ce n'est pas cette lumière, ce n'est pas cet éclairage que je cherche. La pièce ou la confession intime, ou le roman restent ténébreux si je ne débouche pas, au bout des ténèbres sur la lumière. Dans mon roman Le Solitaire, tout à la fin, après le tunnel, le paysage doit apparaître, le jour éclatant dans la lumière du matin, un arbre fleuri et un buisson vert. Dans La Soif et la Faim, Jean, le personnage errant, voit apparaître une échelle d'argent dans l'azur. Dans ma pièce Comment s'en débarrasser, Amédée, le héros de la pièce, s'envole dans la voie lactée ; dans Les Chaises, les personnages n'ont que le souvenir d'une église dans un jardin lumineux et puis, comme cette lumière disparaît, la pièce débouche sur le néant. Et ainsi de suite. La plupart du temps, ces images de lumière, vite étouffées ou, au contraire, arrivant naturellement au bout du trajet n'ont pas été voulues mais trouvées. Ou alors, si elles ont été prévues consciemment, ce sont des images qui me sont apparues dans des rêves. C'est-à-dire que dans mes pièces de théâtre ou dans ma prose, j'ai le sentiment d'effectuer une exploration, à tâtons dans la nuit, dans une forêt sombre. Je ne sais pas où j'arriverai ou si j'arriverai quelque part, j'écris sans plan. La fin vient d'elle-même : constatation de l'échec, comme dans ma dernière pièce L'Homme aux valises, ou réussite lorsque la fin peut ressembler à un recommencement.


En fait, je suis à la recherche d'un monde redevenu vierge, de la lumière paradisiaque de l'enfance, de la gloire du premier jour, gloire non ternie, univers intact qui doit m'apparaître comme s'il venait de naître. C'est comme si je voulais assister à l'événement de la création du monde avant la déchéance et cet événement je le cherche à travers moi-même, comme si je voulais remonter le cours de l'Histoire ou à travers mes personnages qui sont d'autres moi-même ou qui sont comme les autres qui me ressemblent, à la recherche, consciemment ou non, de la lumière absolue. C'est parce qu'ils n'ont aucune indication sur la route à suivre que mes personnages errent dans le noir, dans l'absurde, dans l'incompréhension, dans l'angoisse. On a souvent dit que je parlais beaucoup de mon angoisse. Je crois plutôt que je parle de l'angoisse humaine que les gens essaient de résoudre par des moyens inappropriés en se débattant dans le quotidien, dans la grisaille ou dans le malheur ou qu'ils se trompent, enfermés qu'ils sont dans les impasses de l'Histoire et de la politique, des exploitations, des répressions, des guerres. Enfance et lumière se rejoignent, s'identifient dans mon esprit. Tout ce qui n'est pas lumière est angoisse, ténèbres. J'écris pour retrouver cette lumière et pour essayer de la communiquer.


Cette lumière est à la frontière d'un absolu que je perds, que je retrouve. C'est aussi l'étonnement. Je me vois sur mes photos d'enfant, les yeux ronds, stupéfaits d'exister. Je n'ai pas changé. L'ébahissement primordial m'est resté. Je suis là, on m'a mis là, entouré de tout ceci et de tout cela, je ne sais toujours pas ce qui m'est arrivé. J'ai toujours été très impressionné par la beauté du monde. Lorsque j'avais huit ans, neuf ans, j'ai vécu deux mois d'avril et deux mois de mai que je n'oublie pas. Je courais sur le chemin bordé de primevères, je courais dans les prés reverdis, dans la joie indicible d'être. Ces couleurs, cet éclat hantent mon esprit et ce n'est pas profondément vrai quand je dis que le monde est une prison. Au printemps, je reconnaissais peut-être les couleurs, la beauté, la lumière d'un paradis dont je devais encore me souvenir.


Maintenant encore, pour me sortir de mes angoisses, je me mets comme en marge du monde et je le regarde, attentivement, comme si je voyais tout pour la première fois, comme au premier jour de ma conscience. A l'écart du monde, en retrait, je le contemple comme si je n'en faisais pas partie. Il m'arrive alors parfois de me sentir transporté par la joie. Quand l'étonnement est à son comble, c'est alors que je ne doute plus de rien. J'ai la certitude d'être né pour l'éternité, que la mort n'existe pas et que tout est miracle. Une glorieuse présence. Je suis reconnaissant d'assister à cette Manifestation et d'y participer. Et puisque je participe à cette Manifestation, je participerai à toutes les Manifestations de la divinité, éternellement. C'est dans ces instants-là, au-delà de tous les malheurs et de toute l'angoisse du monde, que je suis sûr d'être pleinement, véritablement conscient. Je retrouve l'âge où je me promenais avec mon bâton de coudrier parmi les primevères et les violettes, parmi les senteurs dans la lumière printanière quand le monde me paraissait être à son début, quand moi-même j'étais au début.


Oui, c'est surtout pour dire l'étonnement que j'écris. Mais la joie dans l'étonnement n'existe pas toujours, ou plutôt j'arrive rarement à être suffisamment étonné pour obtenir cette sorte de joie ou cette sorte d'extase. La plupart du temps, le ciel est sombre, la plupart du temps, je vis dans l'angoisse, l'habitude de l'angoisse. Le déclic qui fait que tout s'éclaire se produit rarement. Je tâche de me souvenir, je tâche de me raccrocher au miracle lumineux, j'y parviens quelquefois et, avec l'âge, c'est de plus en plus difficile. Les années d'histoire personnelle sont comme les siècles orageux, malheureux, démoniaques de l'Histoire universelle. Un passé tumultueux, comme s'ils étaient les souvenirs, comme s'ils étaient la mémoire du monde, me séparent et nous séparent du commencement. Nous vivons dans l'accoutumance de l'angoisse et du malheur et si je m'aperçois parfois que le monde est une fête, je sais aussi, comme vous autres, qu'il est malheur.


Il y a d'abord eu l'étonnement premier : prise de conscience de l'existence, un étonnement que je pourrais appeler métaphysique, un étonnement dans la joie et dans la lumière, un étonnement pur, sans jugement sur le monde, un étonnement que je ne retrouve que dans mes moments de grâce, qui sont bien entendu très rares. Un deuxième étonnement s'est greffé sur le premier. Un jugement étonné, constatation qu'il y a le mal ou, plus simplement, que cela va mal. La constatation que le mal existe, pour l'instant, au milieu de nous, qu'il nous ronge, qu'il nous détruit. Le mal nous empêche de prendre conscience du miracle. C'est comme si le mal ne faisait pas partie du miracle, il est quotidien, il est notre nourriture quotidienne. La joie d'être est étouffée par le malheur, submergée. Il est aussi inexplicable que l'existence, lié à l'existence. Il est la grande énigme.


Ce thème a été discuté par des centaines de milliers de philosophes, de théologiens, de sociologues. Je ne débattrai pas ce problème insoluble. Je veux dire simplement que, en tant qu'écrivain, le malheur universel est mon affaire personnelle, intime. Je dois traverser le mal pour atteindre, au-delà du mal, non pas le bonheur, mais une joie fugitive. Naïvement, maladroitement, mes œuvres sont inspirées par le mal et l'angoisse. Le mal a écrasé la joie. Il est mon environnement. Il m'étonne autant que la lumière. Il pèse plus lourd que la lumière. Il pèse sur mes épaules. J'ai voulu dans mes pièces, non pas le discuter, mais le présenter. Le fait qu'il est inexplicable rend absurde toute notre démarche, tous nos actes. C'est ce que je ressens en tant qu'artiste. Je trouvais l'énigme existentielle acceptable, mais pas le mystère du mal. Cela est d'autant plus inacceptable que le mal c'est la loi et que les êtres n'en sont pas responsables. Il suffit de regarder autour de nous, de lire les journaux, pour savoir que le bien est impossible. Mais il suffit aussi de regarder une goutte d'eau au microscope pour voir que les cellules, que les êtres microscopiques ne font que se combattre, que s'entre-tuer, que s'entre-dévorer. Ce qui se passe dans l'infiniment petit se passe à tous les échelons de grandeur universelle. La loi, c'est bien la guerre. Ce n'est que cela. Cela nous le savons tous, mais nous n'y prêtons plus attention. Il suffit d'en prendre conscience, il suffit d'y penser pour se rendre compte que cela ne devrait pas être ainsi, que vivre est impossible.


C'est déjà déroutant et tragique d'être coincé entre la naissance et la mort, mais être obligé de tuer et d'être tué est inadmissible. La condition existentielle est inadmissible. Nous vivons en économie fermée, rien ne nous vient d'ailleurs, nous sommes bien obligés de nous manger entre nous. Mangez-vous les uns les autres. J'ai l'impression que les créatures ne sont pas d'accord avec cet état de choses. Nous faisons un geste et nous provoquons la catastrophe des univers protozoaires. Un coup de pelle et je détruis des nations de fourmis. Chaque geste, chaque mouvement, si insignifiants soient-ils, provoquent désastres et catastrophes. Je me promène dans ce pré paisible et je ne pense pas que toutes les plantes s'y disputent un peu d'espace vital et que les racines de ces arbres magnifiques, en s'enfonçant dans la terre, provoquent des tragédies et des souffrances, tuent. Chaque pas que je fais tue également. Et je me dis que la beauté du monde est un leurre.


Plus tard, vers quatorze ou quinze ans, à l'âge où nous sommes tous pascaliens, sans avoir lu nécessairement