Portrait de Vauvenargues (par Paul Hazard)


Luc de Clapiers (1715-1747),

2e. Marquis de Vauvenargues



Extraits de :


ESQUISSES ET PORTRAITS

par PAUL HAZARD

(de l'Académie française)


Revue Des Deux Mondes

Numéro : mai 1941.



VAUVENARGUES



"En 1746, Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, jeta timidement sa bouteille à la mer. Il rassembla quelques écrits de différentes dates, une Introduction à la connaissance de l'esprit humain qui n'était à vrai dire qu'un essai, des Réflexions, des Fragments ; comme pour compléter un volume trop maigre, il ajouta des Maximes ; et il risqua son pari sur l'éternité.


Peu d'auteurs ont été plus près de perdre, et d'aller rejoindre au royaume des ombres l'innombrables troupeau des oubliés. Car il avait gaspillé ses chances l'une après l'autre. Il aurait pu incarner le génie de sa province, et durer avec lui : mais tandis que son cousin Mirabeau, ardent, « plus agité, plus superbe, plus inégal que la mer », étincelait de tous les feux du soleil de Provence, Vauvenargues n'aimait ni sa ville, Aix, la royale, ni son château campagnard, ni les gens de son pays, ces familiers, ces rieurs, ces bavards : c'était un Provençal triste, et qui se refusait aux mirages.


II aurait pu mener une enfance heureuse et imprégner son œuvre du souvenir d'une force fraîche et d'un bonheur juvénile; mais faible, fils d'un père qui s'était distingué dans l'action et qui n'aimait pas beaucoup les livres, mal dirigé dans les études et manquant de la discipline que donnent de solides humanités, il semble avoir peu connu les jeux, les amitiés, les abandons, les plaisirs simples, et le plus puissant de tous, la joie de vivre.


Ceux qu'il désirait comme compagnons, c'étaient les grands hommes du passé, les héros qui avaient dominé le monde. Il les cherchait à travers l'antiquité et, rencontrant leur haute stature, admirant leurs exploits, écoutant leurs mots, il entrait dans un état d'exaltation dont il nous a laissé la confidence :


« J'étouffais, je quittais mes livres, et je sortais comme un homme en fureur, pour faire plusieurs fois le tour d'une assez longue terrasse, en courant de toute ma force, jusqu'à ce que la lassitude mît fin à ma convulsion... »


« Je devins stoïcien de la meilleure foi du monde, mais stoïcien à lier ; j'aurais voulu qu'il m'arrivât quelque infortune remarquable, pour déchirer mes entrailles, comme ce fou de Caton qui fut si fidèle à sa secte. Je fus deux ans comme cela... »


(...)


Le voici aux armées, tout jeune, il est apprenti officier, sous-lieutenant, lieutenant ; et voici l'époque, peut-être, où il pourra se donner carrière, et marcher sur les traces des héros de la Grèce et de Rome.


Voici, au contraire, le temps des petitesses et de l'ennui. La vie de garnison ]e déprime et l'irrite ; toujours les mêmes exercices et toujours les mêmes corvées ; des camarades qui aiment le jeu, les femmes, la dissipation : ce que Vauvenargues n'aime pas. En outre, il est pauvre, souffre de sa pauvreté, cherche de l'argent par des expédients naïfs qui le laisseront endetté, humilié.


Il possède d'admirables dons, la vivacité du sentiment, la clarté de l'intelligence, une noblesse instinctive, la plus rare pureté morale ; et aussi bien sa discrétion, sa gravité, inspirent-elles autour de lui un respect mêlé d'étonnement. Mais il lui manque un je ne sais quoi : une certaine faculté d'achèvement, sans laquelle les plus belles qualités demeurent inopérantes ; une certaine énergie ; une certaine hardiesse ; une certaine confiance en soi; peut-être, et tout simplement, une certaine façon de se projeter sur l'extérieur.


(...)


Il se voit dans les rues de Verdun ; la pluie tombe et il s'humilie :


« Je m'ennuie de traîner mon esponton à la tête de vingt hommes, et de faire ainsi amende honorable dans les rues, avec la redingote et la pluie sur le corps. »


Il faudrait être plus avantageux pour parvenir. De même il pousse au noir son caractère:


« Dieu m'a donné, pour mon supplice, une vanité sans borne et une hauteur ridicules par rapport à ma fortune... »


« Moi, je suis faible, inquiet, farouche, sans goût pour les biens communs, opiniâtre, singulier, et tout ce qu'il vous plaira. »


Au fond de lui s'émeut et s'agite une exceptionnelle force, et il se croit un faible ; il est plein d'un juste orgueil, et il se croit vaniteux. Ces petites garnisons lui paraissent un tombeau dans lequel il se sent enfermé : bien plutôt s'enferme-t-il en lui-même. Il est incapable de dominer, incapable de s'imposer, parce qu'il est incapable de s'adapter à la vie, c'est-à-dire de transiger avec elle. ...


Tandis qu'il rêvait de se rendre en Angleterre, ou d'aller vivre à Paris, semblable à ceux qui croient qu'ils seront plus heureux quand ils seront ailleurs, oubliant qu'ils ne cesseront pas, étant ailleurs, d'être eux-mêmes, éclata la guerre de succession d'Au-triche. Rien ne lasse comme une biographie toujours dolente ; et ce n'est pas de la lassitude seulement qu'on éprouve, c'est une irritation, c'est une sourde colère contre l'injustice obstinée du sort.


Le sort n'aimait pas Vauvenargues ; à moins qu'il ne lui préparât, par une vie toute pleine de misères, une plus éclatante revanche. Des campagnes en Bohême, en Allemagne, dans une armée d'abord victorieuse, puis cruellement vaincue ; des ambitions trompées, le grade de capitaine, pas davantage ; et les jambes gelées, et la poitrine affaiblie : voilà ce que fut po